Culture

«Spencer» joue avec les codes de l'horreur pour raconter l'enfer de Diana

Temps de lecture : 5 min

À la fois biopic, conte de fées tordu et thriller psychologique, le film de Pablo Larrain nous plonge dans trois jours cauchemardesques de la vie de la princesse de Galles.

L'action du film se déroule sur trois jours pendant les fêtes de Noël 1991, la période qui correspond à l'implosion du mariage entre Diana et le prince Charles. | Capture d'écran Néon via YouTube
L'action du film se déroule sur trois jours pendant les fêtes de Noël 1991, la période qui correspond à l'implosion du mariage entre Diana et le prince Charles. | Capture d'écran Néon via YouTube

«Faites le moins de bruit possible. Ils peuvent vous entendre.» Ceci n'est pas l'accroche d'un film d'horreur, mais le texte affiché au-dessus des fourneaux dans la cuisine de Sandringham House, la maison de vacances de la famille royale britannique.

C'est sur cette cuisine vide que s'ouvre Spencer. Le dernier biopic en date du réalisateur Pablo Larrain, présenté en avant-première à la Mostra de Venise, revisite une période très courte dans la vie de la princesse Diana –comme l'avait fait Jackie, sorti en 2017, qui imaginait la vie de Jackie Kennedy juste après l'assassinat de son mari. L'action de Spencer, elle, se déroule sur trois jours pendant les fêtes de Noël 1991, la période qui correspond à l'implosion du mariage entre Diana et le prince Charles.

On découvre l'héroïne (incarnée par Kristen Stewart) dans la campagne anglaise, perdue au volant de sa voiture, et déjà secouée à l'idée de devoir s'enfermer avec sa belle-famille le temps d'un week-end. Trois jours au cours desquels la jeune femme sera infantilisée à l'extrême; ses tenues choisies sans la consulter, ses rideaux cousus afin de l'empêcher de les ouvrir, la maison se refermant sur elle comme un piège. Même son poids est surveillé: les membres de la famille doivent être pesés en arrivant et en repartant, et il est de bon ton d'avoir pris du poids pour prouver que l'on a passé un bon moment –une curieuse tradition en toutes circonstances, mais particulièrement pénible pour quelqu'un qui, comme Diana à cette période, souffre de troubles du comportement alimentaire. Dès les premières minutes, la tension est palpable, les décors froids, l'atmosphère inquiétante. Et le sentiment d'horreur ne va faire que s'amplifier.

Si Pablo Larrain dépoussiérait déjà les codes du biopic historique avec Jackie, le réalisateur va ici encore plus loin, en introduisant à son drame une palette sombre, et parfois surnaturelle. Apparitions étranges, décors menaçants, tension psychologique poussée au maximum, et même quelques gouttes de sang: pour mieux souligner l'aliénation progressive de la princesse, Pablo Larrain convoque de nombreux codes des contes de fées mais aussi du cinéma d'horreur, et à peu de choses près, Spencer pourrait presque être considéré comme un film d'épouvante.

Dès le premier plan, et cet avertissement destiné aux cuisiniers de la maison, la Couronne est présentée comme la menace du film, le monstre qui pourrait bien, à force de froideur et de restrictions, consumer Diana. Chapitré en trois jours au cours desquelles la situation devient de plus en plus tendue, le film contient de nombreux travellings dans les couloirs feutrés du palace, que Diana arpente en long en large et en travers.

La Couronne est présentée comme la menace du film, le monstre qui pourrait bien, à force de froideur et de restrictions, consumer Diana.

On pense forcément à The Shining, et, comme l'hôtel Overlook qui prenait progressivement possession de l'esprit de Jack Torrance, Sandringham apparaît comme une maison hostile, qui pousse peu à peu la princesse à perdre prise avec la réalité.

Dans Spencer, n'importe quel vêtement, bijou ou élément du mobilier peut se transformer en cage ou instrument de violence. Il y a la pince coupante du jardinier, le collier de perles qui la suffoque ou les rideaux, qui l'exposent aux paparazzi et qui seront finalement cousus par le personnel de maison –alors que les fenêtres offraient une respiration vitale pour Diana dans cette maison étouffante. Mais aussi les escaliers, un motif récurrent dans le film, qui laissent planer la menace d'un incident bien connu de la vie de la princesse: en janvier 1982, enceinte de William, celle-ci s'est réellement jetée dans les escaliers de Sandringham. Si le registre de l'étrange se prête si bien au récit de la vie de Diana, c'est parce que, après tout, l'horreur de son quotidien a déjà été largement documentée.

Maison hantée

Comme son titre l'indique, la Diana de Spencer passe une bonne partie du film à essayer de revenir à son identité d'autrefois, comme si la royauté était un alien qu'il fallait à tout prix purger. Méprisant les tenues qui lui ont été imposées pour le week-end, elle accorde au contraire toute son attention à un vieux manteau de son père. Alors que le malaise atteint son paroxysme, la princesse finit par fuguer en plein dîner pour se rendre dans sa maison d'enfance située non loin de là, condamnée et à l'abandon depuis des années.

Diana passe une partie du film à essayer de revenir à son identité d'autrefois, comme si la royauté était un alien qu'il fallait à tout prix purger.

Dans de superbes plans nocturnes, éclairés avec brio par la directrice de la photographie Claire Mathon, Diana parcourt ainsi d'immenses champs embrumés qui trouveraient parfaitement leur place dans un film d'horreur. Quant à l'ancienne demeure qu'elle visite, elle a tout d'une maison hantée, avec sa porte dévorée par le lierre, ses rats et son escalier qui grince et menace de s'effondrer sous le poids de ses pas. Sans compter les éléments surnaturels qui s'invitent dans cette «fable basée sur une vraie tragédie» (comme l'annonce un texte au début du film).

L'anti-«The Crown»

Le timing de Spencer aurait pu lui causer du tort: après tout, le public a encore en tête l'image de la princesse fraîchement incarnée par Emma Corrin dans The Crown, il y a tout juste un an. Mais, avec ce parti pris esthétique, le film s'éloigne radicalement de la série Netflix. La Diana de Kristen Stewart partage peu de choses avec celle d'Emma Corrin. Dans Spencer, déjà plus âgée et désabusée, la princesse dit souvent «fuck» (sa première réplique dans le film: «Where the fuck am I?»). Elle est tranchante, malicieuse, et prend un malin plaisir à dénigrer les conventions qu'on tente de lui imposer. Lorsqu'un employé de la maison lui fait une énième leçon de bonne conduite dans sa chambre à coucher, elle met fin à la conversation avec un magnifique «laissez-moi, je souhaite me masturber».

Spencer sait aussi que le public connaît par cœur les mimiques de la princesse, et en joue habilement. Dans les scènes d'ouverture, Diana, perdue en pleine campagne, s'arrête sur une aire d'autoroute pour demander son chemin. Kristen Stewart l'interprète alors de manière presque caricaturale: maniérismes à outrance, yeux de biche, tête penchée et accent appuyé. La performance est volontairement exagérée, nous rappelant que Diana, elle aussi, joue un rôle lorsqu'elle est en public.

Dans les scènes intimes que la princesse partage avec ses fils, en revanche, l'actrice est beaucoup plus naturelle, et plus le film avance, plus elle se débarrasse de son maniérisme, comme pour rendre Diana de plus en plus réelle. Contrairement à la série de Peter Morgan, Spencer offre aussi à son héroïne une trajectoire plus positive. Derrière l'horreur, on trouve en fait un bouleversant récit d'émancipation, qui démarre dans la brume pour s'achever dans la lumière –et, pour rendre le symbolisme encore plus puissant, au volant d'une voiture. Après les épreuves, la princesse réussit enfin à s'enfuir du château.

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