Santé / Société

Faut-il vraiment se moquer des vaccino-hésitants?

Temps de lecture : 8 min

En tenant à convaincre coûte que coûte les personnes réfractaires à la vaccination, les individus ou les collectifs provax risquent d'obtenir l'effet contraire de celui qu'ils recherchent.

Les provax consacrent une bonne part de leur temps libre à promouvoir la vaccination et à informer le public qui hésite à son sujet. | Belinda Fewings via Unsplash
Les provax consacrent une bonne part de leur temps libre à promouvoir la vaccination et à informer le public qui hésite à son sujet. | Belinda Fewings via Unsplash

Extrêmement actifs sur les réseaux sociaux, infiltrés sur des groupes de militants antivax, ils partagent sur les réseaux sociaux leurs trouvailles les plus WTF possibles pour tourner en ridicule leurs ennemis. Ces personnes défendent avec une certaine ferveur la vaccination et comptent coûte que coûte, quitte à en perdre le sommeil, sur le fait de convaincre les vaccino-hésitants à coups d'informations, de démystifications et de confrontations. Vous les avez sans doute déjà croisés si vous passez du temps sur Facebook ou sur Twitter. Parfois de manière individuelle, parfois au sein de collectifs.

Ils font partie de la société civile, ne sont ni journalistes, ni médiateurs scientifiques et ils consacrent une bonne part de leur temps libre à essayer, sur le mode du bénévolat, de remettre les brebis égarées dans le droit chemin et de mettre de côté les plus galeuses. Si leur cause –promouvoir la vaccination et informer– est éminemment importante, leurs méthodes ont de quoi être remises en question. La dérision, la moquerie voire l'insulte sont-elles efficaces pour convaincre le groupe hétérogène des personnes à ce jour non vaccinées? Faut-il vraiment «debunker» (que l'on peut traduire par «démystifier») toutes les thèses antivax, même les plus absurdes?

Trois experts tentent de répondre à cette question: François Alla, professeur de santé publique à l'université de Bordeaux, directeur-adjoint de l'Institut de santé publique, d'épidémiologie et de développement (ISPED) et praticien hospitalier, chef du service de soutien méthodologique et d'innovation en prévention au CHU de Bordeaux; Thomas Bonnin, chercheur en philosophie de la médecine; et Olivier Klein, professeur en psychologie sociale à l'université Libre de Bruxelles.

L'information en question

Parlons d'abord information. Et, puisqu'un message n'est rien sans destinataire, il convient d'interroger les cibles de ces militants provax. «De toute évidence, ces groupes ne visent pas les antivax les plus radicaux, ceux qui se sont construits une identité autour de l'antivaccinalisme, explique Olivier Klein. Et tant mieux, car ces personnes resteront réfractaires aux informations factuelles. En revanche, les personnes qui doutent, hésitent et procrastinent peuvent être sensibles à une information bien faite, claire et pédagogique.» L'idée serait de mettre à leur disposition des informations fiables et didactiques au sujet de la vaccination. Sur ce point, force est de reconnaître que des initiatives de qualité ont fleuri en dix-huit mois. On pourra évoquer le «VaxImpact» du site CovidTracker.

Soulignons aussi le travail des collectifs Du Côté de la Science ou Adios Corona, qui se sont réunis dès le début de la crise sanitaire pour créer des sites d'informations autour du Covid et des vaccins. Leurs membres sont également très actifs sur Twitter et proposent des threads de qualité pour expliquer, par exemple, le rapport bénéfice/risque des vaccins.

La question de la pertinence du recours aux démystifications, articles ou vidéos, consistant à démonter toute thèse plus ou moins absurde se pose. «Vérifier certains faits, donner des explications, répondre aux questions, tout cela est absolument nécessaire, abonde Thomas Bonnin. Encore faut-il le faire de manière respectueuse et pédagogue.» «Contrairement à ce que l'on a pu dire à la suite d'une publication désormais considérée comme obsolète et erronée, des travaux récents montrent que les debunks et le fact-checking ont des effets modérément positifs», renchérit Olivier Klein. Non sans nuancer: «Le problème, c'est de le présenter comme tel. Cela pose d'emblée un a priori négatif sur le message et sur les personnes auxquelles il s'adresse.»

Certains auteurs mettent en garde contre un retour de flamme avec un renforcement des fausses croyances que l'on s'efforce pourtant de démythifier. Parce qu'il est vraisemblablement dangereux de laisser toutes les thèses antivax circuler, peut-être faudrait-il privilégier les questions les plus posées par le grand public. Sur ce point, on s'interroge sur la nécessité de «debunker» systématiquement des thèses certes amusantes («Les vaccins nous implantent une puce 5G» ou «Les vaccins nous rendent magnétiques») pour se focaliser sur des interrogations plus courantes et plus légitimes: risques pour la fertilité ou pendant la grossesse, effets indésirables, efficacité, etc.

Partir des questions des hésitants, être à l'écoute, être transparent et développer une relation de proximité pourrait être un clé pour les convaincre, et ce, même sur les réseaux sociaux. François Alla prend l'exemple d'un médecin comme le Dr Christian Lehmann, qui a ouvert sa messagerie privée Twitter aux personnes qui ont des questions sur les vaccins anti-covid et a pris le temps de leur répondre individuellement. Mais, si le Dr Lehmann a agi ainsi, c'est parce qu'il sait que les hésitants sont assez systématiquement pris à partie et moqués sur les réseaux sociaux, alors même que leurs doutes sont légitimes.

D'ailleurs, au sujet de l'usage même des réseaux sociaux de manière publique, Olivier Klein se montre un peu dubitatif: «Si poster des éléments d'information peut être utile, je n'ai, en revanche, jamais vu quelqu'un changer d'avis au fil d'une discussion Twitter ou dans un échange de commentaires sur Facebook. Ces longues discussions au vu et au su de tous semblent avant tout relever de querelles d'ego, où les observateurs pourront être séduits par l'argumentaire de l'un ou de l'autre sans beaucoup de discernement.»

Amalgames et stigmatisation

Ceci est d'autant plus vrai qu'une logique d'amalgame est souvent à l'œuvre. C'est l'un des écueils des provax. «J'ai du mal à croire que définir toutes les personnes non vaccinées comme des antivax soit pertinent, explique Thomas Bonnin. Je pense que cela revient à stigmatiser toutes ces personnes et à polariser les opinions dans un climat où la société est déjà bien fracturée et où le climat est particulièrement crispé. De toute évidence, la majorité des non vaccinés ont des raisons plus terre-à-terre que l'adhésion à des thèses antivax.» François Alla confirme: «Les antivax ne représentent qu'une part infime des non vaccinés. Aujourd'hui, l'isolement des personnes les plus vulnérables constitue une des problématiques majeures de la politique vaccinale. Les personnes hésitantes, qui ont besoin d'être rassurées, constituent l'essentiel de la population qui n'a pas encore reçu d'injection.»

Thomas Bonnin évoque également l'amalgame fait entre les antivax et les personnes qui s'opposent au pass sanitaire: «Les caractériser d'“anti-tout” comme j'ai pu le voir sur des pages provax n'a pas grand sens. Je doute fort que des Lalanne, Wonner ou Fouché soient représentatifs de toutes les personnes qui émettent des critiques vis-à-vis de ce pass.»

Le philosophe estime que les groupes provax se sont construits en réaction, par rapport à l'épouvantail que représentent les figures du mouvement antivax ou les complotistes –qui incarnent l'ennemi déclaré. Cela peut conduire à une logique manichéenne du type: «Si tu n'es pas avec moi, tu es contre moi», laquelle met tous les individus qui constituent le groupe hétérogène des non vaccinés dans le même sac. «Les provax radicaux mènent une vraie stratégie de guerre d'opinion, qui stigmatise, fracture et vise à polariser les opinions», précise le philosophe.

Le piège du sarcasme

Un autre écueil dans lequel tombent ces groupes est le recours à la moquerie (il est d'ailleurs amusant de savoir que l'un des sens du verbe «to debunk» est «tourner en ridicule»), voire à l'insulte. «Lorsque les membres de ces groupes se mettent à se moquer, à mépriser ou à insulter les personnes hésitantes, le gros risque est de les braquer, de provoquer un mécanisme de réaction. Cela peut créer l'effet inverse de ce qui est escompté: les faire se replier sur elles-mêmes, voire de les faire se tourner vers les thèses antivax», alerte François Alla. Thomas Bonnin s'interroge sur les conséquences à plus long terme de cette mise au ban des vaccino-hésitants: «Que va-t-on faire de ces gens qui se retrouvent exclus si le pass sanitaire ne suffit pas à freiner la quatrième vague? Et après la crise?»

Reste à savoir si le recours au sarcasme peut être d'une quelconque utilité. Olivier Klein explique aisément le rôle de cette attitude: «Cette posture sarcastique a une fonction de cohésion du groupe. Elle permet de fédérer en interne.» En ce sens, on pourra estimer qu'une partie des communications des militants provax s'adresse en réalité uniquement aux gens qui pensent déjà comme eux.

«Les antivax et les provax ont des positions extrêmes qui cristallisent les opinions.»
François Alla, professeur de santé publique

Dès lors, on peut se poser la question d'une ressemblance entre les logiques de fonctionnement des groupes anti et pro vaccination. «Dans les deux cas, on assiste à la construction d'une identité en opposition à une autre», signale Olivier Klein. «Je dis souvent à mes étudiants que les provax sont aussi ridicules que les antivax, confirme François Alla. Les deux ont des positions extrêmes qui cristallisent les opinions.» L'un des dangers consiste à donner une visibilité accrue aux personnes contre l'idéologie desquelles on s'érige, alors qu'elles n'auraient pas connu une telle notoriété sans ce type de désignation de l'ennemi à faire taire. «Un certain nombre de figures de l'antivaccinalisme ont été construites et renforcées par leurs opposants à force de partages et de commentaires sur les réseaux sociaux», estime François Alla. On assiste alors à une guerre numérique des radicalités.

Scientisme

Cette radicalité peut pousser certains provax vers une forme de scientisme consistant en une foi aveugle dans les vaccins, quitte à en venir à nier les effets indésirables et les limites de la vaccination. «On l'a vu avec le vaccin AstraZeneca lorsque certaines personnes ont refusé d'admettre le risque de thrombose chez les jeunes, rappelle François Alla. Une fois que l'on a tenu une position trop extrême, il est difficile de revenir en arrière.»

Ce scientisme peut conduire à un certain aveuglement, comme prendre pour argent comptant et sans réel discernement les communiqués de presse des laboratoires pharmaceutiques, sans prendre connaissance des études cliniques. Il peut aussi conduire à une stigmatisation de tous ceux qui, quoique favorables à la vaccination, peuvent émettre des critiques ou évoquer des effets indésirables, et ce, même s'ils sont bénins et ne changent rien au rapport bénéfice/risque.

«Les gens qui ont peur se raccrochent à des croyances –que ce soit à l'égard des thèses conspirationnistes ou vis-à-vis d'une foi irraisonnée en la science.»
François Alla, professeur de santé publique

«Tout comme les antivax, il existe des provax qui analysent et commentent des articles scientifiques sans le bagage nécessaire ce qui peut amener à des lectures erronées», regrette Olivier Klein. Or, insiste-t-il, «nous avons besoin de personnes qui savent examiner les données avant de se positionner, nous avons besoin de transparence sur les effets indésirables sauf à vouloir renforcer les personnes non vaccinées dans leurs doutes et leurs craintes».

On peut se demander ce qu'il s'est passé pour qu'on en arrive là. Pour que la question de la vaccination provoque une telle polarisation des débats et des formes de radicalisme, de part et d'autres de la population. François Alla émet une hypothèse: «La parole publique et institutionnelle est décrédibilisée. C'est sans doute l'une des conséquences de l'action du gouvernement, qui a mené une politique de la peur. La durée de la crise n'y est probablement pas étrangère. Lorsqu'ils ont peur, les gens se raccrochent à des croyances –que ce soit à l'égard des thèses conspirationnistes ou vis-à-vis d'une foi irraisonnée en la science. Ou alors, ils deviennent violents.»

Triste constat à l'heure où nous avons besoin de faire bloc face au virus et à une crise sanitaire qui risque de durer encore un bon moment.

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