Boire & manger / Santé

Le jeûne hydrique est une pratique potentiellement dangereuse

Temps de lecture : 5 min

Après la mort d'une femme qui suivait une de ces cures, faisons le point sur cette mode qui consiste à ne consommer que de l'eau sur une période donnée.

Diaboliser le simple fait de manger peut favoriser l'apparition de troubles du comportement alimentaire. | OpenClipart-Vectors via Pixabay 
Diaboliser le simple fait de manger peut favoriser l'apparition de troubles du comportement alimentaire. | OpenClipart-Vectors via Pixabay 

En août dernier, la presse s'est fait l'écho de la mort d'une femme de 44 ans lors d'un stage de jeûne hydrique de quarante-deux jours, organisé par Éric Gandon, naturopathe et jeûneur convaincu.

Si les autres participants témoignent avant tout d'un manque d'encadrement et qu'aucun lien de causalité n'a été établi entre le jeûne et le décès –une enquête a été ouverte–, ce drame pose la question de la dangerosité de ce type de pratiques très en vogue. Ces cures, avec en option yoga, randonnée, méditation, ateliers divers, spa, etc. se multiplient, surfant sur la vague de la détox et des spiritualités orientales, et se nourrissant de préceptes dont les bases sont davantage à chercher du côté de la superstition que de la médecine.

La pratique du jeûne total ou partiel est extrêmement ancienne et se trouve au cœur de nombreuses spiritualités à travers le monde (Carême chez les catholiques, Yom Kippour chez les juifs, Ramadan chez les musulmans ou bien encore pattapiṇḍika chez les bouddhistes ou dans les jours qui précèdent le fête de Divālī chez les hindouistes). Rituel de purification de l'âme, il a aussi été utilisé au moins dès la Grèce antique où il était recommandé par Hippocrate pour «soigner ses petits maux». Il était demandé aux malades de ne pas ingérer de solide dans les sept jours suivants l'apparition de symptômes –l'histoire ne dit pas si tous ont été guéris.

Aujourd'hui, en France, le jeûne à visée préventive et thérapeutique n'est pas proposé dans un cadre médicalisé et sa pratique, peu étudiée, est avant tout vantée par des personnes qui n'ont aucune compétence médicale. À ce jour, les études qui s'intéressent au jeûne en tant que pratique thérapeutique sont encore peu nombreuses et leur qualité méthodologique est souvent insuffisante pour que l'on puisse évaluer correctement d'éventuels bénéfices. En effet, ce type d'essais cliniques porte généralement sur des groupes de moins de vingt patients et ne sont ni contrôlés, ni randomisés.

En outre, la composante spirituelle du jeûne est difficile à intégrer de manière objective dans les études cliniques. Faisons néanmoins le point sur ce que l'on sait du jeûne.

Le corps en état de stress

Incontestablement, se priver de nourriture n'est pas anodin. Lorsqu'on pratique un jeûne hydrique, seule l'eau est autorisée sur des périodes qui vont d'un jour à plus d'un mois.

Anne-Laure Laratte, diététicienne à Balazé (Ille-et-Vilaine), explique comment notre organisme réagit à cette privation: «Pendant les trois à cinq premiers jours, le corps puise d'abord dans ses ressources de glucose.» C'est ce que l'on appelle la «phase protéique». Afin de fournir du glucose au cerveau, un mécanisme adaptatif dit de «néoglucogenèse» se met en place. L'organisme va chercher du glucose dans les acides aminés des protéines musculaires.

«On peut, à terme, craindre des dérèglements métaboliques
et hormonaux.»
Anne-Laure Laratte, diététicienne

Ce mécanisme ne peut perdurer, faute de quoi les muscles, y compris le myocarde et ceux du système digestif, seraient trop dégradés. Pour les épargner, l'organisme change alors de régime et passe en phase cétonique. «À partir du 5/6e jour, le corps commence à dégrader les acides gras, c'est-à-dire le tissu graisseux, pour les transformer en corps cétoniques», poursuit la diététicienne. Cette phase peut durer plusieurs semaines (un adulte de 1,70 m, pesant 70 kilos, possède environ 15 kilos de réserve de graisse, de quoi tenir, s'il est en bonne santé, une quarantaine de jours de jeûne).

Il est possible que les premiers effets soient un mieux-être ressenti. «Le corps est mis en état de stress, cela peut provoquer une impression de bien-être liée à une sécrétion accrue de cortisol et de sérotonine», signale Anne-Laure Laratte. En effet, une synthèse d'études cliniques a pu montrer que le jeûne s'accompagnait souvent d'un niveau élevé de vigilance, d'une amélioration de l'humeur, d'un sentiment de bien-être, et parfois d'euphorie entre le deuxième et le septième jour.

Mais, la persistance de cet état dans le temps n'a su être démontrée. En outre, cette euphorie masque des conséquences plus négatives. «La personne qui jeûne peut éprouver des maux de tête, des nausées, des vertiges ainsi qu'une grande fatigue, alerte la diététicienne. Elle subit une perte de masse musculaire, et des carences vitaminiques ainsi qu'une dénutrition peuvent s'installer. On peut, à terme, craindre des dérèglements métaboliques et hormonaux.» Enfin, Anne-Laure Laratte met également en garde sur le risque de développer des troubles du comportement alimentaire en diabolisant le simple fait de manger.

Double effet négatif

Malgré quelques réserves, le Dr Bruno Raynard, chef du service de diététique et de nutrition au centre Gustave Roussy de Villejuif, explique qu'une personne en bonne santé peut tout à fait supporter un jeûne. «En revanche, une personne affaiblie ou malade a des capacités de jeûne extrêmement restreintes, avec un fort risque de dénutrition. Toutes les études, et ce même si elles sont de faible qualité, car il est méthodologiquement très difficile d'étudier le jeûne, constatent davantage d'effets délétères que de bénéfices. Et, en tout cas, on n'a jamais mis en évidence d'effets positifs en matière thérapeutique.»

Il rappelle que l'islam a l'intelligence de ne pas contraindre les enfants, les personnes malades, enceintes, allaitantes ou âgées à effectuer le Ramadan alors même qu'il ne s'agit que d'un jeûne que l'on pourrait qualifier d'intermittent. Pour lui, la question des stages de jeûne pour les personnes malades ne se pose même pas: «Il ne faut pas qu'elles y participent.» Par exemple, les individus qui souffrent d'un cancer risquent un double effet négatif: d'une part, la dénutrition avec perte de poids et sarcopénie constitue un facteur venant péjorer le pronostic. D'autre part, cette dénutrition tend à diminuer l'efficacité et la tolérance des traitements. Ainsi, à maladie égale, une personne dénutrie aura une mortalité supérieure à celle d'une personne qui ne l'est pas.

Reste que l'on ne peut –heureusement car il en va de la liberté individuelle–, contraindre aucun malade à suivre ou ne pas suivre tel ou tel régime alimentaire. Dès lors, le Dr Bruno Raynard conseille à toutes les personnes malades ou affaiblies désireuses de se mettre au jeûne d'en parler à leur médecin et/ou à un diététicien.

«Une emprise sur la personne»

Cela nous conduit à évoquer un autre risque, plus indirect, des jeûnes: l'éloignement du soin dit «conventionnel» et l'emprise sectaire. Pascale Duval, porte-parole de l'Unadfi (Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu victimes de sectes) n'y va pas par quatre chemins: «Le jeûne est souvent une porte d'entrée ou un produit d'appel vers le mouvement sectaire. Nombre de ces mouvements prétendent apporter des solutions à des personnes qui ont besoin d'espoir parce qu'elles sont fragilisées par une maladie grave et dans une impasse thérapeutique.»

Le fait est qu'au-delà du jeûne, ceux et celles qui le promeuvent défendent souvent en même temps des thèses dangereuses pour la santé et tendent à instaurer une défiance particulière aussi bien envers le corps médical qu'envers les proches de la personne. Pascale Duval met en garde contre les signes d'une situation sectaire: «On assiste à une emprise sur la personne. Celle-ci se radicalise et il y a une rupture avec ce qu'elle était auparavant.» Elle témoigne de familles brisées et endeuillées du fait de ce type de pratiques qui, pour elles, ne sont pas nouvelles mais ont considérablement gagné en visibilité avec la pandémie.

Faute de preuves et au vu des risques directs et indirects, le jeûne hydrique ne saurait être recommandé aux personnes affaiblies et il doit être envisagé avec une extrême vigilance par les personnes bien portantes.

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