Économie

La semaine de quatre jours pour lutter contre le changement climatique? Oui, mais il y a plus urgent

Temps de lecture : 8 min

Travailler moins pour émettre moins de gaz à effet de serre? L'idée n'est pas idiote. Mais si l'on veut atteindre les objectifs fixés à la conférence de Paris, d'autres pistes sont à explorer en priorité.

Il ne faut pas espérer trouver actuellement un chef d'État ou de gouvernement prêt à discuter de la semaine de quatre jours. | Yasmina H via Unsplash
Il ne faut pas espérer trouver actuellement un chef d'État ou de gouvernement prêt à discuter de la semaine de quatre jours. | Yasmina H via Unsplash

Depuis leur naissance, les mouvements écologistes dénoncent la course à la croissance à laquelle se livre le monde moderne, avec les résultats que l'on connaît en ce qui concerne le climat et la biodiversité. Sous sa forme la plus radicale, le combat contre le changement climatique passe donc par la décroissance. Toute la question est de se mettre d'accord sur ce que cela signifie et ce que cela implique. L'idée qui vient le plus spontanément à l'esprit est celle de travailler moins, cela semble logique. Mais comment organiser la réduction du temps de travail pour qu'elle soit efficace?

On peut rappeler en effet qu'elle est depuis longtemps un cheval de bataille de la gauche. Mais telle qu'elle a été organisée en France il y a une vingtaine d'années avec le passage à la semaine de 35 heures, il ne s'agissait pas de ralentir la production et la croissance, il s'agissait d'en faire profiter tout le monde: si toutes les personnes qui avaient un emploi travaillaient moins, les entreprises devraient embaucher et le chômage baisserait. Si l'objectif est de faire baisser la croissance, il faut procéder autrement.

Pour une nouvelle organisation du travail

Il n'est donc pas surprenant de voir se multiplier les études sur ce sujet. L'organisation anglaise Platform, très active sur tout ce qui concerne la justice sociale et écologique, a demandé à une structure plus spécialisée, 4 Day Week, un rapport sur l'éventuel impact d'une mise en place de la semaine de quatre jours au Royaume-Uni. Ce rapport, publié en mai dernier, a rencontré un certain écho en France, car il apporte des informations précises sur les réductions de gaz à effet de serre que pourrait apporter une nouvelle organisation du temps de travail.

Avec honnêteté, les auteurs de l'étude rappellent qu'ils ne sont pas les premiers à se livrer à ce genre d'exercice. En 2006, le Center for Economic and Policy Resarch (CEPR), sis à Washington, avait montré que si les États-Unis ramenaient la durée hebdomadaire du travail et le nombre de jours de congés aux normes européennes, ils consommeraient 20% d'énergie en moins et réduiraient dans des proportions comparables leurs émissions de gaz à effet de serre.

A contrario, si tous les pays du monde préféraient le modèle américain de croissance au modèle européen, il en résulterait une hausse supplémentaire de la température mondiale comprise entre 1°C et 2°C en 2050.

Modèle européen contre modèle américain

On remarquera que, pour le CEPR, il n'est aucunement question de décroissance. Il compare deux modèles de croissance et montre ce qui les sépare: les Européens sont souvent presque aussi productifs que les Américains, parfois plus, mais ils travaillent moins et, au total, leur consommation d'énergie par tête est presque deux fois moindre que celle des Américains. Sur ce dernier point, il n'y a guère eu de changement depuis 2006: selon les chiffres publiés par BP dans sa revue annuelle de l'énergie mondiale, en 2020, la consommation d'énergie primaire (non transformée) par tête s'est élevée à 265,2 gigajoules (milliers de millions de joules) aux États-Unis contre 144,6 en Allemagne ou 133,3 en France.

Dans une étude suédoise publiée en 2009 et réactualisée en 2015, il était estimé qu'une baisse de 1% du temps de travail dans ce pays devrait conduire à une baisse de 0,7% de l'énergie utilisée et de 0,8% des émissions de gaz à effet de serre et montrait que le passage à trente heures de travail par semaine aurait un impact significatif. Précision utile: pour faire ces calculs, il était retenu comme hypothèse que le revenu des salariés évoluerait comme le temps de travail, c'est-à-dire que la réduction des émissions de gaz à effet de serre serait permise par une baisse des revenus et du pouvoir d'achat. Cela suppose un certain niveau de consensus social…

Triple dividende

Un document de travail publié en 2015 par l'université d'Amherst, dans le Massachusetts, reprenant tous ces travaux, émettait l'idée suivant laquelle les économistes s'étaient surtout intéressés depuis les années 1970 à la productivité, aux profits et à la croissance, mais que le moment était venu de s'interroger sur les bienfaits dans les pays développés d'un surcroît de PIB compte tenu des problèmes d'environnement et des inégalités sociales. Bref, les trois auteurs du document incitaient leurs collègues à recadrer les débats et à réfléchir notamment à la question du temps de travail. Ils insistaient sur un point: si les gains de productivité servent principalement à produire davantage, les ménages n'auront pas plus de temps disponible, mais plus d'argent; ils seront donc tentés de dépenser cet argent en produits ou en services qui leur permettent de gagner du temps au prix d'une dépense supplémentaire d'énergie.

Le message a été bien reçu: en 2018, une étude du Boston College peaufine cette analyse et conclut à un triple dividende de la réduction du temps de travail.

Premièrement, elle permettrait de nouvelles embauches et réduirait le chômage (on notera que ces économistes reprennent ici cette vieille idée de la gauche française qui passait pour ringarde; selon la thèse dominante, seule la croissance est désormais censée créer des emplois). Deuxièmement, elle permettrait à la population d'être moins stressée et d'avoir plus de temps pour les loisirs, ce qui serait bon pour son bien-être. Enfin, elle serait bonne pour l'environnement.

Une réforme réellement efficace

La publication de Platform qui fait l'actualité aujourd'hui s'attarde particulièrement sur ce dernier point, avec un angle d'attaque bien spécifique: la réduction du temps de travail devrait se faire sous la forme d'une semaine de quatre jours. C'est là qu'elle serait la plus efficace. En effet, la première conséquence en serait une économie d'électricité pour l'éclairage, le chauffage ou la climatisation des entreprises. En matière d'émissions de carbone en Grande-Bretagne, cela reviendrait à retirer de la circulation 1,3 million de voitures (une expérience menée dans l'administration de l'Utah, aux États-Unis, en 2008-2009 concluait à l'existence de cet effet positif même avec une semaine de travail inchangée de quarante heures, en quatre fois dix heures!)

Le deuxième effet positif serait une réduction des émissions dues aux déplacements quotidiens pour aller au travail et en revenir. Le troisième serait lié à la consommation, comme l'avait déjà décrit l'université d'Amherst: des ménages qui ont plus de temps à eux consomment autrement et privilégient moins systématiquement les produits ou services gourmands en énergie. Au total, estiment les auteurs de l'étude, il pourrait en résulter une baisse de 21,3% de l'empreinte carbone du Royaume Uni en 2025 (l'empreinte carbone correspond à la quantité de carbone émise pour répondre à la demande dans un pays, que les biens ou services consommés soient produits dans ce pays ou à l'extérieur de ses frontières).

Évidemment, des effets négatifs ne sont pas à exclure: des week-ends de trois jours peuvent être mis à profit pour faire des escapades en avion ou rester chez soi devant la télévision, ce qui ne permettrait pas de faire de très gros progrès en matière d'économies d'énergie. Pour être vraiment efficace, la politique de réduction du temps de travail devrait prévoir des mesures d'accompagnement. Mais, au total, sans refaire tous les calculs de cette étude de 4 Day Week, on peut estimer que le gain serait réel en matière de qualité de vie et d'environnement.

Ne nous emballons pas

Cette proposition d'une semaine de quatre jours mérite donc que l'on s'y intéresse. Mais il ne faut pas s'emballer: cela nous étonnerait beaucoup que la Grande-Bretagne l'adopte d'ici à 2025 et que d'autres pays européens suivent le mouvement. Une réforme d'une telle ampleur ne s'improvise pas et, de surcroît, elle n'est pas vraiment dans l'air du temps. Après la chute d'activité provoquée par la crise sanitaire, tous les gouvernements pensent plutôt au retour de la croissance et font en sorte qu'elle soit la plus forte possible.

Certes, ils pensent aussi à la COP 26, la conférence sur le climat qui doit avoir lieu en novembre à Glasgow. Mais ils n'oublient pas l'argent dépensé pour soutenir l'économie pendant la crise, les déficits publics qui ont augmenté et la dette qui s'accumule.

Une réforme d'une telle ampleur ne s'improvise pas et, de surcroît, elle n'est pas vraiment dans l'air du temps.

Que ce soit au Royaume-Uni, en France ou en Allemagne, il ne faut pas espérer trouver actuellement un chef d'État ou de gouvernement prêt à discuter de la semaine de quatre jours. Et les chefs d'entreprise, pris dans la concurrence mondiale, ont aussi d'autres soucis, surtout si on leur parle d'une semaine de quatre jours sans perte de salaire, comme le propose Platform.

Surtout, quand on regarde les statistiques de croissance du PIB et d'évolution des émissions de gaz à effet de serre, on s'aperçoit que la priorité est ailleurs. Certes il serait bon que les États-Unis et, à un moindre degré, les autres pays développés, adoptent un mode de vie moins gourmand en énergie, mais les pays émergents ou en développement ont d'autres préoccupations. Résultat: les émissions de CO2 sont toujours en hausse à l'échelle mondiale. L'an dernier, elles ont reculé de 6,3% du fait des confinements, mais en moyenne, de 2009 à 2019, elles ont encore augmenté de 1,4% par an, selon les statistiques rassemblées par BP. Au vu de la vigueur de la reprise, il faut s'attendre à un chiffre médiocre en 2021, malgré la montée en puissance des énergies renouvelables.

D'abord s'attaquer aux énergies fossiles

La première des priorités est donc aujourd'hui de réduire drastiquement le recours aux énergies fossiles, à commencer par le charbon, dont la Chine est aujourd'hui, et de très loin, le premier consommateur mondial (avec 54,3% du total mondial, selon les statistiques BP, et une augmentation en moyenne de 1,5% par an entre 2009 et 2019). Mais quand on voit la Belgique s'apprêter à construire des centrales thermiques au gaz, avec l'accord de l'Europe, pour remplacer sept centrales nucléaires qui seront fermées entre 2022 et 2025, on est malheureusement tenté de conclure que nous n'avons guère de leçons à donner à Pékin.

Alors, et la semaine de quatre jours? On peut penser qu'elle se fera: quand on regarde l'évolution du temps de travail sur une longue période dans un pays comme la France, on constate qu'un processus de réduction est en cours et on peut raisonnablement penser qu'il n'est pas terminé.

Il faut d'abord investir massivement dans les énergies non carbonées.

Ce qui était jugé nécessaire hier pour améliorer le sort des travailleurs sera aussi jugé indispensable demain pour lutter contre le changement climatique. Et ce sera un élément positif. Mais il est peu probable que cela intervienne à brève échéance. Or, comme nous le rappelle régulièrement le GIEC, il y a urgence à accélérer notre action. Il faut donc chercher ailleurs et d'abord investir massivement dans les énergies non carbonées.

Et pour que de grandes réformes destinées à modifier profondément nos modes de vie, de production et de consommation puissent être adoptées, il faudra que les gouvernements aient le sentiment qu'elles correspondent aux attentes de la majorité de la population. On n'en est pas encore là.

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