Santé / Société

Philosophiquement comme scientifiquement, les anti-IVG ont tort

Temps de lecture : 11 min

Selon les militants «pro-life», l'avortement conduit à la mort d'un être possédant un droit à la vie. Cet argument, même s'il est peu convaincant, mérite un examen critique.

Une manifestation anti-IVG, à Austin, au Texas, le 29 mai 2021. | Sergio Flores  / Getty Images North America / AFP
Une manifestation anti-IVG, à Austin, au Texas, le 29 mai 2021. | Sergio Flores  / Getty Images North America / AFP

Une loi interdisant tout avortement après la sixième semaine de grossesse et encourageant les citoyens à poursuivre en justice les contrevenants est entrée en vigueur mercredi 1er septembre au Texas, sans exception pour les viols ou rapports incestueux. C'est une prohibition presque totale puisque, d'après les organisations locales de planning familial, 85% des IVG se font après la sixième semaine. Cette loi fait partie d'un mouvement plus général du mouvement conservateur américain visant à retourner la décision de la Cour suprême protégeant le droit à l'IVG, et a immédiatement suscité un vaste mouvement de forte contestation. Saisie en urgence, la Cour suprême a refusé de suspendre la loi à cause du dispositif spécifique implémenté au Texas où ce sont les citoyens eux-mêmes qui sont invités à nuire aux organisations ou aux personnes qui aideraient les femmes à avorter.

Au sein du mouvement massif de dénonciation de la décision au Texas, les arguments généralement utilisés pour défendre l'IVG ont été de deux types. D'un côté, l'argument utilitariste concernant les conséquences extrêmement nocives d'une interdiction de l'IVG, et de l'autre, l'argument philosophique concernant les droits des femmes. Chacun de ces arguments paraît a priori persuasif: la prohibition de l'IVG entraîne bien la création d'un vaste marché noir avec des conséquences sanitaires dramatiques pour les femmes avortant clandestinement, et il est en effet essentiel que les femmes puissent librement faire des choix concernant leur propre corps.

Ces arguments ont toutefois le défaut de faire l'impasse sur le cœur du propos des militants anti-IVG –les personnes opposées à l'IVG se basent dans leur très grande majorité sur la prémisse selon laquelle les fœtus ont un droit à la vie. Les militants anti-IVG en concluent que, puisque l'avortement conduit à la mort d'êtres possédant un droit à la vie, cette pratique doit être prohibée.

Cette argumentation ne doit pas être sous-estimée. En effet, si elle s'avérait rigoureuse et justifiée, elle rendrait les arguments de défense de l'IVG caduques: ni le fait que l'interdiction de l'IVG mène à des conséquences dramatiques ni le droit des femmes à librement disposer de leur propre corps ne permettent de nier le droit à la vie d'êtres qui en disposent. «No uterus no opinion» peut alors paraître intuitivement correct. Mais s'il est vrai que les fœtus ont un droit à la vie, le genre des personnes militant contre l'IVG importe peu.

Cette critique de l'IVG paraît donc plausible et ne peut pas être simplement balayée d'un revers de la main. Néanmoins, est-elle fondée? L'embryon et le fœtus devraient-ils disposer d'un droit à la vie similaire à celui dont nous disposons? Même en imaginant que le foetus possède en effet un droit à la vie, cela permet-il de justifier une interdiction de l'avortement?

Le droit à la vie des embryons

Les embryons possèdent-ils un droit à la vie dès la conception due à leur appartenance à l'espèce humaine? Cet argument est très largement relayé par les mouvements opposés à l'IVG, mais il est toutefois peu convaincant: on ne juge pas moralement condamnable de cesser les traitements de maintien en vie des personnes ayant souffert de lésions cérébrales majeures et irréversibles, alors qu'elles font toujours partie de l'espèce humaine. L'acte de cesser les soins n'est pas anodin, mais cette personne ne possède toutefois plus un droit à la vie semblable à celui que nous possédons. Ceci est reconnu en France dans l'article L. 1111-6 du code de la Santé publique.

Si ce n'est leur appartenance à l'espèce humaine, peut-être que le potentiel de devenir des êtres humains pleinement formés confère aux embryons un droit à la vie? On peut néanmoins se demander en quoi le potentiel de devenir quelque chose devrait avoir un quelconque poids moral. Nous allons tous mourir, cela implique-t-il qu'on puisse nous traiter dès aujourd'hui comme si nous étions morts? Les enfants ont le potentiel de devenir des adultes, devraient-ils donc dès aujourd'hui avoir accès à l'ensemble des droits et libertés que possèdent les adultes?

Un rassemblement pour défendre le droit à l'IVG, à New York, le 1er septembre 2021. | Michael M. Santiago / Getty Images North America via AFP

Toute vie humaine n'est-elle pas sacrée, expliqueront alors les opposants à l'IVG? Pris dans son sens non religieux, l'adjectif sacré peut faire référence aux choses méritant un immense respect car elles sont profondément complexes, suscitant de l'émerveillement ou encore méritant des protections liées à leur rareté. Les embryons peuvent en effet être considérés comme sacrés, mais pourquoi s'arrêter là? Le sperme et les ovocytes ne pourraient-ils pas être considérés comme tout aussi sacrés? Il paraît alors absurde d'assigner un droit à la vie similaire au nôtre à l'ensemble des choses sacrées. Tout au plus, ce caractère sacré peut-il justifier de traiter ces choses avec plus de respect que n'importe quel autre objet?

À six semaines, il ne s'agit pas de battements de cœur mais d'une simple activité électrique rudimentaire.

Il semble donc très difficile de défendre que les embryons possèdent un droit à la vie dès leur conception. Mais quid du moment à partir duquel des battements de cœur surviennent? C'est le critère utilisé par la loi texane pour défendre l'interdiction de l'IVG à partir de la sixième semaine. «Le battement de cœur est un signe universel de vie, expliquait ainsi le sénateur Bryan Hughes en mai dernier à propos de cette loi. Si le battement de cœur d'un texan est détectée, sa vie sera protégée.» C'est toutefois scientifiquement faux: à six semaines, il ne s'agit pas de battements de cœur mais d'une simple activité électrique rudimentaire.

Même si ces battements de cœur à six semaines étaient avérés, il resterait encore à défendre en quoi ce serait un critère pertinent. Comme expliqué plus tôt, il est généralement reconnu comme moralement acceptable de cesser le maintien en vie des personnes ayant souffert des lésions cérébrales majeures et irréversibles, même si leur système cardiaque reste en fonctionnement. Le droit texan ne dit pas autre chose. Cela rentre en contradiction directe avec le critère de battements cardiaques qui conférerait un droit à la vie.

Le principe d'un avenir semblable au nôtre

Pourquoi l'acte de tuer quelqu'un est-il jugé immoral à l'exception de très rares circonstances? La réponse n'est pas aussi évidente qu'on pourrait le penser. Dans son article académique intitulé «Pourquoi l'avortement est immoral» et reconnu comme une des plus puissantes critiques non religieuses de l'IVG, le philosophe Don Marquis explique que tuer est immoral parce que cela prive la personne d'un avenir semblable au nôtre, auquel elle accorde de l'importance.

Pour rendre compte de l'immoralité de tuer un adolescent suicidaire ou une personne en état de coma temporaire, Don Marquis ajoute à son principe qu'un droit à la vie doit être accordé dès lors que l'individu possède un avenir semblable au nôtre, auquel il accorde ou accordera plus tard de l'importance. Appliqué au cas du fœtus, ce dernier possédant un avenir auquel il accordera de l'importance, le principe de Don Marquis implique qu'il dispose d'un droit au respect de sa vie dès sa création.

Dans son livre Une défense de l'avortement, le philosophe David Boonin propose une version différente de ce principe, où il explique qu'il est immoral de tuer lorsque l'individu possède un désir présent idéal et dispositionnel de vivre les expériences de son avenir semblable au nôtre.

Les désirs dispositionnels sont ceux que nous avons même si nous n'y pensons pas en ce moment même. Ainsi, une personne qui dort ou une personne en situation de coma a un droit à la vie car elle possède un désir présent dispositionnel de vivre son avenir. Quant aux désirs idéaux, ce sont ceux que nous aurions aujourd'hui si les circonstances étaient plus favorables. L'adolescent suicidaire a un droit à la vie car il possède un désir présent idéal de vivre son avenir.

Le droit à la vie des fœtus

David Boonin défend la supériorité de son principe par rapport à celui de Don Marquis car il est plus simple, ne requérant pas l'ajout d'un critère supplémentaire de désir futur pour rendre compte de l'immoralité de tuer une personne suicidaire ou une personne dans un état de coma. Par ailleurs, son principe, contrairement à celui de Don Marquis, permet d'expliquer l'immoralité de tuer une personne souffrant de dépression permanente. En effet, si cette personne ne possède ni désir actuel ni futur de vivre son avenir, elle possède bien un désir idéal de vivre le reste de sa vie.

Une activité cérébrale structurée permettant l'apparition de la conscience ne survient qu'à partir de la vingt-quatrième semaine.

Comment ce principe s'applique-t-il au cas du fœtus? Ce dernier, à partir du moment où son cerveau est suffisamment développé pour avoir des désirs conscients, possède un droit à la vie. Avant ce stade-là, le fœtus ne possède aucun désir conscient, il n'existe donc pas de meilleures circonstances dans lesquelles il pourrait avoir un désir de vivre les expériences de son avenir. Avant la formation de sa conscience, un fœtus ne possède donc pas de droit à la vie, sans que cela implique par ailleurs une remise en cause du droit à la vie d'une personne suicidaire ou dans un état de coma.

À partir de quel moment le fœtus possède-t-il des désirs conscients? Certains opposants à l'IVG pointent le fait qu'on peut commencer à observer une activité cérébrale chez le fœtus entre six et dix semaines. Cette activité électrique détectable est toutefois désorganisée. Il est aujourd'hui scientifiquement établi qu'une activité cérébrale structurée permettant l'apparition de la conscience ne peut en réalité survenir chez le fœtus qu'à partir de la vingt-quatrième semaine. C'est à partir de cette vingt-quatrième semaine qu'il acquiert un désir idéal de vivre les expériences de son futur semblable au nôtre, et donc un droit à la vie. Nous sommes très loin du délai de six semaines imposé par la loi au Texas.

L'analogie du violoniste

En montrant que les fœtus n'ont un droit à la vie qu'à partir de la vingt-quatrième semaine, nous avons mis à mal la prémisse de l'argumentation majeure des opposants à l'IVG. Mais en imaginant qu'on admette cette idée, que voudrait-elle dire? Si les embryons et fœtus possédaient en effet un droit à la vie, cela permettrait-il de justifier une interdiction de l'avortement? Dans sa célèbre analogie du violoniste, la philosophe américaine Judith Jarvis Thomson tâche de montrer que ce n'est pas le cas:

«Vous vous réveillez un matin et vous vous trouvez dos à dos dans votre lit avec un violoniste inconscient. Un violoniste inconscient célèbre. On a diagnostiqué sur lui une maladie rénale fatale et la Société des Amis de la Musique (SAM) a exploité toutes les données médicales disponibles et a trouvé que vous êtes le seul à posséder le type sanguin adéquat pour le sauver. Ils vous ont donc kidnappé et, la nuit dernière, le système de drainage du violoniste a été relié au vôtre de manière à ce que vos reins puissent être utilisés pour extraire les poisons de son sang et du vôtre. Le directeur de l'hôpital s'adresse maintenant à vous en vous disant: “Écoutez, nous sommes désolés que la Société des Amis de la Musique vous ait fait cela –nous ne l'aurions jamais autorisé si nous avions été au courant. Mais maintenant, c'est fait, et le violoniste est branché sur vous. Vous débrancher reviendrait à le tuer. Mais ce n'est pas très grave, cela ne durera que neuf mois. Il sera alors guéri de sa maladie et l'on pourra le débrancher sans danger”.»

Il paraît ici évident pour la plupart des gens, y compris pour les personnes opposées à l'IVG, que le droit à la vie du violoniste n'implique pas un droit à l'utilisation continue de vos reins contre votre consentement. Il paraît légitime que vous ayez le droit de vous débrancher du violoniste, même si cet acte mène en fin de compte à la mort de ce dernier.

Le droit à la vie du violoniste n'implique pas un droit à ce qu'on lui fournisse tout ce dont il a besoin pour qu'il continue à vivre. Par analogie, même si le fœtus possède en effet un droit à la vie, cela n'implique pas qu'il a un droit à l'utilisation continue du corps de la femme et cette dernière a donc le droit de procéder à un IVG.

Le consentement tacite de la femme à l'utilisation de son corps

De nombreux arguments ont été opposés à cette défense de l'IVG par Judith Jarvis Thomson. L'espace n'est pas suffisant au sein de cet article pour s'attarder sur l'ensemble d'entre eux, mais attardons-nous sur la principale critique qui concerne la question du consentement tacite.

Cette objection pointe une différente cruciale entre la situation du violoniste et celle de l'IVG: là où la personne qu'on attache au violoniste n'a rien demandé, la femme a eu un rapport sexuel volontaire avec un homme qui a mené à la grossesse. Les cas de viols mis à part, «en s'engageant dans un rapport sexuel, en sachant que cela peut avoir pour résultat la création d'une personne dans son corps, elle donne implicitement à la personne résultante un droit de rester», explique la professeure de philosophie Bonnie Steinbock.

Toutefois comme l'explique David Boonin dans son ouvrage, cette objection fait une confusion entre «le fait de volontairement contribuer à la survenue d'une situation, et le fait de volontairement faire une action en anticipant que cela puisse mener à une certaine situation». Si dans le premier cas, on peut dire que la personne a consenti à cette situation, dans le deuxième cas, cela n'a rien d'évident.

Le droit à la vie des foetus ne permettrait pas de justifier une
interdiction de l'avortement.

Ceci est illustré par une légère modification de l'analogie du violoniste que propose David Boonin. Si vous vous branchez volontairement au violoniste, vous avez en effet consenti à lui fournir de l'aide. Mais, imaginons que vous alliez à l'hôpital pour une opération de chirurgie esthétique, il est possible qu'un bug informatique survienne et que ce ne soit pas la bonne opération qui soit réalisée sur vous. Le lendemain, vous vous réveillez attaché au violoniste: peut-on alors dire que vous avez consenti à cette situation, et que vous devez donc continuer à rester attaché pendant neuf mois? Cela paraît incongru.

De la même manière, si une femme consent à un rapport sexuel avec un homme en sachant que cela peut aboutir à une grossesse, cela n'implique pas qu'elle consente tacitement à ce que le fœtus ait un droit à l'utilisation de son corps pendant neuf mois. Même si le fœtus a un droit à la vie et que la femme a volontairement eu un rapport sexuel, cela n'implique toujours pas qu'il faille interdire l'IVG.

Prendre au sérieux l'argumentation «pro-vie»

Nous avons donc vu que le principe d'avenir semblable au nôtre du philosophe David Boonin est le plus à même d'expliquer l'immoralité de tuer dans l'ensemble des situations où cette immoralité est presque unanimement admise. En appliquant ce principe au cas du fœtus, ce dernier n'acquiert un droit à la vie qu'à partir de la vingt-quatrième semaine, invalidant la prémisse de l'argumentation anti-IVG.

En outre, même en acceptant cette prémisse-clé du militantisme «pro-vie», nous avons vu que l'analogie du violoniste illustrait que le droit à la vie des foetus ne permettrait toujours pas de justifier une interdiction de l'avortement. David Boonin montre avec rigueur et talent dans son ouvrage Une défense de l'avortement la manière dont les multiples critiques de cette analogie ne résistent pas à un examen critique.

À mesure que le mouvement anti-IVG croît aux États-Unis et en Europe, et que les prohibitions se font plus nombreuses, il est plus que jamais nécessaire de prendre au sérieux les arguments «pro-vie» et de ne pas faire l'économie d'une réponse solide. Le rappel des conséquences désastreuses d'une prohibition doit être associé à une démonstration forte et assumée que, contrairement aux affirmations des militants «pro-vie», l'avortement ne nuit aux droits de personne. Il n'y a en conséquence aucune justification philosophique solide pour l'interdire.

Les personnes peuvent avoir une conception personnelle de la vie qui implique un rejet de l'IVG. Néanmoins, en l'absence de nuisance aux droits de quiconque, il est illégitime que ces mêmes personnes contraignent leurs voisines à l'aide du bras armé de l'État.


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