Santé / Sciences

Surveillance des eaux usées: votre caca a-t-il le droit à l'anonymat?

Temps de lecture : 8 min

Tout outil puissant peut être exploité à des fins bonnes ou mauvaises. Ce que vous jetez dans les toilettes ne fait pas exception.

Le cadre juridique et éthique de la surveillance des eaux usées en est encore à ses balbutiements. | 43 Clicks North via Unsplash
Le cadre juridique et éthique de la surveillance des eaux usées en est encore à ses balbutiements. | 43 Clicks North via Unsplash

Je consacre mon activité quotidienne à vos excrétions corporelles depuis près de deux décennies. Je récupère, dans les égouts, les eaux usées de milliers de gens avant de les envoyer en urgence au laboratoire afin de les analyser pour y détecter des produits chimiques toxiques, des agents pathogènes humains et des biomarqueurs d'expositions nocives. Nous luttons à la fois contre l'épidémie d'opioïdes et le Covid-19. Nous avons ainsi généré les premiers tableaux de bord électroniques en libre accès au monde, consignant la prévalence du coronavirus et de la consommation d'opioïdes au niveau des quartiers, ce qui permet en définitive d'éclairer les actions de santé publique.

Nos résultats se comptent en centaines de blagues scatologiques, en milliers de publications et en millions de vies améliorées. Je me suis même rendu au Capitole à Washington pour m'entretenir avec des parlementaires américains et leur présenter des connaissances sur la chimie et la biologie circulant sous nos pieds dans les égouts. Il y a aussi eu des résultats concrets: les informations recueillies ont contribué à l'interdiction fédérale, en 2017, des produits chimiques antimicrobiens dangereux présents dans plus de 2.000 produits cosmétiques vendus aux États-Unis.

Mais il y a toujours ces questions que nous devons sans cesse nous poser: quelles sont les informations qu'il est acceptable de collecter? Combien de déchets humains doivent être mélangés pour que les données que nous collectons soient anonymes? À qui appartiennent les données, et qui est en droit de savoir ce qu'elles disent? Si le changement climatique ou le tourisme international font apparaître de nouveaux agents pathogènes dans votre ville et votre quartier, nous nous efforçons d'être les premiers à vous en informer.

Une arme à double tranchant

Les outils puissants ne sont ni bons ni mauvais; tout dépend de la manière dont ils sont utilisés. L'épidémiologie basée sur les eaux usées et autres outils de surveillance sanitaire ne font pas exception. Ils sont, au sens figuré, un marteau qui peut être utilisé pour assommer une menace microbienne mortelle ou pour blesser une sous-population vulnérable. Nous, scientifiques, ne recevons que peu ou pas de formation formelle sur la manière de prendre des décisions responsables eu égard aux outils puissants que nous produisons. Des histoires comme celle que raconte Laura Walter dans sa nouvelle, sur le risque que des informations de santé personnelles soient connues de tous, sont une incitation importante à ne jamais cesser de nous interroger sur la justesse de nos actions. Le processus de décision ressemble aux déchets que nous analysons: il est trouble et confus, et ses méandres sont fonction de l'objectif, du lieu et des personnes.

Dans l'Égypte et la Rome antiques, les guérisseurs reniflaient les fluides corporels des malades pour diagnostiquer les affections.

Jusqu'où avons-nous évolué dans la surveillance de nos déchets et le chemin de la découverte nous mènera-t-il à la concrétisation des craintes qu'exprime Laura Walter? L'analyse des excréments pour diagnostiquer la santé n'a rien de nouveau. Dans l'Égypte et la Rome antiques, les guérisseurs reniflaient les fluides corporels des malades pour diagnostiquer et traiter les affections. Plusieurs millénaires plus tard, des scientifiques ont détecté le virus de la polio dans des eaux usées en Israël et se sont précipités pour vacciner les personnes vulnérables afin d'enrayer une épidémie encore invisible qui aurait pu faire des milliers de morts.

Les eaux usées sont une arme à double tranchant. D'abord, nous nous en servons comme d'un radar pour détecter les menaces pour la santé des communautés et, ensuite, elles nous permettent de mettre en place une intervention de santé publique –comme un programme de vaccination, qui permet de sauver des vies et de protéger aujourd'hui des millions de personnes. C'est ce que la pandémie de Covid-19 nous aura appris: la surveillance sanitaire de la population fonctionne. Elle est bon marché. Il s'agit d'une méthode faisable et pratique. Et elle est équitable, puisqu'elle touche pratiquement tout le monde, indépendamment de la richesse, de la protection sociale, du statut migratoire ou des tendances politiques.

Croissance explosive

Aujourd'hui, jamais autant de gens n'auront bénéficié de la surveillance des eaux usées. Mon projet à but non lucratif, OneWaterOneHealth de la Fondation de l'université d'État de l'Arizona (l'ASU est associée à Slate.com et au think-tank New America dans la réalisation de la rubrique Future Tense, qui accueille cet article), a permis d'introduire la surveillance du Covid-19 via les eaux usées aux quatre coins des États-Unis, ce qui a ainsi aidé les minorités et des régions géographiques mal desservies à contrôler l'épidémie, notamment dans des communautés autochtones et hispaniques.

Des pompiers de Marseille analysent les eaux usées d'une maison de retraite pour rechercher des traces de Covid-19, le 15 février 2021, à Metz. | Jean-Christophe Verhaegen / AFP

Ce travail bénévole produit des données exploitables qui sauvent des vies. Mais payer pour surveiller les menaces pour la santé de la communauté dans les eaux usées constitue aussi un secteur juteux. Les clients d'AquaVitas LLC, une entreprise commerciale issue de mon laboratoire de recherche de l'ASU, commercialisent des dispositifs d'échantillonnage des eaux usées, des méthodes de détection et des services d'analyse et de visualisation des données. L'entreprise a connu une croissance explosive, due à l'intérêt des municipalités et des entreprises «Fortune 500» désireuses de protéger leurs résidents et leur main-d'œuvre à peu de frais, ce qui leur permet d'obtenir un retour sur investissement élevé.

Plus récemment, AquaVitas a réalisé la première phase de la plus grande étude épidémiologique de suivi du Covid-19 basée sur les eaux usées pour le gouvernement américain. Ce qui a concerné quelque 40 millions de personnes dans plus de 100 villes américaines. Prochaine étape, le séquençage génétique du coronavirus pour savoir où et comment les variants se sont répandus aux États-Unis.

De fait, la surveillance des eaux usées est en train d'être déployée à grande échelle. Plus le nombre de personnes représentées dans les excréments composés est élevé, moins la technologie est coûteuse et plus la protection de la santé publique est efficace. Pour les biomarqueurs qui se dégradent rapidement au cours de leur voyage dans les égouts (comme le SARS-CoV-2, le virus responsable du Covid), on obtient de meilleures données en réduisant la zone étudiée pour capter le signal du virus avant qu'il ne disparaisse. Un signal impossible à observer à l'échelle d'une ville devient détectable et exploitable lorsque la zone de surveillance est réduite à quelques milliers de personnes.

Retracer un individu précis

Mais il y a un compromis à faire entre la résolution spatiale, l'aspect pratique mais aussi le coût. L'échantillonnage des eaux usées, quartier par quartier, devient rapidement prohibitif et peu pratique. (Poussez-vous, s'il vous plaît, j'aimerais accéder à cette bouche d'égout et pas à une autre!) La surveillance de grands bâtiments comptant des centaines d'occupants, comme les écoles et les dortoirs universitaires, reste rentable et utile pour contrôler le Covid-19. Mais si vous vous inquiétez de la confidentialité de vos propres excréments, j'ai de bonnes nouvelles: actuellement, s'aventurer au-delà de cette échelle pour surveiller des appartements individuels et des toilettes privées est irréaliste, peu pratique et d'un coût exorbitant. Ce qui signifie que la nouvelle de Laura Maylene Walter demeure pour l'instant de l'ordre de la fiction dystopique.

Un échantillon d'eaux usées, collectées dans un quartier de Stockholm, en Suède, va être analysé pour rechercher des traces de Covid-19, en octobre 2020. | Jonathan Nackstrand / AFP

Le cadre juridique et éthique de la surveillance des eaux usées en est encore à ses balbutiements. Définir où s'arrête la surveillance de la population et où commence celle des individus est important mais étonnamment difficile. Pour les biomarqueurs communs excrétés par presque tous les individus, comme la caféine et les hormones de stress, il suffit de mélanger les excréments de quelques personnes pour qu'il soit totalement impossible de remonter à un individu précis. Mais attention, si vous étiez le seul utilisateur d'un agent de contraste pour l'imagerie médicale ou si quelqu'un vous avait empoisonné avec un produit chimique radioactif, vos mouvements pourraient être retracés par la surveillance des eaux usées d'un quartier ou d'une ville à l'autre.

Et qu'en est-il du scénario «des toilettes au robinet» de Laura Walter, avec ses produits chimiques envoyés dans une boucle sans fin? Un tel cycle de produits chimiques, de l'eau potable aux eaux usées, puis à l'eau potable, est-il vraiment possible? Malheureusement, oui! C'est effectivement le cas, et pas seulement pour les substances polyhalogénées utilisées pour la protection des tapis et des textiles. Pensez-y la prochaine fois que vous tiendrez entre votre pouce et votre index un petit sachet rose de poudre pour sucrer votre café ou votre thé. L'édulcorant artificiel qu'il contient, le sucralose, ne fait pas grossir votre tour de taille, car ni vous ni les bactéries de votre intestin ne peuvent dégrader ce sucre triplement chloré.

Malheureusement, les microbes de l'installation de traitement des eaux usées ne le peuvent pas non plus, ce qui a pour effet de renvoyer l'édulcorant artificiel contenu dans l'eau recyclée directement dans votre approvisionnement en eau potable. (Mes étudiants et moi-même avons fait des recherches sur le sucralose et il nous est arrivé de calculer le niveau de consommation nécessaire pour transformer notre eau douce d'Arizona en eau sucrée. La réponse: un sacré gros paquet.)

Un radar des menaces sanitaires

Alors, où passons-nous de la réalité scientifique à l'impossible fiction? La méthode décrite par Laura Walter serait actuellement irréalisable en termes de spécificité, de sensibilité, d'échelle et d'économie. Mais les technologies s'améliorent et deviennent moins chères en permanence. Il est donc logique de réfléchir aux futurs qui peuvent nous attendre et à ceux que nous devrions nous efforcer de réaliser.

Le Covid-19 nous a appris que la surveillance des eaux usées est un outil de santé publique trop puissant pour ne pas être utilisé. Bien qu'il ait fallu une pandémie mondiale pour l'annoncer, le rêve d'un diagnostic de villes entières, comme le postulait mon livre Environnement, publié avant la pandémie de 2020, est rapidement devenu une réalité et est pratiqué aujourd'hui dans des centaines de villes du monde entier. Et pour de bonnes raisons. Utilisé de manière responsable et judicieuse, ce radar des menaces sanitaires protège les populations, soit vous et vos proches. Et tandis que vous restez anonymes et introuvables, les données recueillies sont utilisées pour prolonger et améliorer votre espérance et votre qualité de vie.

L'un dans l'autre, nul besoin d'avoir peur de tirer la chasse d'eau dans le monde libre. Mais vous pouvez faire quand même attention à ce que vous mettez dans votre corps, car, que vous le vouliez ou non, certains des produits chimiques que nous produisons, y compris les plastiques non durables, ont tendance à ne jamais pouvoir nous quitter.

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