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Les élections législatives marocaines, ou la fabrique du consensus

Temps de lecture : 3 min

Désarmer l'opposition radicale et faire accepter les réformes. Telles sont les fonctions dévolues aux gouvernements marocains, qui doivent suivre les orientations définies par le Palais. 

Un piéton se retourne pour regarder un mur sur lequel sont peints les symboles de certains des partis politiques candidats aux prochaines élections dans la capitale marocaine Rabat, en août 2021. | Fadel Senna / AFP
Un piéton se retourne pour regarder un mur sur lequel sont peints les symboles de certains des partis politiques candidats aux prochaines élections dans la capitale marocaine Rabat, en août 2021. | Fadel Senna / AFP

Les élections législatives marocaines permettent aux citoyens de désigner les représentants des partis politiques qui composeront pour cinq ans la Chambre des représentants et formeront le gouvernement du pays.

Mais cet exécutif et ce Parlement ne sont guère en mesure de déterminer ni de conduire la politique du pays, le roi héréditaire, en qualité de chef de l'État et de commandeur des croyants («Amîr al-Mu'minîn»), fixant lui-même les grandes orientations diplomatiques politiques, économiques, sociales et sociétales du pays.

Un régime sans équivalent

On s'est beaucoup interrogé sur ce régime sans équivalent dans le monde moderne. Il ne s'agit pas d'un despotisme éclairé, puisque le monarque recherche le consensus avec les institutions qui l'environnent; ni d'une démocrature à la turque ou à la russe où le pouvoir du dirigeant est un constant défi à l'état de droit et où les contre-pouvoirs institutionnels sont faibles. Mais, en dépit de ce qu'affirme la Constitution du pays, le Maroc n'est pas non plus une monarchie parlementaire à l'anglaise ou à l'espagnole dans la mesure où l'exécutif n'y dépend pas que du Parlement, mais aussi du roi. Les politologues s'accordent souvent sur le terme de «monarchie exécutive», concept qui, à l'évidence, n'est pas compatible avec la notion occidentale de démocratie représentative où tout pouvoir émane du peuple via l'élection.

Cela dit, que l'on parle de «modèle marocain de démocratie» ou que l'on forme des néologismes tels que «démonarchie», il est important de comprendre que le peuple n'est pas exclu du système politique marocain. Il influe directement ou indirectement sur les orientations politiques définies par le monarque. Il s'agit par-dessus tout de s'approcher du consensus, c'est-à-dire du consentement du plus grand nombre. Ce qui peut être considéré par certains comme une forme supérieure de démocratie sans doute moins porteuse de conflits que le système plus traditionnel du pouvoir accordé à la majorité.

Des gouvernements modérateurs de l'opinion

Concrètement, quelles peuvent être les fonctions des élections parlementaires au Maroc et du gouvernement qui en émane?

La première fonction, illustrée par l'avènement des gouvernements d'alternance (1998-2002) puis ceux de l'islamisme modéré (depuis 2011), consiste à désarmer les oppositions radicales au régime. Depuis l'indépendance, la monarchie chérifienne a toujours été confrontée à deux ennemis: les islamistes radicaux, menés un temps par le Cheikh Abdessalam Yassine, désireux d'instaurer une république islamique d'une part; d'autre part, la gauche marxiste-léninisme de la «voie démocratique» aspirant à l'établissement d'une république populaire. Deux radicalismes qui ont toujours servi à justifier l'intangibilité de la monarchie marocaine. Celle-ci est donc parvenue à désamorcer ces mouvements en intégrant au régime une partie de leurs membres, le socialisme avec l'implacable opposant du roi Hassan II Abderrahman Youssoufi, l'islamisme avec le Parti de la justice et du développement (PJD), qui brigue aujourd'hui un troisième mandat de législature. En l'espèce, l'élection démocratique permet d'opérer la réconciliation entre les contestataires et le régime, ce qui a permis de conjurer les insurrections populaires.

Un gouvernement issu des urnes permet de désamorcer des manifestations qui peuvent dégénérer.

La deuxième fonction de la démocratie à la marocaine est de faire accepter les réformes ou les décisions par l'opinion. La reconnaissance de l'État d'Israël (obtenue il est vrai en échange de la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental) eût sans nul doute été délicate à faire passer sans l'intermédiation du gouvernement dirigé par le PJD, qui est parvenu à rassurer ses troupes. Ainsi, un gouvernement issu des urnes permet-il de désamorcer des manifestations qui peuvent dégénérer comme on l'a vu lors des printemps arabes.

En troisième lieu, l'élection permet de mesurer a priori l'acceptabilité des réformes ou, a posteriori, leur acceptation. Ainsi, partie d'une impulsion audacieuse en 2015, la réforme du code pénal a été certainement ralentie par le score électoral renforcé du PJD –passé de 107 à 125 députés– aux législatives de 2016. L'élection est ainsi, pour le Palais, un instrument de pilotage des réformes.

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