Economie

Patrick Artus: pourquoi l'Espagne, l'Italie et la France vont si mal

Patrick Artus, mis à jour le 18.05.2010 à 18 h 27

Faute d'investissements et de rentabilité suffisante des PME, ces pays fabriquent des produits bas de gamme en concurrence directe avec ceux des émergents.

Les industries en France, en Italie en Espagne, vont mal; la crise a accéléré le rythme des délocalisations vers les pays émergents, qui bénéficient à la fois de coûts salariaux plus bas (compte tenu des niveaux de salaire et de productivité, de 60% environ) et de perspectives de croissance plus fortes. Alors que la part de marché de l'Allemagne dans le commerce mondial est restée stable (10%), celle des trois autres plus grands pays de la zone euro a beaucoup baissé: entre 1998 et 2010 de 6% à 4% du commerce mondial pour la France; 5 à 3½% pour l'Italie, 2% à 1% pour l'Espagne. Tous les jours amènent des nouvelles inquiétantes (fermetures d'usines, délocalisations de sous-traitants), accélérant le mouvement de perte d'emplois d'industriels (40% d'emplois perdus dans l'industrie dans la zone euro pendant les 12 dernières années).

L'idée qu'il faut réindustrialiser les pays de la zone euro (autres que l'Allemagne) devient donc consensuelle, mais avant de réfléchir aux moyens de la réindustrialisation, il faut comprendre les vraies causes des problèmes de l'industrie. Il semble qu'apparaisse un consensus pour dire que les pays européens, autre que l'Allemagne, perdent leur industrie parce qu'ils ont un problème de compétitivité-coût, c'est-à-dire que leurs coûts salariaux sont trop élevés. Cette thèse est reprise par beaucoup d'économistes et par la BCE (Banque centrale européenne). Elle part de l'observation que les coûts salariaux (par unité produite) ont augmenté de 30% à 40% de plus en Espagne et en Italie qu'en France et en Allemagne depuis la fin des années 1990.

Il n'y a pas de problème de coût de la main d'oeuvre

Il reste pourtant très probable que cette thèse quasi consensuelle est malheureusement erronée: le niveau de salaire horaire dans l'industrie est à peu près le même, charges comprises, en France et en Allemagne (30 euros); il est de 23 euros en Italie et de 16 euros en Espagne. Le niveau des coûts salariaux est donc toujours beaucoup plus bas en Europe du Sud, et la hausse plus rapide des coûts salariaux dans ces pays est parfaitement normale: il s'agit de la convergence à long terme des niveaux de salaires et de prix dans une Union Economique et Monétaire. Cette thèse ne peut pas de plus expliquer la situation de la France par rapport à l'Allemagne.

Si la crise industrielle en France, en Italie, en Espagne, ne vient pas des coûts de production, on peut en revanche probablement l'attribuer à l'insuffisance de la montée en gamme des ces pays. Ils ont des produits qui sont alors directement en concurrence avec ceux des pays émergents, ce qui explique leurs pertes de parts de marché (vis-à-vis de la Chine par exemple, dont la part de marché mondiale passe de 2% à plus de 12% entre 1998 et 2010), alors que l'Allemagne, étant positionnée plus haut en gamme résiste. L'autre inconvénient du positionnement en milieu et bas de gamme est qu'il rend les exportations très sensibles à la parité de l'euro: lorsque l'euro s'apprécie fortement de 2002 au début de 2008, les exportations de l'Allemagne continuent à augmenter plus vite que le commerce mondial; celles des trois autres pays progressent sur cette période de 20 à 30% de moins que le commerce mondial.

Efficacité trop faible de la Recherche et développement

Comment s'explique le positionnement trop bas en gamme (avec des productions trop peu sophistiquées) en France, en Espagne, en Italie? Les causes sont multiples. En Espagne et en Italie, dépenses trop faibles de Recherche et développement (2,6% du PIB en Allemagne; 2,1% en France; 1,2% en Italie et en Espagne); en France, en Espagne et en Italie, efficacité trop faible de la Recherche-Développement (75 brevets déposés dans les 3 continents par millions d'habitants en Allemagne, 40 en France, 13 en Italie, 6 en Espagne).

En France et en Espagne, taille trop faible des PME qui pénalise leur capacité à développer des produits innovants; logique de «niche»: certains secteurs montent en gamme (en France, matériel de transport, énergie, pharmacie; en Italie, luxe, acier, équipement de la maison...) mais la montée en gamme n'est pas globale comme en Allemagne où elle touche tous les secteurs (Chimie, biens d'équipement, automobile, verre...).

Les Etats (particulièrement la France et l'Espagne, beaucoup moins l'Italie) ont compris qu'il fallait réagir, et mettent en place des programmes de soutien de la recherche, de l'enseignement supérieur, des filières industrielles et des PME innovantes, de l'économie numérique, des nouvelles industries liées au développement durable. Les montants impliqués atteignent 35 milliards d'euros en France, 20 milliards d'euros en Espagne, (en France, 11 milliards pour l'éducation supérieure, 8 pour la recherche, 7 pour les secteurs innovants, 5 pour le développement durable, 4 pour le numérique). Mais il faut craindre que cette intervention des Etats ne suffise pas.

Baisse des marges

Quelle est en effet l'explication la plus convaincante pour l'insuffisance de la montée en gamme en France, en Italie, en Espagne? C'est la baisse des marges bénéficiaires des entreprises (il s'agit bien de l'ensemble des entreprises, pas des grands groupes côtés pour lesquels l'évolution est tout à fait différente) qui a empêché que ces entreprises investissent suffisamment dans les investissements nécessaires à la montée en gamme.

Les entreprises, après la crise de la fin des années 1990, hésitent en effet à s'endetter beaucoup, et si leurs marges de profits sont insuffisantes, elles réduisent leurs investissements.

On observe en effet, de 2000 à 2010, une forte hausse de la profitabilité des entreprises allemandes (les profits passent de 6½% à 10% du PIB), une forte baisse de la profitabilité des entreprises françaises (leurs profits reculaient de 8½% à 7½% du PIB), italiennes (de 8½% à 6½% du PIB), espagnoles (de 8½% à 5% du PIB). En conséquence, les profits financent la totalité des investissements en Allemagne, 70% des investissements en France et en Italie, 30% des investissements en Espagne.

Il s'établit bien ici un cercle vicieux: comme la profitabilité est basse, les entreprises n'investissent pas assez et ne montent pas en gamme, comme elles ne montent pas en gamme, elles sont en concurrence avec les entreprises des pays émergents et doivent réduire leurs marges bénéficiaires, et leur profitabilité baisse encore.

La faiblesse des marges bénéficiaires n'est pas bien sûr le seul facteur explicatif de l'insuffisante montée en gamme des entreprises en France, en Espagne, en Italie: jouent aussi un rôle la taille des entreprises, leur lien avec les laboratoires de recherche, leur mode de financement (le rôle excessif du crédit bancaire en France et en Espagne décourage la reprise du risque). Il s'agit de plus, on l'a dit plus haut, bien d'avantage d'une caractéristique des PME que des grands groupes; mais si on ne la corrige pas, il est peu probable que la remontée en gamme (en sophistication) ait lieu.

Comment les politiques économiques peuvent-elles favoriser la remontée des marges bénéficiaires des entreprises (surtout des PME)?

La baisse des salaires est une très mauvaise idée, dans un environnement de faiblesse de la demande, d'excès d'épargne et de sous-utilisation des capacités de production. De plus, on l'a évoqué plus haut, le problème n'est pas la compétition coût. Il reste alors deux pistes: la dépréciation de l'euro, par une politique monétaire très expansionniste de la BCE, qui redresserait les marges bénéficiaires des exportations; la Banque d'Angleterre est aujourd'hui en train de mener une politique de ce type. Une réforme fiscale permettant de réduire significativement les charges sociales des entreprises, ce qui pourrait être financé par l'alignement de la fiscalité des revenus du capital et des revenus du travail pour les ménages.

Patrick Artus, directeur de la recherche Natixis.

LIRE EGALEMENT SUR L'INDUSTRIE: La France a perdu ses ambitions industrielles, La crise après la crise (3/5): la déconstruction européenne et L'inévitable déclin de l'industrie automobile française.

Image de Une: Une fonderie ArcelorMittal / REUTERS/Petr Josek



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