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Le Maroc est-il en route vers la démocratie?

Temps de lecture : 3 min

Les expériences «d'alternance démocratique» n'ont pas produit les changements que promettaient les partis chargés de diriger l'exécutif.

Saad Dine El Otmani, tout juste nommé chef du gouvernement, prononce un discours au Parlement, à Rabat, le 19 avril 2017. | Fadel Senna / AFP
Saad Dine El Otmani, tout juste nommé chef du gouvernement, prononce un discours au Parlement, à Rabat, le 19 avril 2017. | Fadel Senna / AFP

Avec les lourdes contraintes institutionnelles et dynastiques qui pèsent sur le régime marocain, il n'est pas facile de comprendre comment la souveraineté de la nation –proclamée par la constitution– peut s'exercer au travers des élections. De fait, au travers des expériences gouvernementales menées depuis la fin du règne d'Hassan II (plus de trois décennies), il n'apparaît pas que les diverses coalitions gouvernementales soient parvenues à imprimer leur marque sur la conduite des affaires du pays.

En 1998, après des années de négociations, un Hassan II déclinant appelle au pouvoir sa principale opposition de gauche en la personne de l'avocat Abderrahman Youssoufi, premier secrétaire de l'Union socialiste des forces populaires (USFP), formation sortie en tête des élections de l'année précédente. Ce gouvernement dit «d'alternance démocratique» a fait dire, dans une formule révélatrice de la singularité du régime, que «l'opposition était désormais au pouvoir».

Malgré l'objectif déclaré d'assurer la transition démocratique, la coalition dirigée par Youssoufi, sous l'étroite surveillance du ministre de l'Intérieur Driss Basri imposé par le roi, va en fait être utilisée pour réussir la transition dynastique entre Hassan II, décédé en juillet 1999 et son fils Mohammed VI qui va effectivement conserver le leader socialiste à la tête du gouvernement jusqu'en 2002. Après quelques avancées sociales, le conservatisme économique de Youssoufi va se heurter aux volontés réformatrices du Palais.

Plus étonnant, l'homme symbole du combat pro-démocratie va se transformer en censeur en faisant interdire, contre la volonté du roi, trois journaux d'opposition... Le rêve d'un Maroc pleinement démocratique s'éloigne une fois de plus et Youssoufi cédera la place, en 2002, à un gouvernement de technocrates.

Le Palais va reprendre la main en accélérant l'ouverture du pays et en poussant une réforme sociétale majeure avec l'adoption en 2004 d'un nouveau code de la famille instaurant, du moins formellement, une meilleure égalité entre hommes et femmes. Il n'en fallait pas plus pour braquer les tenants d'une tradition islamique rigoureuse et accélérer l'émergence d'une nouvelle opposition, celle du courant islamiste modéré du Parti de la justice et du développement (PJD).

Après la gauche, les islamistes

Quelques années plus tard, dans la foulée des printemps arabes et de la réforme constitutionnelle de 2011, c'est ce même PJD, vainqueur des élections législatives de cette année-là, qui va remettre «l'opposition au pouvoir». Ayant conforté son avance aux législatives de 2016, il y est toujours, à la tête d'une coalition pour le moins hétéroclite incluant la gauche (l'USFP) et la droite libérale du Rassemblement national des indépendants (RNI).

À l'instar du gouvernement Youssoufi vingt ans auparavant, le bilan de dix ans de pouvoir du PJD est plutôt maigre. On peut certes constater que le Maroc, au cours de ces années, a poursuivi, grâce notamment à d'importants investissements étrangers, la montée de son système de production dans la chaîne internationale de valeur, et assez nettement amélioré ses grands équilibres macroéconomiques. Pour autant, il est difficile d'en attribuer le mérite aux islamistes modérés puisque les ministères de l'Économie et de l'Industrie sont aux mains du RNI.

En dix ans de pouvoir, le PJD n'a guère fait que ralentir un peu la marche du Maroc vers la modernité.

Pour le reste, le PJD est surtout apparu comme un frein aux réformes progressistes. Il s'est opposé en vain à la réintroduction de la langue française en première année de l'école primaire et n'a cessé depuis six ans de mener un combat rétrograde sur la réforme du code pénal –qui n'a toujours pas été adoptée. Rappelons qu'en 2015, c'est Mohammed VI qui a lancé des consultations sur la dépénalisation de l'IVG au Maroc... Fin 2020, la reconnaissance d'Israël par le royaume chérifien a évidemment causé beaucoup d'émotion au PJD.

Le réalisme de l'actuel chef du gouvernement, Saad Dine El Otmani, désamorce la fronde au sein du parti et lui fait avaler la décision. À l'inverse, le PJD a été la seule formation à s'opposer à la légalisation, en 2021, du cannabis à usage thérapeutique... Sans effet, puisque la loi a été adoptée par le Parlement. Bref, en dix ans de pouvoir, le PJD n'a guère fait que ralentir un peu la marche du Maroc vers la modernité.

Conclusion de ces expériences gouvernementales: l'influence des partis de gouvernement sur la politique marocaine est réduite –et elle est parfois même négative– tandis que les ministères les plus efficients sont souvent aux mains de personnalités issues de la société civile ou des milieux d'affaire.

D'où la grande interrogation: les élections ne seraient-elles qu'un processus destiné à conforter la légitimité et la respectabilité de la monarchie chérifienne ou bien permettent-elles au peuple d'orienter réellement les choix politiques de leurs gouvernants?

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