Société / Culture

Notre relation aux livres n'est pas tout à fait rationnelle

Temps de lecture : 8 min

La relation épidermique que nous entretenons avec nos bouquins dépasse le seul contenu de leurs textes.

Il y a sans doute une bonne dose de snobisme dans les jugements violents qui veulent qu'un classique se doit de faire sérieux. | Iñaki del Olmo via Unsplash

 
Il y a sans doute une bonne dose de snobisme dans les jugements violents qui veulent qu'un classique se doit de faire sérieux. | Iñaki del Olmo via Unsplash  

Si les polémiques entre pro et anti-pass sanitaire vous émoustillent les neurones, si vous savourez avec délices les altercations entre ceux qui trouvent qu'on saccage Paris avec des plots en plastique et des bancs incongrus et ceux qui prêchent une modernité en bois et en carton, si vous êtes le spectateur enthousiaste de joutes entre gens prêts à perdre leur âme pour défendre le point médian et tenants de la bonne grammaire bien de chez nous, malgré toute la violence dont votre quotidien virtuel est marqué, vous n'avez encore rien vu.

La sacralisation, un grand classique

La vraie violence pure des réseaux sociaux, elle m'a explosé en pleine figure un médiocre dimanche d'août, au détour d'un tweet, alors que je venais de tomber en arrêt avec ma fille devant un étalage de livres bariolés dans une librairie anglaise. Confrontées à des éclats de fantaisie parant des montagnes de classicisme, nous nous sommes ébaubies devant des classiques inébranlables de type sœurs Brontë, Charles Dickens et autres Jane Austen, mais proposés avec des couvertures colorées, un peu naïves, à la frontière entre l'Art Déco et la vieille pub vintage.

J'ai alors obéi à mon instinct de twitteuse compulsive: j'ai pris une photo et, avide de partager mon choc esthétique avec le reste du monde, j'ai posté. C'est à ce moment-là que le sol s'est dérobé sous mes pieds. Une flopée d'internautes me sont tombés sur le râble pour exprimer leur dégoût, leur mépris voire une certaine agressivité injurieuse face à un message qui m'avait, à moi, semblé insignifiant.

«Par pitié non c'est nul à chier», «le fait que ce soit puéril sans doute», «c'est à vomir», «peut-être parce que c'est immonde», et mon préféré «Totalement infantilisant comme design. Gardez ces idées de merde pour vous, merci», furent quelques-unes des multiples réponses à une question que j'avais voulu rhétorique.

Indignations, messages de soutien et prises de position acharnées ont donné lieu à des dialogues conduisant directement à la joute verbale pas franchement courtoise. Que les internautes se soient émerveillés ou aient craché leur dégoût, les réactions ont été étonnamment extrêmes. Et les arguments (quand il y en a eu) débordants de subjectivité. Et tout ça pour quoi? Pour des livres. Pas pour leur contenu, pour leur apparence.

Distinction

Il y a sans doute une bonne dose de snobisme dans les jugements violents qui veulent qu'un classique se doit de faire sérieux. Et c'est très français, comme le racontait Charlotte Pudlowski en 2013, en expliquant que «la sobriété des couvertures de livres s'inscrit dans une logique de sacralisation, très française, de la littérature, qui remonte au XVIIIe et surtout au XIXe siècle» et que lorsqu'il est devenu possible de fabriquer des couvertures colorées, c'est la littérature populaire qui s'en est emparée, inventant ainsi de nouveaux codes distinguant une littérature qui se voulait sérieuse d'une autre beaucoup moins bien considérée.

Clémence Imbert, historienne du graphisme qui prépare un ouvrage sur les couvertures de livres à paraître au printemps prochain chez Imprimerie Nationale Éditions, raconte qu'en 1964, dans la revue Le Mercure de France, «Hubert Damisch se demandait s'il était bon d'habiller les classiques “comme Paris Match” et si ce n'était pas leur faire offense». Ces querelles autour de l'apparition des livres de poche qui rééditaient des grands classiques dans un format abordable, avec des couvertures très illustrées, «suscitaient le soupçon de l'achat culturel compulsif et sans véritable appropriation intime et sincère de l'œuvre», explique-t-elle.

Il y a quelque chose d'incroyablement intime dans nos bibliothèques, qui reflète sans doute le rapport à nos livres et ce qu'ils nous ont fait vivre. La plus belle illustration est sans doute la bibliothèque labyrinthique d'Umberto Eco, qu'il fait visiter dans une vidéo qui ne peut que faire monter des larmes d'émotion et sans doute de jalousie à toute personne amoureuse des livres et qui donne l'impression de circuler dans les méandres de son cerveau. Chaque bibliothèque est différente, mais toutes disent quelque chose de nous, au-delà des textes qu'elles renferment.

Élise, traductrice de 33 ans qui lit environ vingt-cinq livres par an, affirme accorder assez peu d'importance aux couvertures des ouvrages qui lui passent entre les mains. Et pourtant, «une couverture peut m'interpeller et me donner envie de lire la quatrième de couverture alors que l'auteur et le titre ne me disent rien», explique-t-elle. Ce qui ne l'empêche pas de juger leur apparence. Chez elle, les livres «sont (à peu près) rangés par maison d'édition et donc fatalement par type de couverture: oui, l'étagère de la nrf est chiante comme la pluie, oui, l'étagère des bouquins en anglais détonne».

Une relation particulière

Le livre en tant qu'objet, que dit-il de nous? Pourquoi un tel attachement à ces quelques grammes de pâte de bois et d'encre, et comment caractériser la relation que nous entretenons avec lui? Et surtout, quel genre d'objet est-il donc, ce livre qui suscite tant de haine, de colère, d'amour, de passions et avec lequel nous entretenons tous des rapports bien différents? Les dictatures les interdisent et les brûlent, sans pour autant les faire disparaître, il y a les lecteurs qui les cornent, gribouillent les pages et les salissent sans états d'âme, ceux qui les traitent comme des divinités infiniment respectables, d'autres encore qui les consomment comme n'importe quel objet qui s'achète et se vend. Il y a même eu des lecteurs dont le fétichisme est allé jusqu'à fabriquer des couvertures de livres en peaux humaines.

La relation au livre, dès l'enfance, peut être une rencontre magique comme un traumatisme –Flore Gurrey, éditrice chez Les Arènes, raconte avoir été dégoûtée de certains classiques au lycée, qu'elle a adorés beaucoup plus tard, une fois pourvue de meilleures clés de lecture. Ces classiques, justement, dont les couvertures aux illustrations figées et toujours sérieuses semblent en France un obstacle que le lecteur devrait franchir pour mériter le texte à l'intérieur. «Lire des classiques, c'est rentrer dans un parcours de lecteur un peu sérieux et on n'est pas très détendu par rapport aux classiques. C'est une espèce de catégorie à part. Il y a une vraie réticence à les rendre plus abordables, plus marrants. C'est un peu sacré, un peu intouchable», analyse Erika, libraire à la librairie L'attrape-Cœurs, dans le XVIIIe arrondissement parisien.

«Il y a une vraie réticence à rendre les classiques plus abordables, plus marrants. C'est un peu sacré, un peu intouchable.»
Erika, libraire

Lire un classique, c'est un type de rituel initiatique, socialement marqué. Soit on les lit par obligation, à l'école, soit parce qu'on est un intellectuel pourvu d'un bagage que tout le monde n'a pas. Est-ce ce qui les rend si intouchables et sacrés aux yeux des internautes prêts à monter au créneau devant la menace de leur modernisation?

«Chaque fois que je retombe sur un bouquin, je replonge sans avoir à l'ouvrir dans l'état dans lequel j'étais quand je l'ai lu», précise Élise, la traductrice, dont le rapport au livre est affectif, mais qui n'attache pas pour autant beaucoup d'importance à l'objet physique. Ce dernier, soi-disant menacé par l'avènement des liseuses et des livres numériques, survit plutôt bien à son déclin annoncé.

Rappelez-vous le tollé suscité par la fermeture des librairies lors du premier confinement en mars 2020, et la décision, finalement, de ranger ces boutiques dans la catégorie des commerces «essentiels» lors du second. Pour Erika, la libraire, «les gens qui aiment les livres et achètent encore les livres physiques alors que tous les titres sont disponibles en numérique sont ceux qui aiment l'objet livre, et cet objet, plus il est joli, plus il a une couverture qui vous fait plaisir à garder chez vous, plus il a de l'avenir».

Erika raconte qu'il y a une vingtaine d'années, on conseillait aux libraires d'installer des bornes de téléchargement dans les librairies, partant du principe que le livre numérique allait détrôner le livre physique et que le libraire serait réduit à son rôle de conseil. Or, ce n'est pas du tout ce qui s'est passé. «Toute l'histoire du lecteur, pour moi, c'est aussi une histoire d'objets, expose-t-elle. Si ce n'était qu'un rapport au texte, on n'aurait plus grand intérêt à enfouir nos bibliothèques et nos appartements sous des tonnes de trucs à lire, qu'on lit, qu'on ne lit pas, parfois qu'on achète juste parce qu'on a juste envie de les avoir et de se dire qu'on les lira un jour.»

Pour l'éditrice Flore Gurrey, le livre «est un objet qui contient une connexion vers autre chose; soit une histoire, soit une idée». Ce n'est pas un objet de consommation ordinaire, et elle explique à la fois sa survie et la place si particulière qu'il occupe dans la vie affective, mentale et intellectuelle des gens par le fait que c'est à la fois le premier «objet d'idées» qui a été inventé, parce qu'il a non seulement survécu quasiment tel quel depuis son invention, mais aussi parce qu'il est resté fidèle à sa forme première. «Montrez un livre à un être humain du XVIe siècle, il va reconnaître l'objet livre», affirme-t-elle. Et puis il y a le contenu, bien sûr, le texte, celui qui justifie l'existence de l'objet mais qui, on le voit, et malgré l'idée qu'on voudrait s'en faire, ne se suffit pas à lui-même.

Une question de valeur

Car un livre n'est pas qu'un texte. C'est aussi un titre –cela semble si naturel que le lecteur n'y accorde que rarement d'attention, mais qui s'avère pourtant d'une importance cruciale pour la vie et la pérennité du livre. C'est ce qui permettra d'en faire une expérience commune, c'est sa carte d'identité première, qui le suivra toute sa vie –et toute la nôtre. Rien d'anodin dans le choix d'un titre, expérience très périlleuse: «C'est tout un art, rapporte Flore Gurrey. C'est compliqué. Et, parfois, on se plante phénoménalement.» D'autres fois, le titre peut être victime d'un changement de paradigme sociétal et d'influences plus ou moins dogmatiques; en témoigne le changement de titre du livre d'Agatha Christie Dix petits nègres, devenus Ils étaient dix. Sans que ça ne change rien à son contenu.

C'est le délicat équilibre entre le titre, la couverture et le texte qui va faire du livre cet objet si particulier et dont la valeur n'a finalement rien à voir avec son coût. Car ce qui donne à l'objet livre toute sa puissance, c'est la valeur que celui ou celle qui le possède va lui concéder. Valeur affective, qui dépend de ce qu'il nous a fait vivre ou de ce qu'on en attend, parfois; valeur intellectuelle, valeur esthétique (il y a forcément un livre dont la couverture vous a marqué!), valeur sentimentale –qui vous l'a offert? Qui vous l'a fait découvrir? Quel moment de votre vie vous rappelle-t-il? Et enfin valeur patrimoniale, avec ces classiques qui nous définissent en tant que culture et jettent les bases d'une histoire commune que nous voudrions inébranlable au point, parfois, de craindre qu'un nouvel emballage puisse en faire vaciller les fondements.

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