Médias

VA+, la nouvelle offensive de Valeurs actuelles dans la bataille culturelle

Temps de lecture : 5 min

Lancée en décembre 2020, la chaîne YouTube de l'hebdomadaire conservateur a déjà trouvé un large auditoire.

«Il manquait à la droite un point focal, alors que la gauche a Mediapart», analyse un spécialiste de l'extrême-droite. | Capture d'écran du compte de VA+ sur YouTube
«Il manquait à la droite un point focal, alors que la gauche a Mediapart», analyse un spécialiste de l'extrême-droite. | Capture d'écran du compte de VA+ sur YouTube

En conclusion d'une vidéo publiée en mars dernier à propos de AJ+, le média 100% digital d'Al Jazeera, le présentateur de la chaîne YouTube de Valeurs Actuelles ironise. «Pour finir, il ne suffit pas de rajouter “+” derrière ses initiales pour faire du contenu pour les jeunes, on sait de quoi on parle.» Quatre mois auparavant, Valeurs Actuelles s'est aussi lancé dans le grand bain des médias numériques vidéos avec VA+. Un «+» pied de nez à celui qu'Al Jazeera a adossé à ses initiales? «On voit beaucoup ce “+”, comme dans l'offre de streaming Disney+, rappelle Baudouin Wisselmann, responsable de VA+. Mais oui, ça peut être vu comme un pied de nez à AJ+. On a fait une vidéo dénonçant la dissonance entre Al Jazeera qui diffuse ses valeurs dans le monde arabe, mais qui, par ailleurs, créé des médias progressistes et qui joue sur la repentance des pays occidentaux.»

Surprise: après les avoir longtemps vilipendés, Valeurs Actuelles se met à faire des contenus proches, dans la forme, de Konbini, Loopsider et Brut. L'hebdomadaire de la droite conservatrice ne porte pourtant pas vraiment ces nouveaux médias digitaux et leurs formats dans son cœur: «Bienvenue dans un “nouveau monde” médiatique, jeune, séduisant et à fort potentiel d'émotion, dénonçait, d'entrée, un article en février dernier. [...] En quelques années, ces médias sociaux sont devenus une terre d'élection pour le progressisme moraliste et vindicatif. La recette de leur succès? Des formats courts, qui interdisent toute forme de nuance, où la bienveillance le dispute aux lamentos.» Avec le développement de VA+, la critique pourrait se retourner contre l'hebdomadaire.

Mais pour Baudouin Wisselmann, ce double discours ne serait pas si schizophrénique: «Le format est moins problématique que le fond dans ces médias. Une petite vidéo peut informer aussi bien qu'un article lu par une personne un peu distraite. Et puis, on ne fait pas que du “snack content”, on fait aussi des reportages avec des montages très travaillés. Donc ce n'est pas un reniement. Les idées qu'on défend ont aussi leur place dans ces formats.»

Profiteur de barouf

Racisme, «wokisme», fascisme, identité, immigration… Avec VA+, l'hebdomadaire a trouvé un moyen d'aborder ses idées en adoptant les codes des médias sociaux. «Que ce soit bien foutu ou même potache dans la forme, c'est certain, admet Johan Hufnagel, directeur de la rédaction de Loopsider. Ils savent s'adapter aux codes de YouTube. Mais derrière ces vidéos, ils font de la propagande. Je ne sais pas comment qualifier autrement le journalisme qu'ils font. Ils sont dans la division, dans la caricature permanente, dans la malhonnêteté.»

Le journaliste soulève une autre différence entre un média 100% vidéo comme le sien et VA+: ce dernier existe surtout sur YouTube, alors que Loopsider est davantage tourné vers Facebook ou Instagram. Une situation qui s'explique, selon Baudouin Wisselmann, par le fait que la page Valeurs Actuelles court le risque d'être masquée sur Facebook. Selon les documents fournis par les équipes du magazine, cette sanction fait suite à la publication de contenus concernant Génération Identitaire –le groupuscule étant classé parmi les groupes «interdits sur la plateforme».

«On savait que ça marcherait bien, mais peut-être pas à ce point-là.»
Baudouin Wisselmann, responsable de VA+

À l'image de AJ+, Loopsider a d'ailleurs été la cible d'un article de Valeurs Actuelles. Un papier publié en janvier dernier sur le site de l'hebdomadaire d'extrême droite taclait le pure player pour avoir retiré le drapeau tricolore en arrière-plan d'une photo hommage aux soldats morts au Mali en fin d'année dernière. «J'ai rarement vu une polémique aussi bête, commente Johan Hufnagel. Ils créent un truc parallèle, dans leur esprit. Ils font ça pour exister, pour créer des polémiques, et ça marche.»

Habitué des polémiques, voire même des condamnations pour provocation à la haine, Valeurs Actuelles exporte aussi cette habitude sur YouTube. Quelques jours après la publication d'une vidéo dans laquelle le YouTubeur Papacito tire sur un mannequin représentant un militant de La France insoumise, l'influenceur d'extrême droite est invité à venir s'expliquer sur VA+. Une exclusivité qui trouve son public et cumule déjà 1,6 million de vues.

«On peut aborder les choses de manière plus détendue et moins offensive que ne le font les couvertures du magazine, même si on fait des miniatures qui peuvent être choc, résume Baudouin Wisselmann. Mais la ligne de VA+ ne change pas beaucoup de celle de Valeurs Actuelles.» Comme son aîné, VA+ sait profiter du barouf. Pour Benjamin Tainturier, doctorant à Sciences Po spécialisé dans l'extrême droite et la guerre de l'information, cette vidéo de Papacito est un point de bascule. «Elle a eu un rôle majeur dans le succès de la chaîne. Cette vidéo a été virale, elle a cumulé un million de vues en quelques jours. Ça a permis à VA+ de mettre le pied à l'étrier.»

Baudouin Wisselmann confirme, le succès est bien au rendez-vous. «Des gens nous disaient “Enfin un média de droite, conservateur, qui se met à toutes ces vidéos de décryptage, des formats modernes”. On savait que ça marcherait bien, mais peut-être pas à ce point-là.» En modernisant sa chaîne YouTube qui végétait avant le lancement de VA+, Valeurs Actuelles a fait décoller son audience, passée de 22.000 abonnés en juin 2020, à 76.000 en février 2021, pour atteindre 174.000 aujourd'hui. L'objectif de rajeunissement de l'audience de l'hebdomadaire semble être atteint. Alors que les abonnés au magazine ont autour de 60 ans, ceux qui suivent la chaîne sont, d'après son responsable, très majoritairement des 18-35 ans.

VA+ a trouvé un format particulièrement efficace pour enchaîner les centaines de milliers de vues: les «Top 10», un condensé de passages télévisés souvent clivants. Succès garanti. Le «TOP 10 des PLS infligées par ÉRIC ZEMMOUR» atteint 600.000 vues en deux semaines. Ces vidéos se concentrent particulièrement sur des personnalités de droite, tout comme les invités interviewés sur la chaîne, souvent assez proches des idées de Valeurs Actuelles.

Un outil de plus dans la bataille culturelle

YouTube a déjà été investi depuis longtemps par la droite identitaire et conservatrice. Papacito, Valek, Julien Rochedy… Autant de personnalités et de chaînes YouTube qui ont rencontré le succès avec un ton plus adapté à l'époque que des journaux comme Rivarol. La nouveauté avec VA+, c'est qu'un hebdomadaire de cette mouvance, donc un média plus traditionnel, se lance dans le bain. «Là où YouTube est important, c'est que Valeurs Actuelles se positionne comme attracteur, analyse Benjamin Tainturier. Il manquait à la droite un point focal, alors que la gauche a Mediapart. Valeurs Actuelles va vouloir jouer ce rôle central pour le militantisme d'extrême droite.»

Le lancement avec succès de VA+ se situe plus globalement dans une optique de bataille culturelle. Pour Benjamin Tainturier, «il n'y a plus de doute à avoir aujourd'hui sur le fait que la droite a gagné la bataille du web et qu'elle est devenue largement plus séduisante que l'extrême gauche. Pour gagner cette bataille, la droite sait utiliser des références pop, par exemple.»

Dans Kill All Normies, un livre paru en 2017, son autrice Angela Nagle montre comment la droite américaine s'est imposée dans la culture numérique, à grands coups de mèmes ou de discussions politiques saupoudrées d'humour noir sur 4Chan ou Reddit. Angela Nagle ajoute que la nature restrictive du «politiquement correct» a pour effet d'éloigner les gens des politiques progressistes. La gauche part donc avec un désavantage certain sur le terrain du numérique. La droite identitaire française suit alors les traces empruntées par l'alt-right américaine il y a déjà plusieurs années: adopter les codes de l'humour et de l'irrévérence qui, comme le rappelle Benjamin Tainturier, ont pu, par le passé, être ceux de la gauche française.

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