France

Téléphonie: le risque est au bout de la ligne

Jean-Yves Nau, mis à jour le 17.05.2010 à 18 h 05

La plus vaste étude internationale sur les risques liés à l'utilisation du portable est a priori rassurante. Mais elle ne parvient pas véritablement à conclure.

Tout ça pour en arriver là! Régulièrement annoncés depuis 2006 et régulièrement reportés à plus tard, les premiers résultats globaux de l'étude Interphone (lancée en 2000 et menée dans treize pays) sont aujourd'hui enfin disponibles. Ils viennent d'être publiés dans l'International Journal of Epidemiology. Si elle ne répond pas - et de fort loin - de manière explicite à l'attente de ses commanditaires, cette publication permet d'en finir avec la succession de résultats parcellaires qui, depuis plusieurs années, ne faisaient que jeter le trouble dans l'opinion.

Première conclusion: l'utilisation régulière d'appareils de téléphonie mobile ne semble pas pouvoir être associée à un risque notablement plus élevé que la moyenne d'être atteint de certains cancers du  cerveau ... sans pouvoir pour autant l'affirmer. Deuxième conclusion : il est important de poursuivre les travaux. «Notre étude ne met pas en évidence un risque accru, mais on ne peut conclure qu'il n'y a pas de risque, car il y a suffisamment de résultats qui suggèrent un risque possible», a ainsi expliqué à l'Agence France Presse le Dr Elisabeth Cardis, qui a coordonné ce travail lancé sous l'égide du Centre international de recherche sur le cancer. Ce dernier en avait publié une première synthèse en octobre 2008 (PDF).

Ces conclusions incertaines ne manqueront pas d'alimenter les rumeurs concernant la nocivité de cette nouvelle technologie dont l'utilisation croît sur un mode exponentiel. Rumeurs qui se nourrissent notamment du fait que l'étude a pour partie été financée par deux organismes privés représentant l'industrie de la téléphonie portable (le Mobile Manufacturers' Forum et l'Association GSM); le Dr Cardis soulignant toutefois que «cet appui matériel provenant de l'industrie a été accepté, sous une clause qui garantit de façon intransigeante la totale indépendance scientifique des études menées sous l'égide d'Interphone.»

Les incertitudes qui prévalent aujourd'hui ont pour l'essentiel une double origine.

D'une part, une série de biais méthodologiques parfaitement connus; de l'autre une puissance statistique insuffisante pour établir ou exclure une relation de causalité entre l'exposition aux champs électromagnétiques émis par les téléphones portables et l'induction de cancers dans les régions du corps les plus exposées.

D'emblée soutenue financièrement par l'Union européenne, Interphone a au total concerné 14.000 personnes âgées de 30 à 59 ans et vivant dans treize pays (Allemagne, Australie, Canada, Danemark, Finlande, France, Israël, Italie, Japon, Norvège, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, Suède). Elle s'intéressait à des cancers très spécifiques du cerveau (gliome, méningiome) mais aussi du nerf acoustique et de la glande parotide. Elle a notamment porté notamment sur 2.708 cas de gliome et 2.409 cas de méningiome (à différents stades d'évolution), environ un millier de cas de neurinome de l'acoustique et 6.00 tumeurs de la parotide. La majorité des personnes étudiées n'étaient pas des utilisateurs intensifs de téléphonie mobile, avec un temps moyen de 2h à 2h30 par mois. Les 10% des plus gros utilisateurs y avaient toutefois recours  une demi-heure par jour.

Les chercheurs ont ensuite mené des interrogatoires personnalisés pour tenter d'évaluer de manière rétroactive l'usage qui avait jadis été fait  de la téléphonie mobile ainsi que l'oreille (droite ou gauche) la plus fréquemment sollicitée. Ce travail de mémoire était par ailleurs recoupé avec les données disponibles de facturation auprès des opérateurs de services, les caractéristiques techniques des réseaux ainsi que des appareils utilisés. Enfin, une enquête personnelle plus élargie a été menée pour identifier d'autres facteurs génétiques ou environnementaux susceptibles d'avoir, ici, interagi.

«C'est une étude très complexe; on a validé les données en 2006 et on s'est rendu compte que les résultats étaient très difficiles à interpréter, parce qu'il y a un certain nombre de biais possibles, reconnaît le Dr Cordis. On a donc dû faire des centaines d'analyses supplémentaires, revues et discutées par les 50 investigateurs, un peu partagés sur l'interprétation des résultats. Certains pensent qu'il y a peut-être effectivement un effet, d'autres pensent que non, que les résultats  positifs sont dus à un biais. La conclusion de l'étude est un compromis entre ces deux groupes.»

Il n'est pas si fréquent dans le monde scientifique que l'on fasse ainsi publiquement état des divergences pouvant exister au sein d'un groupe d'experts. Faut-il y voir un symptôme de l'ampleur des enjeux industriels et sanitaires voire, peut-être, d'inquiétudes en matière de responsabilités personnelles dans l'avenir ? Le «compromis» obtenu fait apparaître un risque très faiblement supérieur de gliome et de méningiome (respectivement 40 et 15%) pour les personnes déclarant une utilisation fréquente, et ce habituellement «du même côté de la tête que la tumeur».

D'autre part, l'étude n'est toujours pas achevée, notamment pour les neurinomes de l'acoustique et  les tumeurs de la parotide et des analyses plus approfondies sont menées quant au niveau d'exposition aux radiofréquences au sein des tumeurs. On peut le dire autrement: aucun «compromis» n'a encore pu être trouvé sur ces sujets.

Dès lors qu'en conclure? Les principaux biais de cette étude rétrospective sont connus à commencer par celui dit «de sélection» qui  impose de relativiser l'élévation du risque observé. A l'inverse, cette étude peut apparaître largement dépassée quand on sait que  les personnes interrogées sont de faibles utilisateurs par rapport à ceux d'aujourd'hui? Ceci pourrait a priori conférer un caractère préoccupant quand on observe l'usage croissant qui est fait de cette technique, et ce dès le plus jeune âge et donc a priori sur des périodes très longues. Mais à l'inverse, cette observation est contrebalancée par le fait que l'évolution de la technologie permet de baisser les niveaux d'exposition, de communiquer par kit mains libres (avec téléphone éloigné de la tête) ou par texto...

En d'autres termes tout ou presque reste à faire pour que la science apporte des certitudes quant à la possible nocivité ou à la globale innocuité de cette technique de communication. Mais la science statistique et épidémiologique le pourra-t-elle? Et, si oui, quand?  Comme ce fut longtemps le cas dans le champ du nucléaire civil, la téléphonie mobile soulève la problématique hautement délicate de l'évaluation de l'impact sanitaire des faibles doses à long terme. Et, comme dans le cas du nucléaire, dans un secteur où les enjeux industriels et financiers ne peuvent pas toujours être totalement  dissociés des conclusions et des convictions personnelles des experts.

Dans un tel contexte, dès lors que la science reconnaît ne pas pouvoir véritablement répondre aux questions qu'une société et des responsables politiques inquiets lui posent, toutes les prises de position peuvent trouver leur autojustification; et le dialogue entre parties adverses devient de ce fait impossible ou presque comme on l'a récemment vu en France précisément sur le thème de la téléphonie portable.

En septembre 2008 alors que l'hebdomadaire The Economist annonçait que (contrairement à ce qui était alors tenu pour acquis) les responsables d'Interphone ne soumettraient vraisemblablement pas le fruit de leurs travaux à un éditeur avant la fin de l'année, plusieurs scientifiques américains avaient, devant le Congrès, tenu sur ce thème des propos inquiétants. «On ne doit pas rééditer ce que nous avons connu à propos de la cigarette et du cancer du poumon, où notre nation a pinaillé sur chaque détail d'information avant d'avertir le public», déclarait ainsi David Carpenter, spécialiste de santé publique et professeur de santé environnementale à l'université d'Albany (New York) pour qui la plus grande prudence devait s'imposer :

A la lumière des 70 ans que cela nous a pris pour retirer le plomb des peintures et des 50 ans qu'il a fallu pour établir de façon convaincante le lien entre la cigarette et le cancer du poumon, j'affirme qu'on ferait bien de tirer les leçons du passé pour mieux interpréter les signes de risques potentiels, faisait pour sa part valoir le Dr Ronald Herberman (université de Pittsburgh, Pennsylvanie), responsable de l'un des dix plus importants centres de recherche américains contre le cancer. Il y a dans le monde 3 milliards d'usagers réguliers de téléphones  portables. Nous avons besoin d'un message de précaution.

Près de deux ans plus tard, et en dépit de la publication des travaux d'Interphone, ces deux spécialistes pourraient tenir le même discours. Pour l'heure, un seul consensus semble émerger: faire en sorte que les enfants ne soient pas, dès le plus jeune âge, utilisateurs de téléphones portables. La science n'apporte en rien la justification d'une telle mesure. Mais la prudence peut parfois s'imposer en l'absence de la science.

Jean-Yves Nau

Flickr CC by Liz Henry

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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