Égalités / Société

La droite fustigeait le topless il y a cinquante ans, elle le réclame désormais

Temps de lecture : 3 min

Le monokini est de moins en moins pratiqué en France, mais plus par peur des regards insistants et des agressions qu'autre chose.

Les seins des femmes demeurent encore trop souvent un objet de troubles ou de tabous, souvent contradictoires. | Yoann Boyer via Unsplash
Les seins des femmes demeurent encore trop souvent un objet de troubles ou de tabous, souvent contradictoires. | Yoann Boyer via Unsplash

Le topless n'a plus la cote. Vous l'avez peut-être remarqué sur les plages cet été, rares sont les femmes à se mettre en monokini. Selon une étude Ifop réalisée début juillet pour Xcams Media, seulement 19% des Françaises de 18 ans et plus tombent le haut à la plage. Un chiffre en diminution constante depuis les années 1960 et l'apparition, d'abord timide, du topless sur les côtes françaises. La première raison de ce désamour est sanitaire: pour 53% des femmes interrogées ne le pratiquant pas, le risque pour la santé causé par une exposition de la poitrine nue est rédhibitoire. Pour les femmes de moins de 25 ans, suivent de très près la «crainte d'être l'objet d'agression physique ou sexuelle» (50%) et de «subir le regard concupiscent des hommes» (48%).

De quoi interroger certains commentateurs politiques conservateurs. Sur CNews, dans l'émission «Soir Info» du 25 août, on regrette ainsi que les jeunes femmes ne se sentent pas libres d'exposer leurs corps par crainte d'être «regardées en chiens de faïence». Sur Twitter, certains sympathisants de droite et d'extrême droite ne se privent pas de faire le rapprochement entre immigration et baisse de la pratique du topless. Les potentielles agressions, regards, harcèlement subis par les femmes en monokini seraient en lien direct avec l'augmentation de la communauté musulmane en France.

Pour No Anger, docteure en science politique, spécialiste des mouvements sociaux et des questions liées au genre, au corps, à la sexualité, les discours conservateurs se polarisent aujourd'hui davantage sur «la notion de liberté, qui serait constitutive d'une certaine idée de l'identité française et qui serait menacée par le côtoiement d'autres cultures, notamment états-unienne d'un côté et musulmane de l'autre. Or, ce que l'on remarque, c'est que ces discours associent l'idée de liberté au geste du dévoilement de son corps. Un peu comme si le dénudement était davantage marqué par l'idée de libération. C'est ce rapprochement entre nudité et liberté qu'il s'agit d'interroger: est-ce seulement une liberté de se dénuder, de dévoiler son corps qu'il faut défendre? Ou bien, est-ce une liberté vestimentaire plus générale qui englobe tout aussi bien un droit au dénudement qu'un droit à la pudeur?»

Contraire à «certaines valeurs»

La question se pose d'autant plus qu'il y a cinquante ans, alors que la mode du topless débarquait sur les plages de la Côte d'Azur, beaucoup dénonçaient un manque de tenue et réclamaient plus de pudeur au nom de la morale, de la religion ou de valeurs familiales traditionnelles. Un petit tour sur le site de l'INA le confirme. Dans un reportage tourné à Saint-Tropez, diffusé en 1970, des mères de familles se disent «choquées» et «scandalisées» de voir des femmes en monokini sur une plage où se trouvent des enfants. On y apprend également qu'un décret interdisait la pratique du topless dans le village et sur ses plages.

Trois ans plus tard, dans un autre reportage tourné à Lumio en Haute-Corse, le maire de droite du village, Eugène Ceccaldi, dénonce les pratiques du monokini et du naturisme au nom de valeurs conservatrices: «Nous sommes en Corse et nous ne sommes pas comme les Suédoises ou les Allemandes, qui ont tendance à exhiber leurs corps. En Corse, une île, nous avons encore conscience de certaines valeurs.»

Des valeurs visiblement soutenues par les pouvoirs publics puisqu'en 1964, sous la présidence de De Gaulle, le ministère de l'Intérieur publie une circulaire enjoignant la justice à condamner les pratiquantes du topless pour outrage public à la pudeur, selon l'article 330 du Code pénal de 1810. Grasse, Cannes, Saint-Jean-de-Luz... Les condamnations et les amendes pleuvent sur tout le littoral français. Il faudra attendre 1992 pour que l'article soit abrogé. Aujourd'hui, sauf arrêtés municipaux, bronzer seins nus est autorisé et légal partout en France.

Désexualiser les seins

«L'exposition des corps en général –et des seins, en particulier– est l'objet d'incessantes resignifications. C'est-à-dire que, suivant l'époque, suivant le regard des commentateurs et commentatrices, le sens qu'on attribue à l'exposition des corps, ou d'une partie du corps, va changer: geste banal, geste obscène, geste politique d'appropriation de son corps. Ensuite, dans le cas des seins, le point de tension tourne autour de la question de leur sexualisation ou non; et il me semble que, depuis les années 1970, tout l'enjeu est là, même si les clivages se sont recomposés, commente No Anger. Il y a une ambivalence à propos du corps et des seins, dans les discours de droite et/ou conservateurs, mais aussi dans les discours hégémoniques en général.»

Du monokini aux violences subies par certaines femmes qui allaitent en public, en passant par la censure des poitrine féminines sur les réseaux sociaux jusqu'aux procès intentés à certaines militantes, telles que les Femen, qui tombent le haut pour faire passer des messages politiques, les seins des femmes demeurent encore trop souvent un objet de troubles ou de tabous, souvent contradictoires.

«Il me semble qu'il faut passer par un travail de désexualisation de la poitrine féminine, c'est-à-dire de resignification de cette zone du corps dit féminin, explique No Anger. Ou alors, on opère une sexualisation des tétons masculins; car il faut bien comprendre que ce qui pose principalement problème, ce n'est pas en soi la sexualisation des seins féminins, mais leur sexualisation comme générateur d'une inégalité dans le traitement social des corps dits masculins et féminins.»

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