Culture

Avec «Donda», Kanye West n'est plus à une contradiction près

Temps de lecture : 6 min

Ce dixième album est tout bonnement fascinant. Mais, au-delà des considérations musicales, il est aussi la preuve que le rappeur américain, dans sa mégalomanie exacerbée, n'est à l'image de rien si ce n'est de lui-même.

Si Dieu juge, Ye devrait peut-être se méfier de son ultime avis. | Capture d'écran Kanye West via YouTube
Si Dieu juge, Ye devrait peut-être se méfier de son ultime avis. | Capture d'écran Kanye West via YouTube

Il aura donc fallu plus d'un an à Kanye West pour sortir son dixième album, Donda. Annoncé pour août 2020 puis repoussé à de multiples reprises, le voici enfin, gargantuesque et déraisonnable. À l'image de son auteur, certainement. Vingt-sept titres qui illustrent à merveille la complexité d'un artiste détesté ou adulé, c'est au choix. Toute la carrière de Kanye West a été basée sur l'ambiguïté, sur les contradictions. Et plus l'homme s'enferme dans une prison dorée, physique et mentale, plus sa discographie se pare de prises de positions mouvantes voire illogiques. Frisant alors parfois le génie, parfois la malhonnêteté la plus affligeante.

On le sait depuis longtemps: Kanye West, aussi sincère soit-il dans son amour pour Dieu, n'a de cesse de mobiliser l'image du divin pour se défendre et justifier ses actes. Comme nous l'expliquions lors de la sortie de son précédent album, Jesus Is King, en 2019, il explique en permanence que seul Dieu peut le juger, que lui seul sait et comprend ce qu'il fait et dit, que le commun des mortels, ignorant, est, en plus de cela, malveillant. Que les choses soient claires, pour Kanye West, les dieux sont sur terre et s'appellent Donald Trump, Elon Musk ou Jeff Bezos. Ils sont les entrepreneurs, les «CEO», les moteurs du monde, les seuls à qui il peut se comparer. Le premier a reçu à de nombreuses reprises le soutien du rappeur durant son mandat présidentiel. Le second est soi-disant devenu pote avec lui. Le troisième a même droit à sa référence dans le titre «Heaven and Hell»: «We on Bezos, we get payrolls / Trips to Lagos, connect like LEGOs.»

Dieu n'aime pas vos Rolls Royce

Kanye West a beau scander le contraire dans ses excès de zèle religieux, il vénère le consumérisme et ceux qui le motivent. Lorsque l'on écoute le morceau «Hurricane», on comprend alors: c'est le chanteur The Weeknd, invité en featuring, qui assure la vénération de Dieu, qui la chante haut et fort dans un titre lunaire. Le rappeur, lui, parle encore de sa personne, de sa thune, de sa baraque évaluée à 60 millions de dollars… Il disserte sur le regard des autres qui envieraient son argent, se transformeraient en remparts à sa réussite, par jalousie, bien entendu. C'est notamment le thème du morceau «Believe What I Say», dans lequel il a cette phrase plutôt de bonne guerre, amusante, et en référence à la vie publique mouvementée de Brad Pitt: «I've been going through things I had to wrote / Celebrity drama that only Brad would know» [J'ai traversé des choses que j'ai dû écrire / Du drame de célébrité que seul Brad connaît].

Ce qui prête à sourire, c'est qu'il prône exactement l'inverse sur «Remote Control», en featuring avec Young Thug. Les deux compères énumèrent leurs Rolls Royce, leurs aéroglisseurs, leurs montres de luxe, leurs fringues, pour ensuite expliquer que Dieu les a remis dans le droit chemin. Vraiment? Le problème, c'est que Kanye West ne se contente pas de faire de la provocation. Il est un homme public qui s'est présenté à l'élection présidentielle américaine comme le candidat de Dieu, fustigeant la légalisation de l'avortement.

Justement, alors que l'on s'attendait à une consolidation de cette position au milieu de ce raz-de-marée d'eau bénite, le rappeur prend tout le monde à contre-pied sur le titre «Jesus Lord». Dressant le portrait d'une famille perdue dans un cercle social vicieux, en proie aux problèmes de drogues, de prison et de violence, il ajoute à ce sombre tableau une naissance non désirée. Celle-ci, alors qu'elle aurait pu être stoppée, est présentée par Kanye West comme un poids supplémentaire dans la descente aux enfers. Surprise, donc.

S'acoquiner avec les parias

Kanye West est loin, très loin d'être un idiot. Il y a chez lui une évidente incapacité à se faire clairement comprendre, surtout dans ses prises de position publiques. Toutes ces contradictions font partie d'un tout, mais lequel exactement? Mystère… Ce qu'il y a de certain, c'est que la religion a bon dos. Une phrase attire notamment l'attention sur l'excellent morceau «Keep My Spirit Alive»: «Between a mix of bad schools with the fast-food / Bad had tools and a bad mood» [Entre un mélange de mauvaises écoles et de fast-food / Des mauvais outils et une mauvaise humeur].

Les fast-foods seraient donc en partie responsables du délitement de nos sociétés? Pourquoi pas après tout. Pourtant, sur l'album Jesus Is King, et plus précisément sur le titre «Closed On Sunday», Kanye West faisait l'éloge de la chaîne de restauration rapide, conservatrice et à la direction ouvertement homophobe, Chick-fil-A. Jusqu'à faire la promotion de cette marque sur ses réseaux, et s'allier avec elle en avril 2020 pour distribuer 300.000 repas gratuits (c'est louable, certes), qualifiant cette opération de «miracle biblique». Il est une pub ambulante pour McDonald's depuis des lustres, a son nom gravé sur une borne de l'un des restaurants parisiens de la franchise, et a même offert un Burger King à sa femme Kim Kardashian pour leur mariage. Pas un repas, non. Un restaurant entier dont elle est désormais copropriétaire. Bref, si les fast-foods causent notre perte, ça n'est pas Dieu qui te sauvera, Kanye.

Donda reste un fabuleux album. On pourrait s'épancher sur la qualité de sa production, sur les éclairs de génie vocaux de son protagoniste, sur sa capacité à se réinventer presque à chaque morceau. Oui, mais voilà. Lorsqu'il invite la nouvelle star du rap DaBaby, et le rocker Marilyn Manson sur le titre «Jail, Pt 2», il sait pertinemment que le premier a tenu des propos ouvertement homophobes lors d'un concert en juin dernier et que le second est accusé d'agressions sexuelles et de violences psychologiques par quatre femmes depuis février.

«Jail, Pt 2» est présenté par Kanye West comme un titre réfléchissant au pardon, à la parole donnée ou non à la personne conspuée et accusée. En vérité, il est un nouveau moyen de victimiser un homophobe notoire qui ne se rétracte et s'excuse que lorsque certains gros festivals le déprogramment. Lorsqu'on touche à l'argent, ça fait tout de suite plus mal. Idem pour le titre «New Again» qui le voit s'allier à Chris Brown, chanteur, certes, mais surtout un cogneur de compagnes multirécidiviste. Kanye West fait la morale, se pose lui aussi en victime de cabales. Au risque de s'acoquiner avec des parias. Jugera qui voudra, mais si Dieu juge, peut-être que Kanye devrait se méfier de son ultime avis.

À l'image de rien

Le titre de l'album, Donda, est un hommage à sa mère, Donda West, décédée en 2007 et inspiration récurrente de sa discographie. Elle est bien là, présente au fil des morceaux. Professeure à la Virginia Union University, elle a tenu plusieurs discours, notamment celui du 19 octobre 2007, dans lequel elle mentionnait, durant quelques secondes, la carrière de son fils. Il est presque triste de voir que c'est justement ce passage que Kanye West a choisi pour figurer sur l'album. Même lorsqu'il rend hommage à ceux qui lui sont le plus cher, il ne peut s'empêcher de centraliser l'attention et les dires des autres sur lui-même.

C'est cette même sensation qui émane du superbe morceau «Jesus Lord», qui se conclut par un message téléphonique de Larry Hoover Junior, fils de Larry Hoover Senior, chef de gang condamné à 150 années de prison et qui ne cesse depuis trente ans de prôner la non-violence et de réclamer sa libération. Au début de ce message, le fiston remercie chaleureusement Kanye West pour avoir porté ce combat aux oreilles du monde. Et forcément, Kanye West se délecte de le faire entendre. Longuement.

Que l'on aime ou pas Donda, que l'on aime ou pas Kanye West, difficile d'occulter ces contradictions, gênantes pour certaines, ludiques pour d'autres. Elles sont l'essence de l'image qu'il renvoie, l'illustration de sa mégalomanie, peut-être les traces de sa supposée bipolarité. Elles sont une clé pour comprendre ce nouvel album et, paradoxalement, en complexifient l'approche. Il faut s'y faire, le rappeur est un insaisissable qui se place si haut qu'il se fout d'être logique ou cohérent. Il n'est même pas à l'image de l'Amérique, ce serait trop facile. Il n'est à l'image de rien si ce n'est de lui-même. Et le temps qu'il faudra pour digérer ce nouvel album pharaonique n'y changera rien.


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