Culture

«Le Fils de l'épicière, le maire, le village et le monde» et «Il Varco», singuliers joyaux documentaires

Temps de lecture : 6 min

Sous des angles différents, le film de Claire Simon et celui de Federico Ferrone et Michele Manzolini explorent les inépuisables richesses des rapports à la réalité que peut inventer le cinéma.

Suspendu entre archive et imaginaire, Il Varco où la danse inventée d'un récit historique documente un cauchemar passé aux réminiscences actuelles. | Norte Distribution
Suspendu entre archive et imaginaire, Il Varco où la danse inventée d'un récit historique documente un cauchemar passé aux réminiscences actuelles. | Norte Distribution

Ce sont deux films qui relèvent de ce que l'on a coutume d'appeler le documentaire. Ils sont pourtant aussi différents que possible l'un de l'autre.

L'un propose une chronique attentive d'une aventure bien réelle qui s'est jouée, et continue de se jouer en ce moment en France. En Ardèche, plus précisément. L'autre construit un récit à partir d'archives filmées par des soldats italiens envoyés sur le front soviétique en 1941-1942.

Sortis l'un et l'autre ce mercredi 1er septembre, ils n'ont à vrai dire comme point commun que ce qui, justement les singularise: chacun, dans sa forme et par son sujet, invite aussi à réfléchir à ce qu'est «le» documentaire, ou plutôt à ce que font, ou pourraient faire, les innombrables approches documentaires qui activent le cinéma.

«Le Fils de l'épicière, le maire, le village et le monde» de Claire Simon

Ce film apparaît au confluent de plusieurs histoires de différentes longueurs, et de différentes ampleurs. Parmi elles, certaines sont désignées par le titre, mais pas toutes.

À la source, se trouve un drôle de rêveur efficace nommé Jean-Marie Barbe. C'est lui, fils de l'épicière de son village natal, Lussas en Ardèche, qui créa à la fin des années 1980 avec quelques copains les États généraux du film documentaire, dans un endroit que rien en apparence ne prédisposait à devenir un rendez-vous mondialement connu, et fréquenté.

Depuis, dans des lieux de bonne fortune aménagés pour la circonstance, des centaines de passionnés se pressent chaque été, regardent des films et en débattent, logeant pour la plupart sous la tente ou chez l'habitant –la 33e édition, fort animée, vient de se terminer le 28 août.

Au conseil municipal, le maire Jean-Paul Roux et Jean-Marie Barbe tentent de convaincre les habitants du bienfondé de leurs ambitieux projets. | Nour Films

Au fil des années, la localité est aussi devenue, à l'enseigne de l'association Ardèche-Images, le siège d'une vie active toute l'année autour des différentes pratiques liées au cinéma documentaire, avec une école professionnelle, des ateliers de formation continue, un centre de documentation, un centre de production.

À l'autre bout du titre, il y a, donc «le monde». Il est très tôt venu à Lussas, du fait de la présence des films de toutes les origines, de celle des intervenants, des spectateurs. Mais Lussas est aussi venu à lui, par la création d'antennes de formation et de production, en Afrique, en Asie et en Amérique latine.

Et puis, en 2015, Barbe s'est lancé dans une nouvelle utopie: créer, toujours à Lussas, une plateforme en ligne entièrement dédiée au documentaire de création. C'est à ce moment qu'une des meilleures documentaristes en activité, Claire Simon, entreprend de filmer ce qu'il en adviendra.

Le résultat est si riche qu'il donne naissance à une série télévisée, Le Village: pas moins de vingt épisodes (d'abord diffusés sur Ciné+) pour raconter la naissance de cet espace unique au monde dédié au documentaire, la plateforme Tënk, une inépuisable réserve de trésors.

Mais ce n'est pas tout, loin de là. Ce que fait Claire Simon, et que signalent désormais les deux autres mots du titre, «le maire» et «le village», consiste à inscrire la venue au jour de Tënk, cette odyssée cinéphile, culturelle, mais aussi administrative, financière, tactique, politique et ô combien émotionnelle, dans un territoire.

Dans le village, festivaliers et agriculteurs. | Nour Films

Un territoire, c'est-à-dire des lieux, des métiers, une histoire et des histoires, des rapports humains, y compris avec toutes celles et ceux qui n'ont pas de rapport particulier avec le cinéma, ne souhaitent pas nécessairement en avoir ou sont éventuellement opposés aux choix de cette autre figure de ce récit picaresque, le maire de Lussas, Jean-Paul Roux.

À Paris, dans les bureaux des banquiers ou du CNC, au village au bistrot, chez la boulangère ou dans les champs et les vergers, se tissent ainsi une multitude de liens, de questions, de blocages, de coups de force, de coups de théâtre heureux ou malheureux, de temps pour l'affection et de temps pour l'action, de rituels.

Autour de la très concrète construction du nouveau bâtiment qui doit accueillir le village documentaire, la structure devant héberger Tënk, ce sont tous ces liens que tissait la série de Claire Simon. Des 8h40 que durait celle-ci, elle a donc fait un film d'1h50.

Sorti de terre après bien des efforts, le bâtiment rendra-t-il viable l'aventure de Tënk? | Nour Films

C'est encore penser la place de ce qui fait récit, de ce qui fait image, non plus cette fois dans la trame d'un village ardéchois et le long des rêves opérationnels d'une haute idée du cinéma telle que l'incarnent Barbe et ses acolytes, mais selon une logique de composition. En ajoutant trois mots au titre et en enlevant 6h50 au montage, Claire Simon discute implicitement ce qu'exige le cinéma documentaire.

Ça fourmille de vie, ça circule comme du sang dans les veines d'une histoire collective qui, le titre le suggère bien, est vivante de se jouer simultanément sur plusieurs registres, à plusieurs échelles.

Documentaire sur le monde du documentaire, Le Fils de l'épicière… réussit à mobiliser des affects, des savoirs et des attentions à la fois cohérentes et d'une immense diversité, qui s'éclairent les unes les autres.

«Il Varco» de Federico Ferrone et Michele Manzolini

Au début, un carton a rappelé les circonstances dans lesquelles des centaines de milliers de soldats italiens furent envoyés combattre aux côtés de la Wehrmacht sur le front russe, en fait surtout en Ukraine, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Puis apparaissent des images muettes en noir et blanc, magnifiques et endommagées par le temps, qui semblent les fantômes d'un passé oublié. Bientôt, sur d'autres images en noir et blanc documentant l'expédition vers l'Est de l'armée italienne, la voix off raconte son voyage sous l'uniforme.

Un voyage dans le temps autant que dans l'espace. | Norte Distribution

Celui qui parle est un vétéran, qui a combattu en Éthiopie, il prévoit mieux que ses camarades la dureté de ce qui les attend, sans pouvoir en anticiper entièrement l'horreur. Les images montrent les paysages traversés, les moments de la vie quotidienne des troufions, les premiers combats, les ruines.

Sans rupture apparente, de manière presque subliminale, des images en couleurs –des couleurs très désaturées– se glissent parmi les archives. Elles montrent une situation de guerre au présent. On se souvient alors que le carton, au début, mentionnait que la même région est actuellement à nouveau le théâtre d'une guerre, entre Ukrainiens et Russes.

Le film ne mélange pas les époques, ni ne prétend que c'est la même chose. Il propose des échos, des assonances. En italien, il varco signifie la brèche, ou le passage.

Qui est cet homme qui parle sur la bande-son? Qui sont ces militaires, ces paysans et paysannes sur le seuil des isbas, cette femme qui revient à l'image comme un souvenir nostalgique d'un bonheur passé?

Qui sont ces Juifs réduits à trimer sous les coups et les insultes sur une voie ferrée? D'où surgissent ces images d'extrême violence des crimes perpétrés en Afrique par l'armée de Mussolini? D'où viennent ces prisonniers de l'Armée rouge, et qui furent ces cadavres en uniforme de l'armée fasciste?

Le film ne répondra pas à ces questions. Il agence, avec les images et les mots, des fragments de récits dont la sensation d'authenticité s'enrichit des puissances romanesques qu'elle recèle.

Jamais la composition inventive et suggestive de Federico Ferrone et Michele Manzolini n'impose un sens ni ne s'approprie les images ou les mots tournées et écrits par d'autres pour leur «faire dire» ce qui se présenterait comme une vérité, même romanesque.

Des documents d'époque, comme des visions de fiction. | Norte Distribution

Les soldats italiens ont longtemps voyagé par chemin de fer vers le front de l'Est. Il y a beaucoup de paysages filmés depuis des trains. C'est tout le film qui est une sorte de voyage, entre grande histoire et rêverie, entre grotesques horreurs de la guerre et récit intime, entre passé et présent.

Le générique de fin dira d'où venaient toutes ces images, tous ces fragments de textes. La puissance presque hypnotique du montage effectué par les deux réalisateurs aura à ce moment depuis longtemps suscité un état de sensibilité, aussi émouvant que puissamment critique.

Le documentaire, ici, appelle le questionnement de ce qu'il documente exactement, et selon quels moyens, avec une énergie stricto sensu poétique (créatrice) d'autant plus puissante qu'elle ne trahit pas ses matériaux réalistes. C'est très beau.

Le Fils de l'épicière, le maire, le village et le monde

de Claire Simon

Durée: 1h50

Séances

Sortie le 1er septembre 2021

Il Varco

de Federico Ferrone et Michele Manzolini

Durée: 1h10

Séances

Sortie le 1er septembre 2021

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