84K: un roman dystopique qui interroge nos systèmes judiciaires
Culture

84K: un roman dystopique qui interroge nos systèmes judiciaires

Temps de lecture : 2 min
Slate.fr

L’autrice britannique Claire North dépeint un monde glaçant où l’argent permet aux criminels aisés de récidiver en toute impunité. Les plus pauvres et les femmes restent victimes à vie.

Imaginez un monde où l’État aurait été remplacé par une entreprise tentaculaire qui calculerait, en quelques secondes, la valeur monétaire de chaque individu, en fonction de son utilité sociale et de son mode de vie. Dans cette société, le rendement et l’efficacité priment sur les droits de l’homme, abolis pour renforcer la lutte contre le terrorisme.

Commettre un délit ou un crime est automatiquement soumis à un audit qui permet aux plus riches de compenser financièrement le poids d’une infraction, tandis que les personnes pauvres, surnommés les «parasites», épongent à vie une dette exorbitante.

C’est dans cet univers hostile, à haute surveillance, que vit Théo Miller, le protagoniste principal de 84K, le nouveau roman de Claire North, jeune prodige londonienne de la science-fiction britannique (parution le 1er septembre aux Editions Bragelonne). Chargé d’auditer les crimes commis et de s’assurer que les malfaiteurs paient correctement leurs amendes, le mystérieux Théo Miller est un citoyen et un employé modèle.

Sous ses yeux impassibles, défilent les faits divers et les malfaisances les plus atroces. Jusqu’au jour où, au détour de l’instruction d’un dossier, Théo Miller apprend brutalement le meurtre de son premier amour. Le récit suscite immédiatement chez le lecteur une myriade d’interrogations sur les aléas et les composants d’un futur, anticipé par la plume de l’écrivaine, mais qui semble, à bien des égards, si proche de nos sociétés contemporaines…

Une dystopie au service du féminisme

Claire North est une autrice imprégnée par son époque. Son roman est aussi, à sa manière, un manifeste brûlant pour dépeindre le traitement judiciaire des violences faites aux femmes. Théo Miller, héros de l’intrigue, est ainsi chargé d’étudier un cas de viol commis par un individu issu d’un milieu favorisé sur une femme de classe inférieure. Le criminel, capable de payer aisément l’amende correspondante, peut alors récidiver en toute tranquillité.

De la même façon, la sanction financière des crimes sexuels est moins élevée si la victime est vêtue de façon dite «provocante» ou si elle a pu laisser paraitre des velléités de séduction. Un écho glaçant aux douloureuses et fastidieuses procédures entreprises par des milliers de victimes à travers le monde après l’affaire Weinstein et le mouvement #metoo.

Dans 84K, les femmes particulièrement jeunes et jolies sont sponsorisées par des hommes plus âgés pour pouvoir poursuivre leurs études et s’assurer un avenir meilleur. On retrouve alors des références à un autre roman d’anticipation bien connu des féministes, La Servante Ecarlate de Margaret Atwood, qui met en scène un pays imaginaire, inspiré des États-Unis où les femmes sont réduites en état d’esclavage pour leurs capacités reproductrices.

Dimension orwellienne

Les pérégrinations de l’infortuné Théo Miller rappellent aussi, bien évidemment, 1984 de George Orwell. Le livre de Claire North dépeint, comme chez Orwell, la prise de conscience progressive d’un homme qui a abandonné, en surface, toute notion d’humanité, pour se soumettre aux lois implacables d’un régime ultra-libéral, où la société est segmentée, sans échappatoire possible.

Claire North met en exergue les rouages d’un système judiciaire où les puissants bénéficient de passe-droit pour agir dans l’impunité et où les lois les plus coercitives s’abattent en premier lieu sur les citoyens défavorisés.

Acclamé par la critique britannique, le roman de Claire North, autrice dès l’âge de 14 ans et lauréate du Word Fantasy Award, témoigne d’un style tonique, aussi singulier que puissant, mêlant flashbacks et rebondissements qui tient de bout en bout le lecteur en haleine. La littérature de science-fiction a de beaux jours devant elle: la relève est assurée.

84K, de Claire North

Traduit de l’anglais par Annaïg Houesnard

Editions Bragelonne, 512 pages

Sortie: 1er septembre 2021

En savoir plus:
«Ça me rappelle Woodstock»: mais qui sont ces vieux que vous croisez en festival électro?

«Ça me rappelle Woodstock»: mais qui sont ces vieux que vous croisez en festival électro?

Pourquoi ne pourrions-nous pas faire la fête jusqu'à la fin de notre vie? Si la musique électronique est victime d'un sacré paquet de clichés, les plus de 65 ans aussi.

Quatre lumières tamisées pour le début de l'automne

Quatre lumières tamisées pour le début de l'automne

«La Voix d'Aïda» de Jasmila Žbanić, «Tout s'est bien passé» de François Ozon, «La Troisième Guerre» de Giovanni Aloi et «Stillwater» de Tom McCarthy attirent l'attention parmi les pléthoriques sorties de la semaine.

De quelles personnes réelles Proust s'est-il inspiré pour écrire «La Recherche»?

De quelles personnes réelles Proust s'est-il inspiré pour écrire «La Recherche»?

La publication d'inédits est l'occasion de revenir sur les origines du chef-d'œuvre de Marcel Proust et la transposition fictionnelle de son entourage.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio