Culture

À 92 ans, Yayoi Kusama règne sur le monde de l'art depuis l'asile psychiatrique

Temps de lecture : 6 min

L'artiste ne se résume pas à des pois, des citrouilles et beaucoup de blé. Pillée par des artistes masculins, elle a attendu des décennies avant d'être reconnue. Laissons-la en profiter.

Un portrait de Yayoi Kusama, lors de l'exposition «In Infinity», à Helsinki, en 2016. | Katja Nevalainen via Flickr
Un portrait de Yayoi Kusama, lors de l'exposition «In Infinity», à Helsinki, en 2016. | Katja Nevalainen via Flickr

En août, le typhon Lupit emportait la célèbre sculpture réalisée par Yayoi Kusama. Estimée à environ 3 millions de dollars, la courge kabocha haute de 2,5 mètres était l'emblème de l'île-musée de Naoshima au Japon. Son sauvetage en mer a captivé les médias, mais l'actualité de l'artiste, âgée de 92 ans, ne se résume pas à une cucurbitacée victime de la tourmente climatique. Kusama occupe le haut de l'affiche, entre ventes aux enchères endiablées et expositions-phénomènes à Paris, Singapour, Berlin, à New York comme à Londres, où l'exposition qui lui est actuellement consacrée à la Tate Modern affiche complet jusqu'en novembre.

À Washington, les conservateurs du musée Hirshhorn se remettent à peine de l'engouement généré par Kusama: 120 personnes supplémentaires avaient dû être employées pour juguler la foule venue admirer ses œuvres immersives, ses «Infinity Mirrors».

«Artiste qui fait des ronds»

Adorée du marché comme du grand public, Kusama est parvenue, après un parcours en dents de scie, à faire de son univers une référence connue de tous. Nul besoin de connaître son nom, tout le monde a déjà vu une de ses citrouilles, fait l'expérience des mises en abyme des miroirs de ses «Infinity rooms» ou repéré ses milliers de pois recouvrant des produits Louis Vuitton, Veuve Clicquot, MAC… La machine Kusama est d'une implacable efficacité.

Dans Google, la recherche associée la plus savoureuse propose un double sens involontaire et juste: «artiste qui fait des ronds»! Qu'on se le dise, l'artiste vivante la plus chère au monde (en 2019, une de ses œuvres s'envolait pour 7,9 millions de dollars) ne compte pas lâcher sceptre et couronne de sitôt. Merchandising, livres, film documentaire, elle conserve le contrôle de sa propre légende. À Tokyo, elle a même inauguré en 2017 un musée à sa gloire dans le quartier de Shinjuku, où elle vit et travaille. Activement, d'ailleurs. Juchée sur son trône (un fauteuil roulant couvert de ses pois-signature), elle commence à peindre avant même le lever du soleil. Son studio est situé à proximité de l'asile psychiatrique de Seiwa dans lequel elle a choisi de se faire interner il y a quarante-cinq ans. Ses hallucinations et névroses, elle y tient particulièrement: elles sont à l'origine de son œuvre. Ou son fonds de commerce, pourrait-on dire.

Une «obliteration room» invite les visiteurs à recouvrir toutes les surfaces de pois, jusqu’à ce qu'ils oblitèrent les contours de la pièce.

Auto-oblitération

Née en 1929 dans une famille de marchands, justement, Yayoi Kusama se découvre une passion pour l'art dès l'enfance. Elle aime dessiner des végétaux, qu'elle observe dans la pépinière de ses parents. Sa mère ne voit pas l'inclination d'un œil favorable et l'enfant cache ses œuvres afin que cette dernière ne les détruise pas. Sévère et, d'après l'artiste, «physiquement abusive», elle charge sa fille de filer discrètement son époux volage. Kusama évoque un épisode au cour duquel elle aurait surpris son père en compagnie de l'une de ses maîtresses, entraînant un traumatisme qui va définir sa carrière: «Je n'aime pas le sexe. Longtemps, j'ai refusé d'avoir une vie sexuelle. Chez moi, l'obsession sexuelle et la peur du sexe cohabitent.»

Traumatisée, la fillette commence à avoir des hallucinations. Des illuminations soudaines, ou des proliférations de pois qui envahissent la pièce, oblitérant ainsi la peur, l'environnement inquiétant, et le bruit dans sa tête. Elle voit des fleurs, qui lui parlent pour la rassurer; autant de mécanismes psychiques dont elle fera le moteur de son art. À l'âge de 13 ans, elle coud dans une usine des parachutes pour l'armée japonaise et passe le plus clair de la Seconde Guerre mondiale «dans l'obscurité», son quotidien rythmé par les alertes retentissant à l'approche des B-29 américains. Une période trouble, mais décisive: son univers personnel, sa vie intérieure en sortent renforcés. Ses parents consentent à l'envoyer étudier l'art traditionnel du Nihonga, qu'elle déteste.

Mise en abyme et jeux de lumière dans une «Infinity room». | anokarina via Flickr

Tokyo féodal vs. New York libéré

Ce sont les artistes avant-gardistes américains ou européens qui l'inspirent. Son art est abstrait. Elle réplique ses hallucinations sur des murs, toiles et corps nus, les «oblitérant» en les recouvrant de motifs infiniment répétés. Exposé, son travail ne passe pas inaperçu mais il n'est certes pas au goût de tous, dans un Japon tissé de traditions et parfois rétif au changement. En 1957, elle décide de quitter son pays natal «trop petit, trop servile, trop féodal, et trop méprisant des femmes». Ultime soufflet, elle détruit la majorité de ses œuvres avant de partir pour Seattle. Elle y reste un an avant de décider de rejoindre New York.

Grande admiratrice de Georgia O'Keeffe (dont l'œuvre «Jimson Weed» de 1932 s'est vendue plus de 44 millions de dollars, établissant le record inégalé de l'œuvre réalisée par une artiste femme le plus cher de l'histoire de l'art), elle lui écrit et, à sa grande surprise, celle-ci lui répond. Et lui donne un conseil qu'elle suivra à la lettre: «Quand vous arriverez à New York, prenez vos œuvres sous le bras et montrez-les à quiconque peut être susceptible d'être intéressé.» Ce qu'elle ne manquera pas de faire. Mais les galeries ne s'intéressent guère à ce petit bout de femme, japonaise de surcroît. Elle dort sur un lit de fortune, bricolé à partir d'une porte abandonnée, et se nourrit en faisant les poubelles.

Narcissisme à vendre

Elle partage un appartement avec Yoko Ono, se lie d'amitié (indéfectible jusqu'à sa mort en 1994) avec le maître du minimalisme Donald Judd. Son autobiographie, parue en 2002, évoque une période américaine prolifique et dure à la fois. Elle expose des phallus par centaines, parfois couverts de pois rouges, inquiétants cousins des vénéneuses amanites («Phalli's field», 1965). Elle écrit à Nixon en 1968 («Lettre ouverte à mon héros») pour lui proposer une orgie en échange de la paix, organise des ateliers de peinture nudistes, imagine toutes sortes de happenings. En 1966, invitée à participer à la Biennale de Venise, elle s'en fait expulser pour avoir proposé aux visiteurs, pour deux dollars la pièce, les 1.500 boules-miroirs composant son «Narcissus garden» avec le message «Votre narcissisme est en vente». Sa critique du système économique du monde de l'art n'était pas la bienvenue.

Yayoi Kusama, en 1966, à la Biennale de Venise. | Capture d'écran Veena X Suthendran via YouTube

Elle est remarquée, mais en paie les conséquences. Andy Warhol imite sa prolifération de motifs en couvrant les murs de la galerie Leo Castelli de ses désormais fameuses vaches. À son tour, l'artiste chouchou du pop art Claes Oldenburg s'inspire d'une de ses «soft sculptures» –un fauteuil couvert de protubérances cousues main. En 1965, Kusama expose sa première pièce emplie de miroirs; la galerie en demande 5.000 dollars mais ne trouve pas acheteur (il faut compter aujourd'hui plusieurs millions pour en acquérir une!). À peine quelques mois plus tard, Lucas Samaras dévoile sa propre «mirror room» dans une galerie de renom. Aucun ne crédite ouvertement Kusama. Contrairement à elle, ils vivent plutôt confortablement de leur art. Désespérée, elle tente de se suicider à plusieurs reprises.

Ramener la couronne

Usée, fauchée, déboussolée, Kusama retourne au Japon. Des échos de ses éclats sont parvenus jusqu'au pays du soleil levant, mais le parfum de scandale révolte sa mère. La presse ne l'accueille pas plus chaleureusement («ils étaient passéistes, me présentaient dans une lumière négative»). L'artiste se réfugie dans l'écriture. Romans, poésie, biographie paraîtront. Manhattan Suicide Addict (1978) raconte par le détail (et confusément) son aventure américaine; les amateurs contemporains de l'artiste ultra-commerciale seraient surpris d'y découvrir un pan bien moins lisse de sa vie et de son œuvre, d'un supposé viol mis en scène dans le cadre d'une performance, à son «Festival phallique» sous acide. Elle s'essaie à la céramique, aux pastels, à l'aquarelle, au collage.

C'est à cette époque qu'elle se fait volontairement interner. Dépressive, elle multiplie les tentatives de suicide et comprend qu'il s'agit de son unique planche de salut. L'art devient thérapeutique et ses «années perdues» sont aussi celles qui permettront à son art d'explorer de nouveaux horizons. Elle organise en 1989 une exposition qui attire l'attention d'une commissaire américaine. Alexandra Munroe lui rend visite à Tokyo et repart les valises remplies d'œuvres. À New York, elle met en scène Yayoi Kusama: «A Retrospective», première présence de l'artiste japonaise dans le pays depuis seize ans. La presse redécouvre la pionnière, qui est invitée en 1993 à représenter son pays natal au cours de la 45e Biennale d'art de Venise. Cette fois, elle y est accueillie en fanfare. Au Japon, une galerie organise enfin, en 2002, une première rétrospective de son œuvre.

«Je suis enfin parvenue à ramener la couronne à la maison», déclare lors du vernissage Yayoi Kusama à une foule émue aux larmes.

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