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Rupture diplomatique entre l'Algérie et le Maroc: les raisons de la colère

Temps de lecture : 7 min

Alger vient de prendre la décision de tourner le dos au royaume alaouite. Une désunion qui risque d'entraîner des répercussions immédiates au triple plan politique, économique et humain.

Depuis la guerre des Sables, les relations entre les deux pays ont toujours été tendues. Mais elles se normalisaient rapidement. | Fadel Senna, Ryad Kramdi / AFP
Depuis la guerre des Sables, les relations entre les deux pays ont toujours été tendues. Mais elles se normalisaient rapidement. | Fadel Senna, Ryad Kramdi / AFP

Prévisible depuis quelques semaines, la rupture des relations diplomatiques entre l'Algérie et le Maroc est entrée en vigueur depuis le mardi 24 août. Le Haut conseil de sécurité algérien avait donné le ton, lors de sa réunion du 18 août, dans le sillage des mesures prises en réponse aux événements tragiques qu'a récemment connus l'Algérie.

Il fallait en effet s'y attendre depuis qu'Alger avait nommément accusé «le Makhzen» –appellation réductrice par laquelle est désigné le régime marocain–, d'être mêlé aux visées malveillantes imputées aux membres de deux organisations (MAK et Rachad, déjà classées organisations terroristes) et qui sont accusés d'être à l'origine des feux ravageurs qui ont frappé le pays début août, ainsi que du meurtre en public du jeune Djamel Bensmail, le 11 août.

De l'huile sur le feu

Pour légitimer et sceller sa décision, le gouvernement algérien s'est expressément appuyé sur une déclaration hostile –et pourtant peu médiatisée– du chef de la diplomatie israélienne en visite récemment au Maroc, et dont la seule présence sur le sol marocain était considérée à Alger comme une provocation contre un pays qui mène depuis quelques semaines une bataille sans relâche pour déloger Israël de l'Union africaine où il était admis comme membre observateur.

Deux événements avaient accéléré la réaction de l'Algérie: la découverte du plan d'espionnage Pegasus visant, entre autres, des Algériens, puis la déclaration inattendue du représentant du Maroc à l'ONU sur le soutien du pays au Mouvement séparatiste pour l'autonomie de la Kabylie (MAK), qui sera le point culminant d'une guerre politico-médiatique qui dure depuis des décennies.

Le chef du gouvernement marocain a déclaré que le Maroc ne se positionnait pas aux côtés du MAK. | Bertrand Guay / AFP

Les Marocains avaient-ils pris toute la mesure de leur soutien au projet prôné par les autonomistes du MAK? Le débat divise aujourd'hui. Déjà, le 26 août, le Premier ministre marocain, Saad-Eddine Al-Othmani, déclarait que les propos tenus par le représentant à l'ONU «ne constituaient point la position politique de l'État marocain». Cela dit, il faut attendre de voir ce que donneront les offres de médiation proposées notamment par Tripoli et Riyad, pour savoir comment le royaume alaouite va tenter de se dépêtrer de cet imbroglio et quelle sera la formule choisie pour convaincre Alger de renoncer à sa décision.

Les relations entre les deux pays voisins étaient tendues depuis la guerre des Sables de 1963, mais se normalisaient rapidement. Sous le règne de Hassan II (1961-1999), le Maroc a toujours su préserver des relations de bon voisinage avec l'Algérie, en dépit des différends en suspens, dont essentiellement celui, inextricable, lié au Sahara occidental, mais aussi des manœuvres diplomatiques qui émaillaient ces relations. Une sourde rivalité régnait entre deux pays qui se disputaient le leadership du Maghreb, et qui étaient en même temps condamnés à se souder face à l'hégémonisme des pays du Machrek (l'Orient arabe).

Guerre psychologique

Ces relations ont commencé à s'envenimer sérieusement à partir de 1994, à la suite des attentats de Marrakech, lorsque Rabat pointait du doigt les services secrets algériens. Une année plus tôt, les relations entre les deux parties avaient frôlé le clash, en raison de la demande algérienne de rapatrier le chef du Groupe islamiste armé (GIA), Abdelhak Layada, réfugié au Maroc.

En réponse, Alger n'était pas allé jusqu'à rompre les relations diplomatiques, mais s'est limité à fermer les frontières terrestres. C'était le premier gros coup dur essuyé par les dirigeants marocains, pour qui cette mesure venait aggraver une crise sociale endémique dans les zones frontalières que soulageait d'habitude l'afflux des touristes algériens, et qui, d'ailleurs, s'est vite transformée en émeutes.

Le roi Mohammed VI revenait à chaque occasion à la charge en critiquant le «refus» de l'Algérie de rouvrir sa frontière commune avec le royaume.

La situation va se corser dans les années 2000. Rabat profitait systématiquement de l'appui de certaines puissances occidentales pour lancer des croisades contre Alger. Ainsi, le roi Mohammed VI revenait à chaque occasion à la charge en critiquant le «refus» de l'Algérie de rouvrir sa frontière commune avec le royaume. Il n'hésitait pas à montrer l'Algérie comme «un ennemi potentiel».

Dans un discours télévisé à l'occasion du 33e anniversaire de la Marche verte, organisée par le roi Hassan II le 6 novembre 1975 en direction du Sahara occidental, Mohammed VI assénera: «Le refus obstiné de tous les efforts de normalisation consentis par le Maroc (...) va à l'encontre de la logique de l'histoire et de la géographie, laquelle est incompatible avec la fermeture des frontières entre deux pays voisins et frères.» Mais toutes ses interventions ne suscitaient jusque-là qu'une molle réaction de la part des responsables algériens, lesquels, dans un langage circonspect, lui signifiaient une fin de non-recevoir à toutes ses doléances.

Alternant tirade et supplique, le souverain alaouite déplorait que l'Algérie n'ait pas répondu favorablement aux bons offices de pays «frères et amis et même certains pays influents».

La fois de trop

C'est durant cette période de flottement entre les deux voisins que le Front Polisario, soutenu par Alger, a décidé de durcir le ton et de poser de nouvelles conditions, en réclamant cette fois-ci la reprise des pourparlers avec Rabat «sans l'émissaire des Nations unies». L'échec des discussions va ouvrir la voie à la reprise de la lutte armée, comme on l'a vu au printemps dernier. Des observateurs internationaux avaient averti que l'éclatement d'une guerre dans cette région est une chose qui, non seulement, n'était profitable à aucune partie, mais surtout offrait le prétexte à toute sorte d'ingérence étrangère et ouvrait une brèche inespérée aux groupes terroristes transsahariens d'Al-Qaida qui y avaient déjà pignon sur rue.

En dépit du lourd climat qui pesait sur les relations entre les deux pays, les hostilités n'avaient jamais dépassé les levées de boucliers médiatiques, où sont mobilisés notamment des zélateurs politiciens pour enflammer la scène.

L'apogée de cette guerre psychologique sera atteinte le 1er novembre 2013, lorsque le drapeau algérien a été arraché par un militant marocain –condamné plus tard à deux mois de prison avec sursis– du fronton du consulat d'Algérie à Casablanca; acte considéré par Alger comme une énième provocation. Malgré la forte charge symbolique d'un tel acte, le Rubicon n'avait pas été franchi.

Coups durs pour le Maroc

La situation inédite provoquée par la décision prise par Alger va certainement avoir des répercussions immédiates au triple plan politique, économique et humain. Première hantise: le sort des ressortissants des deux pays, malgré les assurances formulées par Alger qui suggérait de laisser ouverts les consulats des deux pays. Or, la suspension de toutes liaisons aériennes, à la suite de cette décision, va compliquer la vie à ces mêmes ressortissants. Sans compter la peur de représailles qui rappelle les expulsions massives de 1975.

Au niveau politique, le pouvoir algérien peut espérer redorer son blason auprès d'une opinion qui a, en majorité, bien accueilli la décision. Il se trouve même des membres du Hirak, à l'image de Samir Benlarbi, emprisonné deux fois en 2020, qui ont applaudi. Ce dernier a écrit sur son compte Facebook: «Aucun Algérien ne peut accepter qu'un représentant d'Israël profère des menaces contre son pays à partir du Maroc.» L'ancien ministre et diplomate Abdelaziz Rahabi, qui s'était opposé au régime de Bouteflika, a lui aussi salué la décision. «L'Algérie a fait preuve de retenue et de responsabilité en ne rompant pas ses relations diplomatiques avec le Maroc le jour même où son représentant à New-York appelait officiellement à la sédition en Algérie», a-t-il tweeté le 25 août.

«Aucun Algérien ne peut accepter qu'un représentant d'Israël profère des menaces contre son pays à partir du Maroc.»
Samir Benlarbi, membre du Hirak

Sur le plan sécuritaire, les choses semblent plus complexes. Le renforcement de la surveillance des frontières ouest annoncé par le gouvernement algérien, après la décision de rupture, appellera certainement un traitement réciproque de la part des Marocains. Une situation qui obligera les armées des deux pays à rester sur un pied de guerre et assoira un climat de tension permanent, au moment où Rabat et Alger faisaient de la consolidation de la paix et de la stabilité régionale leur cheval de bataille.

Concernant l'aspet économique, le Maroc risque de pâtir de la nouvelle situation, avec la crainte –déjà anticipée par Rabat– du non renouvellement du contrat de passage du gazoduc algérien Maghreb-Europe desservant la péninsule ibérique, en guise de représailles de la part d'Alger. Ce contrat arrive à expiration en octobre prochain. Les appréhensions marocaines n'ont pas été démenties.

Le 26 août, le ministre de l'Énergie algérien, Mohamed Arkab, recevant son homologue espagnol, a déclaré que «l'ensemble des approvisionnements de l'Espagne en gaz naturel algérien» sera assuré à travers un autre gazoduc, Medgaz, tout en rappelant le projet d'extension de la capacité de cette installation reliant directement les deux pays.

Au plan régional, une situation de «ni guerre ni paix» entre les deux principaux pays du Maghreb est de nature à accentuer l'instabilité qui caractérise désormais tous les pays du Maghreb et du Sahel; de la Libye, au Mali, en passant par la Tunisie. Cela se passe au moment où l'Algérie annonce son engagement à abriter, dans les prochains jours, un sommet des pays voisins de la Libye. Les observateurs sont nombreux à estimer que cette brusque rupture des relations algéro-marocaines va chambouler toute la carte géopolitique régionale.

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Enfin, la nouvelle donne déteindra à coup sûr sur l'action et les projections de la principale organisation régionale, l'Union africaine, où la rivalité entre Alger et Rabat fait rage depuis déjà longtemps.

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