Économie

Ces gens qui préfèrent démissionner que de renoncer au télétravail

Temps de lecture : 7 min

Les entreprises rapatrient de plus en plus leurs employés en présentiel, mais certaines personnes ne veulent tout simplement pas en entendre parler.

Déjà un fauteuil vide... Le premier signe d'une série de démissions? | Campaign Creators via Unsplash
Déjà un fauteuil vide... Le premier signe d'une série de démissions? | Campaign Creators via Unsplash

Les rumeurs se font déjà entendre depuis quelque temps. Des travailleurs démissionnent ou menacent de le faire s'ils ne peuvent pas continuer à travailler depuis leur domicile. De fait, pour plein de monde, le télétravail est une aubaine: l'absence de trajet, la flexibilité des horaires et une tenue vestimentaire plus décontractée sont autant d'atouts pour la qualité de vie de beaucoup d'entre nous, sans parler des gains de productivité que certains ont pu constater sans être régulièrement interrompus par des collègues jacasseurs.

Mais y a-t-il vraiment tant de monde que ça qui serait prêt à quitter son boulot s'il ne pouvait plus bosser en pyjama? J'étais curieuse de connaître la réalité de cette tendance, alors j'ai posé la question aux lecteurs de ma rubrique de conseils sur le travail, «Ask a Manager»... et j'ai été pour le moins étonnée des réponses.

Un très grand nombre de gens m'ont dit qu'ils démissionneraient sans le moindre doute si leur emploi les obligeait à retourner au bureau. Cette personne donne de la voix à beaucoup d'autres:

Ma petite entreprise ne faisait pratiquement pas de travail à distance avant la pandémie, mais nous sommes passés à 100% des effectifs en télétravail durant le Covid et avons prouvé que nous pouvions être tout aussi efficaces. Lors des discussions sur l'avenir de l'entreprise pendant la pandémie, une combinaison de travail à distance et de présentiel a été jugée comme probable. Et maintenant, on nous dit qu'on pourrait revenir en présentiel dès le mois prochain, et on ne sait pas bien s'il est toujours question de télétravail. S'ils exigent un retour à 100% au bureau, je chercherai un nouvel emploi –mes trajets me prenaient vingt-quatre jours par an, je n'ai pas envie de revenir à cette situation.

Ils ont franchi le pas

Non seulement nombreux sont ceux qui envisagent de changer d'emploi s'ils doivent retourner au bureau, mais beaucoup l'ont déjà fait. Voici un échantillon de ce que j'ai pu lire:

J'ai demandé à mon patron si nous pouvions envisager de travailler à distance à plein temps (en venant peut-être une fois par semaine pour les réunions d'équipe). On m'a répondu que c'était «impossible». J'ai trouvé un poste à distance à temps plein avec une baisse de salaire de 5.000 dollars [4.200 euros, ndlr] et je suis parti environ un mois après cette conversation. Je suis beaucoup plus heureux en travaillant à domicile et je doute de revenir un jour à un emploi de bureau à temps plein.

Je suis en phase de négociation avec un concurrent qui me propose exactement le même poste, avec les mêmes avantages, le même salaire... mais je peux travailler à domicile. Je suis vraiment triste de quitter mon emploi car j'aime l'entreprise et mes collègues, mais nous avons un PDG «vieux jeu» qui ne semble pas vouloir bouger sur cette question. Et je ne suis pas le seul! Chaque employé (sauf un) d'un département adjacent est parti à cause de ça. C'est de la folie et cela va VRAIMENT affecter l'entreprise. Pour rappel, j'ai un travail où je suis assis dans un box et où j'interagis rarement avec quelqu'un. Alors pourquoi dois-je aller au bureau pour le faire? J'aurais même été heureux avec une configuration hybride. Mais non! Alors... je me casse.

J'ai démissionné à cause de ça. J'ai la chance d'avoir suffisamment d'économies pour pouvoir vivre pendant quelques années si nécessaire sans nuire à ma qualité de vie, et même plus longtemps si je me serre la ceinture. Je n'ai pas l'intention de travailler à nouveau dans un bureau ou dans un endroit qui me demande de faire la navette. J'ai le luxe de disposer d'une certaine quantité de temps et de ressources pour choisir les opportunités qui s'offrent à moi, et je compte en profiter pleinement.

Au début de l'année 2021, j'ai appris que mon entreprise aurait une «forte préférence» pour le retour des employés en présentiel. Je me suis mis à la recherche d'un emploi cette semaine-là et je viens de commencer un excellent poste totalement en télétravail. Je respecte le droit d'un employeur d'avoir des employés où il veut, mais cela s'accompagne du droit de l'employé de travailler comme il l'entend.

Mon travail est bien payé, j'adore mes collègues, j'adore le type de travail que je fais. Mais j'ai aussi beaucoup aimé le travail à distance, et ils viennent juste de nous ramener au bureau cette semaine et ne diront rien sur une éventuelle politique de tététravail avant septembre. J'ai donc été curieux, j'ai commencé à chercher un emploi et, en une semaine, j'ai trouvé un poste similaire, mieux payé et entièrement en télétravail. J'ai donné mon préavis la semaine dernière, et demain c'est mon dernier jour. Tout le monde au boulot a été choqué par mon départ.

L'inverse existe aussi

Bien sûr, ce n'est pas le cas de tout le monde. Nombreux sont ceux qui n'aimaient pas travailler à la maison et se réjouissent de retourner en présentiel. En fait, certains disent même envisager de démissionner s'ils ne peuvent pas revenir au bureau:

Je vais chercher un autre emploi si on me dit que je ne peux pas venir au travail. Un jour par-ci par-là, ce n'est pas trop grave. Mais... Je vis dans un studio et il n'est pas assez grand pour que je ne voie pas mon travail partout, alors ça me hante. Il faudrait que j'achète une maison ou que je loue un espace absurdement plus grand que ce que je veux pour que ça marche.

Les personnes de mon équipe qui ont bien géré le télétravail ont toutes la chance d'avoir une grande maison avec des pièces dont elles peuvent fermer la porte. Celles qui ont eu du mal sont dans des espaces partagés, soit avec d'autres personnes, soit avec d'autres éléments de leur vie. Ici, le grand patron a loué un espace plus petit et ça m'a mis en panique. J'ai vraiment essayé de faire valoir qu'une configuration en bureaux tournants ne suffisait pas, parce que rien que les gens qui veulent venir travailler sont pressés dans des espaces minuscules. On joue la bonne culture d'entreprise, mais en réalité, c'est juste qu'on veut immiscer toujours plus le travail dans la vie des gens.

Attentes reconsidérées

Les managers font état d'un taux de rotation inhabituel et de difficultés à trouver des candidats dans les entreprises ne permettant pas le travail à domicile:

Je cherche à pourvoir certains postes et il a été extrêmement difficile d'attirer des candidats, et encore moins de qualité, avec notre politique de non-flexibilité. Nous avons perdu de nombreux candidats de qualité au profit de concurrents dont les politiques de flexibilité sur le lieu de travail sont plus attrayantes. Les entreprises qui refusent de s'adapter vont en ressentir les effets dans les mois à venir et ce ne sera pas une bonne chose, malheureusement. Je cherche moi-même à passer à un poste 100% à distance et je suis loin d'être le seul dans mon entreprise à m'en aller à cause de cette mentalité obsolète du «un employé, c'est au bureau le cul sur sa chaise».

Et donc, que se passe-t-il? Il est évident que l'attrait du travail à domicile y est pour beaucoup, mais l'année écoulée a également suscité une grande réflexion sur ce qui nous est le plus important et la façon dont nous voulons employer notre temps. Cette personne parle au nom de beaucoup d'autres:

Je suis en train de reconsidérer ce que j'attends d'un emploi et j'espère modifier mes objectifs financiers à long terme pour pouvoir prendre ma retraite plus tôt (il faudra encore attendre plusieurs décennies, mais je pourrais peut-être m'arrêter plus près de 60 que de 70 ans). Pour être franc, je ne suis pas arrivé jusqu'ici en survivant à une pandémie pour me tuer au travail. Mes pairs et moi (des professionnels en col blanc dans la trentaine, pour la plupart) avons tous ces conversations, et nous voulons tous soit moins travailler, soit faire un travail qui ait davantage de sens à nos yeux.

Et après avoir traversé l'année écoulée –au cours de laquelle beaucoup de gens ont été priés de rapporter du travail chez eux le soir et ont réussi à maintenir le bon fonctionnement de l'entreprise tout en jonglant avec la garde des enfants, l'école à distance et d'énormes quantités de stress– bien des commentateurs perçoivent leur rapport au travail sous un tout autre angle:

J'envisage très sérieusement de démissionner en réponse à la nouvelle politique de travail à domicile de mon employeur. Nous serons au bureau trois jours et à la maison deux jours, ce qui est une énorme amélioration par rapport à ce que nous faisions auparavant (dix jours par an). Cependant, la façon dont ils ont présenté le plan m'a vraiment déplu: une règle fixe, aucune flexibilité de la part du manager, «c'est comme ça et pas autrement».

Je n'aborde pas mon travail de cette manière et surtout pas quand j'étais en télétravail –j'ai été flexible, j'ai fait plus d'heures, etc. Je ne veux pas avoir l'air d'un gros fragile, mais je veux la même flexibilité que celle que j'accorde à mon travail. Plus que jamais, je considère mon travail comme un partenariat mutuel et si un employeur ne le traite pas ainsi, j'envisagerai d'aller voir ailleurs.

Nous en sommes à l'heure des comptes, et les employés revendiquent le pouvoir différemment de ce qu'ils faisaient auparavant. Les entreprises les mieux placées pour s'adapter à cette nouvelle réalité sont celles qui traitent bien leurs employés, et qui l'ont fait même lorsque le marché du travail n'en faisait pas un impératif. Cette personne ne pourrait pas mieux dire:

Mon entreprise paie bien, offre de bons avantages sociaux et une culture d'entreprise plutôt géniale –et qui encourage en particulier la mobilité au sein de l'entreprise jusqu'à ce que vous trouviez la bonne solution. Nous ne voyons pas du tout de démissions massives, et nous venons de réaliser une enquête sur l'engagement qui a donné un taux de satisfaction de près de 90% sur plusieurs milliers d'employés. Je pense que si les entreprises subissent des démissions massives, cela aurait pu être évité si elles avaient fait de leur activité un lieu de travail agréable.

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