Société

Le bleu de travail à 250 euros, ou la récupération d'un symbole

Temps de lecture : 5 min

Vendu par de grands créateurs et porté par des cadres trentenaires, ce vêtement emblématique du monde ouvrier n'appartient désormais plus aux ouvriers.

Enfiler ce type de veste pourrait être un geste politique. | cottonbro via Pexels
Enfiler ce type de veste pourrait être un geste politique. | cottonbro via Pexels

C'est vêtu d'un bleu de travail que Bill se rendait au boulot chaque jour. S'il avait vécu à Paris à la fin du XIXe siècle, on l'aurait pris pour un ouvrier. Mais Bill a fait carrière dans les années 1970, à New York.

Chroniqueur mode au New York Times avant de devenir photographe pionnier du street style, Bill Cunningham avait perçu avant tout le monde l'intérêt fashion du bleu de travail et en avait fait sa marque de fabrique. Décédé en 2016 à l'âge de 87 ans, l'Américain aura tout de même pu connaître l'apparition de ce vêtement dans la mode des années 2000, faisant de lui un avant-gardiste.

Car aujourd'hui, le bleu de travail est devenu un vêtement tendance. À tel point que lorsque vous scrollez votre fil d'actualité Instagram, vous pourriez tomber sur une publication sponsorisée vous en proposant un. Même couleur, mêmes boutons, mêmes poches... Tout est resté authentique plus d'un siècle après sa création. Sauf le prix, qui avoisine souvent les 250 euros.

Ce n'est pas la première fois que la vente d'un habit pose question dans le monde de la mode. Pensez, par exemple, à l'appropriation culturelle dont avait été accusé Valentino pour avoir présenté une collection inspirée de «l'Afrique tribale». On peut s'interroger sur l'opportunité de proposer un vêtement issu de la classe ouvrière à un prix inabordable pour cette même population: pourrait-on parler d'«appropriation sociale»?

Une statégie marketing qui vante l'héritage français

Les marques ne s'en cachent pas: les créateurs se sont toujours inspirés de tenues vestimentaires existantes, passées ou actuelles, proches ou lointaines. «La mode s'épuise et elle cherche toujours de l'inspiration, souvent en revenant au passé. Elle fait de la rupture dans la continuité», analyse Anne Monjaret, anthropologue du travail et autrice de l'article «Du bleu de chauffe au jean» paru dans la revue Sociologie et sociétés en 2011.

Séverine Pierron, ex-rédactrice en chef adjointe du magazine masculin GQ, insiste également sur le terme «inspiration»: «Dans les années 1990, il y a eu une explosion de ce qu'on appelle le “workwear” américain, avec des marques emblématiques comme Carhartt. Dans les années 2000, on s'est mis à explorer le vestiaire du workwear français, dans lequel il y a plein de pièces.» Une fois que le jean avait été examiné sous toutes ses coutures, les créateurs ont pu se détourner de cette tendance provenant d'outre-Atlantique pour s'intéresser aux tenues des ouvriers français.

«Aujourd'hui, quand on achète un produit, on veut qu'il raconte une histoire. Et ce storytelling, les marques l'ont bien compris.»
Séverine Pierron, ancienne rédactrice en chef adjointe de GQ

La journaliste réfute en revanche toute appropriation culturelle. Pour elle, le regain d'intérêt pour cette combinaison indigo n'est ni plus ni moins qu'un «tour de passe-passe marketing» qui mise sur un retour aux traditions françaises. «Le bleu de chauffe est un vêtement purement français et la mode actuelle s'inscrit dans la redécouverte du patrimoine, de l'héritage français. C'est très vendeur et on le retrouve dans des marques qui claironnent le made in France, comme par exemple Le Slip français.»

Il y a une dizaine d'années, lorsque les hommes ont commencé à s'intéresser à la mode, on a vu émerger des marques telles que De bonne facture (2013), le précédemment cité Slip français (2011) ou encore Maison Labiche (2010), qui s'inscrivent dans cette tendance. Souvent «lancées par des mecs qui ont fait HEC et qui ont flairé le filon», commente Séverine Pierron, elles proposent des vestes de travail tout en célébrant l'univers français. «Aujourd'hui, quand on achète un produit, on veut qu'il raconte une histoire. Et ce storytelling, les marques l'ont bien compris.»

Chère nostalgie

Au-delà de l'héritage français comme technique marketing, le monde de la mode joue précisément sur la figure de l'ouvrier. À l'instar de la marinière, de l'espadrille ou du tablier, le bleu de travail est porteur d'un «symbole fort et lisible par tous», expose Anne Monjaret, avant de questionner le rôle de la mode: «Certes, on peut se demander si, à partir du moment où la mode s'empare de ces codes, elle n'efface pas le mouvement ouvrier.»

Selon elle, les créateurs tels que Agnès B, Marithé + François Girbaud, Jean-Paul Gaultier ou encore Sakina M'sa misent sur la nostalgie auprès de leurs clients. Les trentenaires portant un bleu de travail feraient en quelque sorte un clin d'œil à leurs ancêtres, comme pour signifier qu'ils n'ont pas oublié d'où venaient leurs grands-parents. Parfois même, enfiler ce type de veste pourrait être un geste politique. Séverine Pierron remarque ainsi que le bleu de travail est généralement porté par des gens ayant une sensibilité de gauche. «C'est porté de manière décalée. Mais ce n'est pas pour autant méprisant. C'est plutôt un hommage.»

«Les clients payent 200 euros car ils savent que c'est une veste qui va durer. Ils veulent des produits qui ne sont pas dans l'obsolescence programmée.»
Anne Monjaret, anthropologue du travail

Tout le monde n'a cependant pas les moyens de s'offrir cette nostalgie. Il faut être totalement extrait du monde ouvrier pour se permettre un tel luxe, d'après Anne Monjaret. «En rendant les prix inabordables pour certains milieux sociaux, la mode rend inaccessible ce type de vêtement à ces classes. Elle joue sur le brouillage des classes sociales», affirme l'anthropologue du travail. Jamais un enfant d'ouvrier ne porterait un bleu aujourd'hui; ou bien, s'il le faisait, le message serait brouillé auprès de ses parents, explique Séverine Pierron. Car si pendant un temps, le vêtement vous définissait socialement, aujourd'hui, les codes ont changé. «Ils existent toujours mais de manière plus subtile. Par exemple, si on croise quelqu'un dans le métro qui porte un t-shirt logotypé Armani, c'est probable qu'il soit issu d'un milieu assez populaire», indique Séverine Pierron.

Pour une raison d'acceptation –et non pas par nostalgie–, les populations les plus modestes désirent généralement ressembler aux classes qui leur sont socialement supérieures. Mais alors que le bleu de travail peut atteindre des prix assez exorbitants pour être reconnu comme un vêtement de classe aisée, le chapeau de bourgeois n'est pas forcément à la portée des classes populaires. Dès lors, «l'abordable passe par la contrefaçon», souligne Anne Monjaret. Et l'«inspiration» devient alors illégale.

Enfin, le bleu de travail s'inscrit dans les valeurs de l'époque que sont la durabilité, le respect de la nature, le retour au savoir-faire. «Les clients payent 200 euros car ils savent que c'est une veste qui va durer. Ils veulent des produits qui ne sont pas dans l'obsolescence programmée», estime l'anthropologue. Les consommateurs et les marques cherchent donc un vêtement fonctionnel, pratique, unisexe, peu cher à produire et durable. En gros, sa fonction de base. Et si finalement, la mode consistait à comprendre que le futur, c'était le passé?

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