Santé

L'hypnose va-t-elle remplacer l'anesthésie générale?

Temps de lecture : 5 min

Se croire dans une forêt alors qu'on se trouve sur la table d'opération et qu'un médecin nous insère des ressorts dans l'artère n'a rien de futuriste.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, aucune sédation n'est nécessaire, même pour aller glisser une sonde tout près du palpitant.  | National Cancer Institute via Unsplash
Aussi surprenant que cela puisse paraître, aucune sédation n'est nécessaire, même pour aller glisser une sonde tout près du palpitant.  | National Cancer Institute via Unsplash

«Imaginez que vous êtes dans une forêt où il y a de grands chênes, de grands pins, des hêtres, des cyprès ou tout autre arbre que je ne vous aurais pas cité... Vous sentez la terre humide sous vos pieds, l'air frais sur vos joues. Vous sentez des fragrances agréables, une odeur de sous-bois, de fleur ou toute autre odeur que je ne vous aurais pas citée...»

Par ces mots, le Dr Alain Tavildari, cardiologue interventionnel à Aix-en-Provence, formé il y a trois ans à la pratique de l'hypnose, plonge en l'espace de deux minutes son patient en état de transe. Ce jour-là, le praticien réalise une coronarographie et pose des stents (des ressorts) dans l'artère d'un septuagénaire. Tout au long de l'intervention qui dure un peu moins d'une heure, il continuera, de sa voix, à l'accompagner dans cette promenade virtuelle.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, aucune sédation n'est nécessaire, même pour aller glisser une sonde tout près du palpitant. Une simple anesthésie locale sur le point de ponction suffit.

Ici, c'était un tour en forêt, mais cela aurait aussi pu être de la plongée sous-marine, un trek en Corse... Cette expérience personnalisée vise à transporter le patient dans un lieu où il se sent bien et ainsi amener son esprit entre l'éveil et le sommeil, le conscient et l'inconscient.

«En s'autohypnotisant, mon patient est parvenu à faire baisser sa fréquence cardiaque.»
Dr Alain Tavildari, cardiologue interventionnel

À la fin de l'intervention, le Dr Tavildari annonce: «La balade est maintenant terminée. Vous allez revenir avec moi dans cette salle où nous nous trouvons ensemble. Vous ouvrez les yeux. Vous avez vu comme c'était agréable et vous allez être étonné de constater que cet état de bien-être va perdurer.» Le patient, à peine tiré de ce demi-sommeil, s'étonne de ne pas s'être rendu compte de ce qu'il se passait. Grâce à ce réveil tout en douceur et à l'absence de sédatif, il ressort frais comme un gardon. Une heure après, il pourra conduire, contre dix à douze heures avec une anesthésie générale.

Il s'agit d'un pas supplémentaire vers plus de soins en ambulatoire, c'est-à-dire effectués au cours d'un séjour à l'hôpital de moins de douze heures; de quoi satisfaire le ministère de la Santé. Celui-ci souhaite en effet que 70% des prises en charge soient en ambulatoire d'ici à 2022. Mi-2019, ce taux était de 59%.

7% de praticiens pratiquants

D'après le Dr Jean-Marc Benhaiem, notamment auteur de Hypnose-toi toi-même!, la France compte 10.000 à 15.000 praticiens formés à l'hypnose, soit environ 7% de l'ensemble des professionnels de santé.

Souvent sceptiques au départ, ceux qui s'y essaient en sortent médusés, comme le Dr Tavildari: «Je devais faire un scanner du cœur à un collègue, se souvient le cardiologue. À l'époque, cet examen était bien plus précis lorsque la fréquence cardiaque était amenée à 60 battements par minute. En s'autohypnotisant, mon patient est parvenu à la faire baisser à cette exacte fréquence.» Le voilà donc convaincu.

Il y a encore treize ans, le Dr Maurice Libier, anesthésiste à l'hôpital privé La Louvière à Lille, considérait l'hypnose «comme quelque chose d'un peu magique». Après d'être laissé entraîner par un confrère, il a fini par se former à Rennes. Aujourd'hui, il continue d'étoffer son savoir en suivant divers cursus. Il décrit ainsi le processus: «Au cours d'une consultation préalable, je parle avec le patient de ce qu'il aime faire. Je lui demande de choisir un lieu, un sport, un moment de sa vie... quelque chose de positif. Au bloc, on le met en conditions avec des sensations auditives, des couleurs, des odeurs. Il se replonge tout de suite dans le souvenir. Il arrive aussi qu'on mette de la musique en fond sonore.»

Et si le patient sortait de cet état? Cela arrive rarement. Si ça se produit, une légère sédation médicamenteuse n'est pas à exclure, mais rien de comparable avec les doses nécessaires dans le cas d'une anesthésie classique.

Une dose d'humanité dans ce monde aseptisé

Voilà l'un des gros avantages pour les patients: les produits antalgiques étant moins utilisés, ils se remettent mieux et plus rapidement d'une opération. C'est justement en cherchant une voie pour contourner la prescription médicamenteuse à outrance qu'il y a près de quarante ans, le Dr Benhaiem s'est tourné vers cette pratique. «Je faisais ce qu'on m'avait appris. Le patient était angoissé? Je donnais un anxiolytique. Insomniaque? Somnifère. Dépressif? Antidépresseur, se rappelle-t-il, amer. Un jour, je me suis dit qu'il fallait arrêter de droguer les gens. 70% ont des ressources en eux qu'on doit utiliser.»

De leur côté, les praticiens voient leur travail facilité. «Pour une intervention sur le foramen ovale perméable durant laquelle il s'agit de fermer un orifice à l'intérieur du cœur, il est préférable, pour une question de pression dans le thorax, que le patient soit sous respiration spontanée, donc sous hypnose, et non pas sous assistance respiratoire comme c'est le cas pour une anesthésie générale», illustre le Dr Libier.

Autre avantage, souligné par le Dr Arnaud Sudre, cardiologue à l'institut Cœur Poumon du CHU de Lille: la quiétude qui règne dans le bloc, du fait du calme nécessaire à l'induction hypnotique.

«Un jour, je me suis dit qu'il fallait arrêter de droguer les gens.»
Dr Jean-Marc Benhaiem, fondateur du centre de soins Hypnosis

En intégrant peu à peu cette pratique, le rapport médecin-patient serait-il en train de se transformer? C'est du moins ce que semble penser le Dr Tavildari. «Cela m'a aidé à adapter mon discours, témoigne-t-il, je fais attention aux mots que j'utilise. On ne dit pas “attention je vais piquer”, mais plutôt “je vais commencer mon travail”.»

Le Dr Libier, anesthésiste, affirme même que «cela change [son] métier, avant tout technique». Et de comparer les deux procédures: «On endort le patient avec des produits, on surveille pendant l'intervention, on ajoute des médicaments si nécessaire, on fait un peu de réanimation. Finalement, on perd le lien avec le patient. Avec l'hypnose, il faut discuter avec lui, connaître un peu des détails de sa vie pour l'aider à atteindre l'état de transe désiré. Les rapports sont enrichis. J'adore cet aspect de ma profession.»

Rien ne vaut une bonne anesthésie générale

Mais l'hypnose a ses limites. Ce n'est pas demain la veille qu'on pourra se passer d'anesthésie générale dans le cas de grosses interventions, bien qu'on puisse aujourd'hui le faire pour des opérations complexes, tel le changement d'une valve dans le cœur en passant par l'artère de la jambe. «On ne soignera pas non plus une appendicite ou une fièvre», assure le Dr Benhaiem. Ni chirurgie digestive, ni opérations à cœur ouvert.

L'autre frein: celui qui la pratique est extrêmement accaparé. Pendant un temps, le Dr Tavildari portait les deux casquettes. Mais comme il ne pouvait pas se concentrer sur des gestes techniques tout en parlant au patient, il a arrêté l'hypnose. Son confrère lillois, le Dr Arnaud Sudre, pointe un autre aspect: «C'est très gourmand en ressources humaines et en ces temps de Covid, où on manque de personnel, on ne peut pas se permettre de monopoliser quelqu'un juste pour l'hypnose.»

Malgré tout, peu à peu, cela gagne du terrain, si l'on en croit le Dr Benhaiem, également directeur du diplôme universitaire d'hypnose médicale à Paris: «Nous sommes passés de quinze demandes en 1996 au moment de la création du cursus à 300 cette année.» On parle même de la voir mise au programme des études de médecine.

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