Société / Économie

De la désillusion à la précarité: la réalité des chercheurs français

Temps de lecture : 6 min

La crise du Covid-19 a mis en lumière les défaillances de notre système de recherche.

Pour obtenir un poste permanent, il faut passer des concours où les places sont rares et les salaires bas. | Philippe Lopez / AFP
Pour obtenir un poste permanent, il faut passer des concours où les places sont rares et les salaires bas. | Philippe Lopez / AFP

Alors que plusieurs pays ont trouvé un vaccin permettant de lutter contre la pandémie de Covid-19, au pays de Pasteur, un vaccin français est toujours attendu. Un retard qui se révèle être le symptôme d'un dysfonctionnement de la recherche française et de la précarité de ceux qui la mènent.

«CDD» et «manque de financements», c'est en ces termes que Laure*, chercheuse en neurosciences, définit le système de recherche français. Six ans après l'obtention de son doctorat, elle ne parvient toujours pas à obtenir un emploi stable. Elle est actuellement en post-doctorat. Un terme qui désigne «tout ce qui se passe entre l'obtention du titre de docteur et celle d'un poste de chercheur titulaire», explique-t-elle. «Dans l'intervalle, nous sommes en CDD et nous sommes des chercheurs post-doctorants.» Un laps de temps qui peut durer longtemps, très longtemps.

Pression, précarité et performance

Pour obtenir un poste permanent, les chercheurs et chercheuses doivent passer des concours où les places sont rares. Dans la thématique de recherche de Laure, au CNRS, il n'y a que cinq postes disponibles pour quatre-vingt-quinze candidatures. «J'ai 34 ans et à ce jour ma visibilité professionnelle est à août 2021. C'est extrêmement difficile de construire une vie quand on doit changer de poste régulièrement.»

Une situation difficile qui a aussi été vécue par Guillaume, ancien chercheur reconverti en infirmer. «Obtenir un poste de chercheur, c'est le parcours du combattant.» C'est pourquoi à 34 ans, il décide de quitter le monde de la recherche, le rythme étant devenu infernal. «Aujourd'hui je gagne 1.800 euros nets en faisant trente-cinq heures par semaine alors qu'en fin de post-doctorat, pour le même salaire, j'étais entre cinquante et soixante heures par semaine.»

Le salaire n'est qu'un des multiples facteurs qui l'ont conduit à changer de voie, raconte-t-il. «Il y a une pression qui s'exerce sur les chercheurs, sans forcément qu'elle soit dite. Ils savent qu'ils doivent publier pour montrer qu'ils obtiennent des résultats, décrocher un poste et être financés pour leurs recherches. Cette pression était devenue insoutenable pour moi.»

«C'est extrêmement difficile de construire une vie quand on doit changer de poste régulièrement.»
Laure, 34 ans, post-doctorante

Pour exister et rayonner dans leur domaine, les scientifiques doivent publier le plus possible. Une injonction dont Laure fait aussi le constat: «Nous, les chercheurs post-doctorants, avons une double pression pour publier parce que c'est ce qui nous permet d'obtenir des financements pour prolonger nos contrats et aussi pour décrocher un poste fixe.»

Le CV d'un chercheur se compose de la liste de ses articles, c'est ce qu'on appelle la bibliométrie. Une méthode quantitative chargée de mesurer la performance de la recherche. D'elle découle les termes d'h-index, nombre de citations d'un chercheur, ou de facteur d'impact, nombre de citations d'une revue scientifique dont dépend sa renommée.

Quantité versus qualité

Cette considération centrale accordée à la publication conduit à de nombreuses dérives qui contribuent, comme l'explique Philippe Huneman, directeur de recherche au CNRS et philosophe des sciences, à produire de la «mauvaise science». «J'ai vu se multiplier les cas de plagiat et de fraudes, témoigne-t-il. Et paradoxalement, ça paye, parce qu'il y a tellement d'articles publiés que détecter la fraude devient beaucoup plus compliqué.» Les mathématiciens et philosophes David Chavalarias et Philippe Huneman ont tous deux coécrit une étude dans laquelle ils répertorient «les effets pervers de l'excellence».

Ils expliquent que «l'incitation à la course à la publication conduit quasi mécaniquement à une baisse globale de la qualité de la production scientifique». Parmi ces effets pervers: le plagiat, l'auto-plagiat (pour augmenter son nombre de publications), le saucissonnage, (faire plusieurs articles qui pourraient tenir en un), le rush au détriment de la rigueur et l'opportunisme qui pousse à s'intéresser à des sujets en vogue au détriment d'autres encore insuffisamment explorés qui pourraient s'avérer utiles, voire cruciaux un jour.

C'est le cas éloquent des coronavirus dont fait partie le SARS-CoV-2, virus responsable du Covid-19. «À la fin des années 1990, la France arrête la recherche sur les coronavirus, l'étude de cette famille virale étant jugée peu pertinente du point de vue de la santé publique», rappelle Yves Gaudin, professeur en virologie dans une tribune publiée dans Libération.

Démonstration par l'absurde

Les moyens alloués à la recherche restent minces en France, la compétition est donc rude pour obtenir des fonds. C'est pourquoi un collectif français de chercheurs de divers domaines a été créé. Son nom: Camille Noûs. Prénom épicène associé à l'étymologie de noûs qui signifie en grec ancien «esprit, raison», il rappelle aussi le pronom personnel nous.

«Ce choix permet de fonder la valeur allégorique d'un nous désignant une communauté de pensées, de valeurs, d'attitudes… et de forces critiques, autour d'une certaine idée de ce que la science doit apporter et garantir aux sociétés démocratiques», explique le collectif. Cet auteur fictif, chargé de signer des articles pour ne pas mettre en avant des individualités, compte près de 250 articles à son actif.

«En construisant un chercheur dont l'index d'excellence est très élevé et qui pourtant n'existe pas, cette action démontre par l'absurde l'aspect dérisoire des actuelles métriques d'évaluation de la recherche», déclare Camille Noûs. Le collectif ne souhaite pas seulement dénoncer mais aussi «incarner explicitement la dimension collective de la recherche. Camille Noûs se veut un antidote à l'idée, aujourd'hui dominante dans les instances de management scientifique, que la science est avant tout le fruit d'individualités d'exception qu'il s'agirait de détecter et de récompenser», précise-t-il.

Manque d'euros, fuite des cerveaux

«La part que les entreprises en France consacrent au financement de la R&D est inférieure à celle de l'ensemble des pays de l'OCDE et de l'Union européenne. Les dépenses de R&D (2,2% du PIB) sont loin des 3% du PIB de la stratégie de Lisbonne. De façon générale, l'investissement dans la recherche est trop faible en France», explique Valérie Mignon, professeure d'économie à l'université de Paris Nanterre.

D'après les chiffres du ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation (MESRI), les entreprises françaises consacraient en 2018 «29,4 milliards d'euros au financement de la R&D, soit 57% de la dépense intérieure de recherche et développement expérimental (DIRD)». Un chiffre qui contraste avec ceux des États-Unis (63,6%), de l'Allemagne (66%), de la Corée du Sud (77%) et du Japon (79 %).

«Il faut aussi noter que les carrières dans la recherche sont peu attractives en France contrairement à de nombreux autres pays: faibles rémunérations, conditions de travail dégradées dans le secteur public et lourdeurs administratives qui ne cessent de s'amplifier (et nuisent donc à l'efficacité de la recherche)», précise la spécialiste.

«La part que les entreprises en France consacrent au financement de la R&D est inférieure à celle de l'ensemble des pays de l'OCDE et de l'UE.»
Valérie Mignon, professeure d'économie à l'université de Paris Nanterre

À cause de cette situation, c'est un tiers des docteurs en emploi qui quittent la France pour partir travailler à l'étranger. C'est le cas de Capucine Van Rechem, aujourd'hui directrice d'un laboratoire à Stanford, aux États-Unis. Après une thèse menée à l'institut de biologie de Lille, elle part faire un post-doctorat à l'université d'Harvard. «L'idée c'était de partir faire un post-doc à l'étranger et ensuite de rentrer pour obtenir un poste en France», se remémore-t-elle. Mais une fois sur place le constat est sans appel, elle ne reviendra pas. «Après avoir vu ce qu'on pouvait faire comme recherche ici, il a été très vite clair pour moi que je n'essaierai pas de rentrer en France.»

Et pour cause, les financements alloués aux chercheurs sont plus conséquents aux États-Unis: «Cela nous permet de faire une recherche ici qui est complètement différente et qui peut être un peu plus innovante. On nous autorise à prendre des risques, ce qui est très important en recherche fondamentale.» La recherche fondamentale est indispensable à toutes les découvertes qui aujourd'hui servent la société au quotidien. Parmi elles, on peut citer l'immunothérapie ou encore les satellites.

Plus récent encore: l'ARN messager, qui a permis de fabriquer des vaccins contre le Covid-19 en un temps record. «Sans la recherche fondamentale depuis des dizaines d'années, il n'y aurait pas de vaccin contre le coronavirus», déclare Capucine Van Rechem. Et pour mener cette recherche, pas de secret: il faut des fonds et des scientifiques.

«Nous avons besoin d'être dans des conditions sereines pour faire de la recherche de qualité», indique Laure. «L'investissement dans la recherche est trop faible en France et il s'agit bien entendu d'un facteur pouvant expliquer le retard dans la mise au point d'un vaccin», étaye Valérie Mignon.

Une leçon à tirer pour la France, qui aura plus que jamais besoin de ses chercheurs pour faire face aux risques de pandémies futures annoncées par l'ONU ainsi qu'aux enjeux climatiques.

*Le prénom a été changé

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