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Le Coran interdit l'alcool mais les Turcs s'en fichent, et ce depuis des siècles

Temps de lecture : 7 min

La consommation de vin s'est enracinée dans la société turque dès l'ère ottomane.

La meyhane (taverne) est l'un des lieux où les hommes se retrouvent pour échanger autour d'un verre. | Resimli Tarih Mecmuası, n° 6, juin 1950, p. 220
La meyhane (taverne) est l'un des lieux où les hommes se retrouvent pour échanger autour d'un verre. | Resimli Tarih Mecmuası, n° 6, juin 1950, p. 220

On produit, on achète et on boit de l'alcool bien plus et plus ouvertement en Turquie que dans nombre d'autres pays musulmans. N'importe quel touriste étranger le réalise rapidement: dès le duty free de l'aéroport d'Istanbul où les bouteilles sont alignées à l'infini. Puis en fréquentant les meyhane (tavernes) ou les restaurants un peu chic, les soirées étudiantes, voire en surprenant sur une route de campagne quelques hommes tenant muhabbet (une réunion informelle alcoolisée).

Car les lieux et les rituels du boire ne manquent pas dans ce pays à 99% musulman. Une spécificité souvent attribuée à la République laïque (1923) voire à l'appétence pour l'alcool de son fondateur, Mustafa Kemal Atatürk, emporté en 1938 par une cirrhose du foie. Celui-là même, que son lointain successeur, Recep Tayyip Erdoğan, a qualifié un jour d'«ivrogne», terme qu'il arrivait au Quai d'Orsay d'utiliser à l'époque.

Une histoire à déguster

Pourtant, ceux qui, non sans arrière-pensées idéologiques parfois, attribuent cette spécificité turque à l'ère kémaliste se trompent. C'est bien plus tôt, durant l'Empire ottoman, trois quarts de siècle avant l'instauration de la République, que l'usage de l'alcool s'est profondément enraciné dans la société turque, ainsi que l'établit le directeur de recherches émérite au CNRS, François Georgeon.

Dans Au pays du raki - Le vin et l'alcool de l'Empire ottoman à la Turquie d'Erdoğan, l'universitaire raconte cette histoire discrète de la Turquie, essaimant son récit, fluide et fort bien écrit, de documents, anecdotes, illustrations, photos et caricatures qui se dégustent au choix: cul sec ou à petites lampées.

C'est durant l'Empire ottoman, trois quarts de siècle avant l'instauration de la République, que l'usage de l'alcool s'est enraciné dans la société turque.

C'est l'histoire des marges et de la transgression, mais aussi de véritables «cultures du boire» qui se sont succédées durant 700 ans que François Georgeon déroule: «Si Fernand Braudel a pu parler de l'obstacle obstiné au vin dans l'islam, dit-il, à l'inverse tous les Ottomans concernés par les boissons alcoolisées ont offert une résistance non moins obstinée face aux risques, aux menaces et aux interdits frappant aussi bien la production et la vente de l'alcool que sa consommation.»

Le vin interdit ici-bas mais promis au paradis

La vigne et le vin tiennent une place de premier plan dans la civilisation byzantine lorsque celle-ci passe progressivement sous contrôle ottoman, surtout à partir du XIIIe siècle. Ce qui n'aura pourtant pas d'effet majeur ni sur la viticulture ni sur la viniculture malgré l'interdit religieux dont le vin est l'objet chez les nouveaux maîtres de Constantinople.

D'abord parce qu'une partie de la population reste non musulmane, laquelle garde le privilège et le droit de produire, vendre et consommer du vin. Par ailleurs, la fréquentation de ces chrétiens (Rums, Arméniens, Bulgares, Serbes, Arabes, Levantins) a dû faciliter aux musulmans l'accès aux boissons alcoolisées. Tandis que nombre de nouveaux convertis à l'islam sont des viticulteurs chrétiens qui préfèrent parjurer leur foi que payer l'impôt appliqué aux minorités.

Le texte sacré de l'islam l'assure en effet: «Il y aura là […] des fleuves de vin, délices pour ceux qui en boivent.»

Quant à l'attrait des musulmans pour l'alcool, François Georgeon l'explique malicieusement par «l'ambiguité du Coran [qui] condamne le vin ici-bas mais le promet au paradis [ouvrant] ainsi la voie au désir souvent irrépressible du fruit défendu». Le texte sacré de l'islam l'assure en effet: «Il y aura là […] des fleuves de vin, délices pour ceux qui en boivent.» (Coran, XLVII, 15)

Enfin, l'État ottoman a adopté l'école juridique la plus laxiste, le hanéfisme, qui ménage quelques espaces de permissivité. L'islam des premiers sultans est bien plus souple et flexible que ne le fut le sunnisme dur et intolérant du XVIe siècle. Au fil des siècles si le vin est périodiquement interdit, les autres substances, boza, raki et bière, ne seront prohibées qu'en cas d'ivresse.

Tout cela explique que les figures de sultans buveurs ne manquent pas tandis qu'un distinguo subtil s'établit: les aristocrates d'un côté qui savent boire, le peuple de l'autre incapable de se maîtriser.

Cas à part: les derviches et les janissaires. «Soufis anticonformistes, en quête de la vraie religion intérieure», les premiers absorbent vin et raki pour atteindre l'extase. Souvent d'origine chrétienne, les janissaires ne seraient pas tenus par cet interdit de l'islam: absous, en quelque sorte, par le pouvoir des armes. Et si cette corporation a été éradiquée au milieu du XIXe, ce n'est pas parce que les janissaires buvaient mais parce qu'ils constituaient un obstacle à la modernisation de l'armée.

Échec de la prohibition

Aux XVIe et XVIIe siècles, renforcer la loi religieuse et les mœurs islamiques fut destiné à pallier le sentiment de déclin qui suivit l'âge d'or du règne de Soliman de Magnifique, ainsi qu'à faire oublier les défaites militaires face à l'Autriche et à la Russie. D'où plusieurs épisodes de prohibition, assez inefficaces à en croire Voltaire lequel voyait dans les vins de France des «vainqueurs de musulmans» qui enivrent les Sultans.

Cependant, la résistance s'organise: marché noir, déguisement des Ottomans en chrétiens ou en juifs, organisations de fêtes flottantes dans des caïques sur le Bosphore, ou durant la nuit loin des regards. Du fait de la taille de l'Empire, de son étendue de Belgrade à Alep, de Chypre à Bagdad, bien des espaces échappent à l'autorité centrale qui a du mal à faire respecter l'interdit de l'alcool.

Le personnage de l'ivrogne. | Sabri Esat Siyavuşgil, Karagöz. Son histoire, ses
personnages, son esprit mystique et satirique
, Istanbul, 1961. Millî Eğitim Basımevi

Avec le théâtre de Karagöz, le peuple s'amuse ou s'indigne des méfaits de l'un des personnages, un ivrogne, Tuzsuz Deli Bekir, tandis qu'à la Cour et au sein du cercle étroit des gens de lettres, la littérature s'empare du sujet. François Georgeon évoque l'existence de «soixante poèmes bacchiques s'étalant entre les XV et XIXe siècles. Truffés de termes arabes et persan, ils chantent les qualités du vin, vantent les vertus de l'ivresse et manient la métaphore amoureuse autour de l'échanson, jeune et bel éphèbe.» Des poètes donnent même quelques conseils aux buveurs pour gommer l'haleine du vin ou empêcher l'ivresse, voire pour dessaouler en prenant «de la soupe de tripes ou de la soupe de pieds de moutons» comme le font de «nombreux pauvres».

Mais la raison majeure des échecs répétés de la prohibition par l'État est d'ordre fiscal. «Si le débat est parfois vif (Comment un État musulman peut-il lever des taxes sur des produits interdits par le Coran?), l'affaire reste lucrative et c'est ce qui l'emporte. Fin XVIIIe, les taxes sur les alcools constituent une des plus importantes sources de revenus du Trésor.»

Au temps des Tanzimat

Le grand tournant, l'expansion de la consommation d'alcool et de sa visibilité, a lieu au milieu du XIXe siècle. C'est le temps des Tanzimat, réformes d'esprit libéral et séculier ayant pour objet de moderniser l'État. À Istanbul, des milliers de fonctionnaires sont recrutés; une nouvelle classe moyenne émerge, faite d'officiers, juristes, enseignants, médecins, en quête de civilisation.

La taverne devient un lieu plus fréquentable où l'on se retrouve après le bureau. Le «lait de lion» (raki) triomphe. Car si l'on boit, et qu'on a le droit de le faire, on s'enorgueillit désormais de posséder un alcool national, avec son rituel: le raki se boit gorgée après gorgée, lentement, au fil de la conversation et accompagné de mezze.

Scène de taverne à la fin du XVIIIe siècle. | Hubannâme-Zennennâme, manuscrit, 1793-94, bibliothèque de l’université d’Istanbul

Puritanisme de la révolution kémaliste

Vient la révolution des Jeunes Turcs en 1908 qui annonce la fin de l'Empire ottoman. Après la Première Guerre mondiale et avec l'effondrement, Mustafa Kemal organise en Anatolie la résistance contre le diktat des grandes puissances. C'est pourtant au sein de son mouvement, à Ankara, qu'à peine cinq jours après la constitution de l'Assemblée nationale, en 1920, est votée une loi de prohibition, qui disparaîtra dès 1924, une fois la République proclamée.

Outre l'exemple américain, ce qui a été mis en avant pour la justifier était le fait que les musulmans qui boivent ne font qu'enrichir les Grecs et les Arméniens, au cœur de la production et du commerce d'alcool. Une nouvelle fois, François Georgeon casse les idées reçues et éclaire la dimension politique plus que religieuse de la prohibition qui avait, entre autres, pour objectif dans cette république laïque naissante de marginaliser les chrétiens.

Du monopole à la libéralisation du marché

En 1944, un monopole étatique, Tekel, est constitué pour contrôler la production de boissons alcoolisées. Celui-ci sera supprimé en 2003, avec l'arrivée au pouvoir du parti de la Justice et du développement (AKP, islamique et conservateur) qui ouvre ce marché à la concurrence étrangère.

Progressivement pourtant, les discours moralisateurs du Premier ministre, puis président, Recep Tayyip Erdoğan, se succèdent, amplifiés par une presse maniant volontiers la délation. L'alcool n'est pas banni dans la Turquie d'aujourd'hui, ni sa production, ni son commerce, ni sa consommation. Mais depuis 2013, la publicité pour l'alcool est interdite et il est objet d'une série de restrictions: «Ce qui a changé, écrivent les chercheurs Nicolas Elias et Jean-François Pérouse en épilogue du livre, c'est l'enrôlement de l'alcool dans l'instauration d'un eux et d'un nous, son embrigadement dans un récit politique de plus en plus exclusif, déterminant les limites de la communauté.»

Comme si la marque de fabrique du président Erdoğan, la polarisation, traçait là aussi une ligne entre deux camps, celui des buveurs et celui des non-buveurs.

Au terme de ce voyage au «Pays du raki», on est finalement frappé par l'étonnante continuité dont fait preuve le pouvoir au fil des siècles. Qu'il ait été à la tête d'un émirat, d'un empire ou d'une république laïque, «il est sans cesse partagé entre son souci de faire respecter la loi religieuse et d'affirmer son caractère islamique, sa volonté de préserver la moralité et l'ordre public et son désir de s'assurer les confortables revenus générés par la production, la vente et la consommation alcool».

Un grand écart constant qui fait conclure à l'auteur que «l'hypocrisie est partout dans cette affaire d'alcool».

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