Société

«Je ne connaîtrai pas la joie d'être en couple avec un homme qui voit en moi la mère de ses enfants»

Temps de lecture : 5 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Audrey, qui se sent spectatrice de la parentalité de son conjoint sans avoir la possibilité de vivre la sienne.

«J'ai l'impression d'avoir les inconvénients sans avoir les avantages de la parentalité.» | Xavier Mouton Photographie via Unsplash
«J'ai l'impression d'avoir les inconvénients sans avoir les avantages de la parentalité.» | Xavier Mouton Photographie via Unsplash

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par WhatsApp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Je m'appelle Audrey et j'ai bientôt 36 ans. Je vous écris aujourd'hui car j'ai la chance de vivre depuis deux ans une merveilleuse histoire d'amour et de complicité avec mon conjoint, mais avec, malgré tout, une grosse ombre au tableau.

En effet, celui-ci ne veut plus d'enfant. Si je dis «plus», c'est parce qu'il est déjà père de deux enfants de 11 ans et 8 ans dont il espère avoir prochainement une garde élargie (passer de quatre jours par mois à huit jours par mois de garde), démarche à laquelle j'adhère pleinement, même si je me sens de moins en moins à l'aise avec le fait d'être belle-mère sans être mère.

Pourquoi? Parce qu'en étant belle-mère, je me sens spectatrice de la parentalité d'autrui, sans avoir la possibilité de vivre la mienne, ce que je désire très fort. Parce que j'ai l'impression d'usurper la place de la mère de mes beaux-enfants, alors que je rêve d'en être une. Parce que j'ai l'impression d'avoir les inconvénients (s'occuper des enfants malades, gérer les devoirs, les corvées, les vomis en voiture, combler le besoin constant d'attention des enfants, organiser nos journées, notre temps, nos vacances en fonction de ses enfants), sans avoir les avantages de la parentalité (l'amour, la filiation, la reconnaissance, le statut...).

Et face à cette souffrance grandissante de n'être que belle-mère (je finis en général les vacances à quatre en pleurs, même si tout s'est bien passé et que ses enfants m'adorent), mon conjoint ne me donne aucune perspective quant au fait qu'on fondera un jour notre propre famille (vs moi qui m'intègre à la sienne).

Il me dit que c'est trop tôt, même s'il n'est visiblement pas trop tôt pour que je m'occupe de ses enfants. Il me dit qu'il ne veut pas repartir dans la gestion d'un bébé qui nous priverait de liberté, car ses enfants ont désormais l'âge d'être un peu autonomes et de partager des passions avec lui/nous. Il me dit que cela ferait souffrir ses enfants, qui se sentiraient délaissés, comme il vivra H24 avec un nouvel enfant alors qu'il ne passera que huit jours par mois avec ses premiers enfants, dans le meilleur des cas. Il me dit qu'il veut que je sois heureuse, qu'il m'aime et que je suis son âme sœur, mais qu'il a peur de perdre à nouveau un enfant si jamais nous nous séparons.

Consciente que je ne connaîtrai pas avec mon conjoint la joie d'être en couple avec un homme qui voit en moi la mère de ses enfants, j'en suis à négocier avec lui, la mort dans l'âme, une «grossesse-cadeau» pour que l'on reste ensemble ou à lui dire qu'il pourrait être le beau-père d'un enfant conçu avec l'aide d'un donneur (merci la PMA pour toutes), et qui ne l'appellerait pas «papa», mais par son prénom, comme je suis la belle-mère de ses enfants.

Bref, vous l'aurez compris chère Lucile, tout va bien avec mon amoureux, et pourtant tout va mal. Car au quotidien heureux et à l'osmose entre nous, s'opposent des désirs profonds et des projets de vie qui ne s'accordent pas.

Audrey

Chère Audrey,

Je crois que sur la question des projets de vie, et spécifiquement quand on est une femme, il faut être un peu égoïste. Parce que pendant des générations, les femmes n'ont été que les personnages secondaires de la vie de leur conjoint sans avoir l'opportunité, ou si peu, d'être le personnage principal de la leur. En acceptant les enfants de votre conjoint et en vous impliquant dans votre rôle de belle-mère sans y trouver d'épanouissement personnel, vous faites une concession énorme, celle de votre bonheur.

Je ne suis pas là pour juger l'envie passionnée que vous pouvez avoir d'un enfant à vous. Elle fait partie de votre personnalité et de vos rêves pour le futur. Mais il faut que vous vous rendiez compte que votre conjoint n'a pas autant de scrupules à exprimer ses propres limites et ses propres rêves pour le futur: il ne veut pas blesser SES enfants, il ne veut plus sacrifier SON sommeil et SA liberté (ce que vous êtes tout à fait disposée à faire). Aujourd'hui, il n'y a pas entre vous de projet commun mais deux visions qui s'opposent. Est-ce qu'on peut dire alors que l'osmose est totale?

Même si le mythe de l'âme sœur est bien présent, je crois qu'on est en réalité compatibles avec une quantité importante de personnes. On trouve toujours quelqu'un avec qui le sexe est super, avec qui on ne s'engueule pas pour le choix du programme sur Netflix, quelqu'un pour nous faire rire ou avec qui on a miraculeusement des régimes alimentaires complémentaires. Si vous adorez les concombres, vous trouverez toujours quelqu'un qui les déteste pour vous faire don des siens dans chaque plat qu'il commandera au restaurant. Avoir des choses en commun avec une personne et réussir à passer des bons moments avec elle n'est pas exceptionnel. Mais une relation de couple équilibrée se base sur deux choses: les souvenirs qu'on a créés ensemble et le projet de vie qu'on partage.

Je n'ai pas de réponse toute faite à votre problème parce que vous seule pouvez sentir quelle est la limite à ce que vous pouvez supporter et ce que vous êtes prête à sacrifier. Je suis juste là pour vous dire de ne pas vous oublier au passage. Et pour vous demander, comme une petite voix sur votre épaule, où vous avez l'impression d'être dans le projet de vie de votre partenaire. Est-ce qu'il pense aussi à votre bonheur? À votre épanouissement? À votre équilibre? Est-ce qu'il a bien conscience que partager votre vie pour des années, ce n'est pas juste vivre à vos côtés à tout prix, même en vous rendant malheureuse? (Pas mal d'hommes ont du mal avec cette notion.)

Vous tentez de proposer une voie originale avec un projet commun qui satisferait toutes vos demandes individuelles et c'est tout à votre honneur. S'il refuse une nouvelle fois, vous reviendrez à la case départ avec deux projets personnels qui s'opposent. Là, il n'y aura pas d'issue, il faudra penser à vous en priorité. Parce que si vous ne le faites pas, si vous ne défendez pas votre rêve, personne ne le fera pour vous. Et cette vie dont vous rêvez ne sera peut-être plus accessible du tout.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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