Égalités / Société

Les incels constituent une menace qui doit être prise au sérieux

Temps de lecture : 5 min

La tuerie de Plymouth n'est pas la première liée à cette communauté en pleine expansion. Leur idéologie prend désormais une tournure trop inquiétante pour être ignorée.

Veillée funéraire à Plymouth (Royaume-Uni) le 13 août 2021 en hommage aux victimes de Jake Davidson. La veille, cet homme de 22 ans a tué cinq personnes dont une enfant de 3 ans avant de se donner la mort. | Niklas Halle'n / AFP
Veillée funéraire à Plymouth (Royaume-Uni) le 13 août 2021 en hommage aux victimes de Jake Davidson. La veille, cet homme de 22 ans a tué cinq personnes dont une enfant de 3 ans avant de se donner la mort. | Niklas Halle'n / AFP

L'enquête qui tente de comprendre pourquoi un homme a tiré sur sept personnes à Plymouth, au Royaume-Uni –peut-être la tuerie de rue la plus importante dans le pays depuis une décennie– fait émerger de probables liens entre l'auteur de ces actes et la communauté «incel». Il s'agit d'une contre-culture ayant émergé sur internet, dont les membres (majoritairement des hommes) se disent condamnés à être célibataires, ou «célibataires involontaires», en anglais involuntary celibates (in-cel).

Selon l'enquête, le suspect Jake Davidson aurait tout d'abord abattu sa mère avant de tirer sur plusieurs personnes, en tuant quatre autres, puis aurait retourné l'arme contre lui. Sa plus jeune victime avait 3 ans. Dans ses déclarations précédent les attaques, il se serait comparé aux incels par le biais de vidéos sur YouTube et dans différents forums.

Dans les vidéos publiées, ses discours montraient qu'il était obsédé par le fait d'être encore vierge et en souffrait. Ainsi, en référence directe avec l'idéologie incel, Jake Davidson se serait décrit comme «blackpilled», soit, dans le jargon de la communauté, celui qui aurait pris la pilule noire. Cette expression détourne un concept propre au film Matrix, dans lequel les protagonistes ont le choix entre la pilule bleue, qui mène au chemin consensuel –celui de la vie sous l'ordre des machines– et la pilule rouge, permettant l'éveil, la rupture avec la Matrice, voie que suit d'ailleurs le héros du film, Néo.

L'idéologie incel s'est approprié cette allégorie en présentant l'image de la pilule bleue comme celle d'une société déviante dans laquelle les féministes et les femmes sont omniprésentes et auraient pris le pouvoir. Certains incels lui opposent une option masculiniste, celle de la pilule rouge donc, où il s'agit de se réaffirmer comme homme et de lutter pour reconquérir sa juste place.

La version de la pilule noire est plus nihiliste. Elle est convoquée par certains individus incels depuis 2016 pour signifier qu'ils ont perdu tout espoir d'entrer dans une relation amoureuse ou physique, qu'ils ont adhéré à une forme de fatalisme, de cynisme et qu'ils sont éventuellement prêts à recourir à la violence (contre eux-mêmes ou d'autres).

Se dire blackpilled équivaut aussi à se penser obsolète sur le marché amoureux. Jake Davidson, à seulement 22 ans, se croyait trop vieux pour trouver l'amour ou du moins avoir une relation sexuelle consensuelle.

Qu'est-ce qu'un incel?

Les incels refusent ou nient toute responsabilité concernant leur manque affectif, émotionnel ou relationnel. Ils se persuadent que leur incapacité à attirer les femmes fait d'eux des victimes et des opprimés.

Comme d'autres groupes s'inscrivant dans de nombreuses communautés misogynes virtuelles, connues sous le nom de «manosphère», ils adhèrent ainsi à la théorie de la pilule rouge.

Ils se considèrent comme des victimes d'une oppression de genre et pensent que la domination masculine a été usurpée par un féminisme dont le seul but est d'asservir les hommes.

La pilule noire constitue l'ultime recours: l'avaler revient à accepter que cette oppression est inéluctable et insurmontable, conduisant les individus y adhérant à envisager des solutions radicales, comme le suicide ou la tuerie de masse.

Une vision essentialiste de la société

Les incels croient que la société doit être organisée selon une hiérarchie génétique et essentialiste.

Au sommet se trouveraient les «chads», les hommes musclés, sportifs, très attractifs, que les femmes désireraient par nature. En dessous se trouvent différentes strates d'hommes qualifiés de «betas». Les incels se placent au plus bas de cette hiérarchie: leur seul point commun affiché étant celui de ne pas pouvoir attirer de femmes.

Parmi les différentes catégorisations qu'on peut répertorier à travers les sites et forums fréquentés par les incels, on trouve les définitions suivantes liées à des problème» définis comme tels par les individus: «taille-cels», ceux qui sont trop petits, «squelette-cels», qui se plaignent de leur structure osseuse ou musculaire, «poignets-cels», qui pensent que leurs poignets minces jouent en leur défaveur... et la liste continue.

Cibler et haïr les femmes

Les incels tiennent les femmes (et dans une moindre mesure les chads) responsables de cette hiérarchie et de leurs échecs affectifs et/ou sexuels. Ils estiment que les femmes sont des êtres émotionnels et irrationnels qui cèdent à leurs seuls impératifs biologiques.

Ils se persuadent par exemple que les femmes choisissent des partenaires masculins différents en fonction de ce qu'ils peuvent leur apporter: un beta pour la sécurité financière, qu'elles tromperont allégrement avec un chad pour assouvir leurs désirs.

Ainsi les incels considèrent les femmes comme des prédatrices psychopathes, et qu'une société dominée par les femmes conduira naturellement à la marginalisation et l'oppression des hommes à grande échelle.

Parmi les différentes idées disséminées ça et là par les incels, la frustration et la haine se traduisent en manifestes politiques. Par exemple, certains proposent que les droits des femmes leur soient retirés ou bien que l'État les forcent à devenir des «petites copines officielles». Pour d'autres, les individus «alphas» de type chad devraient être éliminés. Pour d'autres encore, les femmes réticentes devraient être incarcérées dans des camps.

Mort et violence

Étant donné que l'alternative est de vivre misérable dans un sentiment d'oppression permanente, l'idéologie incel légitime la violence contre pratiquement n'importe quelle cible. Les forums incels glorifient ainsi le suicide tout en justifiant la violence extrême contre les femmes comme traduisant leur mal-être, mais aussi une noble réaction à leur (supposée) domination.

La violence est aussi une réponse idéologique, un moyen de punir les femmes pour leurs crimes perçus et de récupérer ce qui a été usurpé. L'idéologie incel est nécessairement violente car il n'y a pas d'espoir possible, seulement de la vengeance.

Tueries, fusillades

Pendant un certain temps, le monde a instinctivement rejeté ce qui est, il est vrai, une idéologie puérile, basée sur des stéréotypes grossiers et des concepts absurdes. Malheureusement, cette idéologie prend désormais une tournure trop inquiétante pour être ignorée. Plymouth n'est pas la première fusillade liée aux incels.

Le Californien Elliot Rodger, qui se décrivait comme un «puceau du baiser», a tué six personnes en 2014 pour se «venger» de toutes celles ayant refusé ses avances. Il s'est suicidé au terme de la tuerie. Depuis, de nombreux membres de la communauté incel vénèrent Rodger comme un saint.

À Toronto, au Canada, Alek Minassian a été condamné pour le meurtre de dix personnes avec une camionnette en 2018. Il a salué Rodger en ligne quelques minutes avant l'attaque. Des attaques récentes au Canada, en Arizona et en Allemagne ont également été liées à des incels, tandis qu'une attaque planifiée dans l'Ohio a été découverte quelques jours seulement avant celle de Plymouth. Les exemples sont nombreux, et certains demandent que la fusillade de Plymouth soit classée comme un acte de terrorisme.

Assujettir, punir, dominer

Bien qu'elle ne soit pas manifestement politique, l'idéologie incel s'articule autour de l'idée d'assujettissement, et la violence est censée avoir un impact social considérable. Rodger espérait «porter un coup dévastateur» qui secouerait les femmes jusqu'au «cœur de leur méchant cœur». Minassian a fantasmé sur une «révolution incel» qui renverserait l'ordre social «corrompu» et remettrait les femmes «à leur place».

Peu d'incels croient que ce type de projets soient réalistes. Néanmoins, leur volonté d'user de violence à ces fins et de cibler les femmes est réelle. C'est pourquoi l'extrême violence de la communauté incel doit être considérée comme du terrorisme.

Le terrorisme incel a connu un pic au cours de la dernière décennie et tout indique que cette communauté est en pleine expansion. Cette attaque récente, si réellement motivée par l'idéologie incel, doit alerter. Malgré leurs conceptions et leurs visions du monde pour le moins perverties et une véritable incohérence idéologique, les incels constituent une menace qui doit être prise au sérieux.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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