Société

Pourquoi le pet fait-il rire et honte à la fois?

Temps de lecture : 4 min

Émission corporelle tantôt honnie, tantôt objet de blagues grivoises, le pet est depuis des siècles une source de gêne bannie des bonnes manières.

Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, en visite à l'entreprise Esatco, à Thouaré-sur-Loire (Loire-Atlantique), le 27 juillet 2021. | Sébastien Salom-Gomis / AFP
Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, en visite à l'entreprise Esatco, à Thouaré-sur-Loire (Loire-Atlantique), le 27 juillet 2021. | Sébastien Salom-Gomis / AFP

«En train de réaliser que nous sommes des dizaines, voire peut-être des centaines de victimes des gros prouts de Xavier Bertrand. Je vous propose de témoigner en utilisant le hashtag #XavierBertrandLeProuteur. Il n'aura pas notre silence.» Comme à son habitude, @SATANgiscard vanne et tweete à tout-va. Xavier Bertrand, candidat à la prochaine présidentielle, péterait un peu trop?

La blague est enfantine, mais elle prend. À la suite de ce tweet publié le 8 juillet, le hashtag #XavierBertrandLeProuteur parvient à se hisser en top tendance du réseau social. Le faux appel à témoin fonctionne à plein régime et les tweets humoristiques se succèdent:

L'intéressé ne réagit évidemment pas, mais pas sûr que la petite boutade lui ai fait décrocher un sourire. D'autant que si le running gag est maintenant en perte de vitesse, le hashtag est toujours utilisé.

Comme Jean-Marie Bigard, internet n'en est pas à sa première boutade «caca prout», un ressort comique qui vient de loin. Dans ses romans, Rabelais fait ainsi péter régulièrement Pantagruel, au point qu'après le passage à l'acte du géant «la terre trembla, neuf lieues à la ronde, duquel avec l'air corrompu, engendra plus que cinquante et trois mille petits hommes nains et contrefaits». En 1751, Pierre Thomas Nicolas Hurtaut consacre carrément un livre à L'art de péter, un ouvrage pseudo-médical humoristique sous-titré Essai théori-physique et méthodique à l'usage des personnes constipées, des personnes graves et austères, des dames mélancoliques et de tous ceux qui restent esclaves du préjugé.

Anciennes, les gauloiseries autour des flatulences persistent toujours, en se reposant sur la gêne qu'elles peuvent occasionner.

Maîtrise sociale du corps

Si la vague #XavierBertrandLeProuteur a pris, c'est parce qu'elle vient démystifier un politicien, figure du contrôle et de la retenue. Or, péter, selon nos codes sociaux, c'est la honte. Et ce sentiment de gêne n'est pas nouveau. «Dès le XVIe siècle, on voit que certaines parties du corps sont regardées comme indécentes et, parmi elles, ses sécrétions et odeurs, notamment nauséabondes, explique Dominique Picard, autrice de Politesse, savoir-vivre et relations sociales. Cette vision perdure au cours des siècles et se rigidifie dès le XIXe siècle, naissance des règles de savoir-vivre “modernes”.»

Ces règles de savoir-vivre n'empêchent pas les Parisiens de la fin du XIXe de venir glousser devant les spectacles de Joseph Pujol au Moulin-Rouge. Surnommé «le Pétomane», ce boulanger maîtrisait suffisamment ses muscles abdominaux pour pouvoir se lâcher sur commande.

Illustration d'un spectacle de Pujol parue dans la revue Paris qui rit en 1892. | Gallica via Wikimedia Commons

On retrouve des histoires similaires au Moyen Âge, comme celle de Rolland le Péteur, un ménestrel à la cour du roi Henri II qui aurait la même particularité. Acceptés lors de spectacles comiques, les gaz sont pourtant rejetés en société. «Comment expliquer cela? Sans doute parce que le corps est perçu comme un objet ambivalent dans la tradition chrétienne, répond Dominique Picard. D'un côté on le regarde comme le siège de l'âme, son “temple” en quelque sorte, il est ennobli par elle. De l'autre côté, il est le lieu du péché, notamment du désir et de la concupiscence, du bouillonnement des viscères et de tout un tas de transformations qui échappent à notre contrôle et nous rabaissent au rang d'une machine à fabriquer des déjections.» En bref, le pet nous renverrait à un stade animal primaire qui ne serait pas socialement tolérable.

La lutte des classes, version flatulences

Du marquis de Sade à Pierre Thomas Nicolas Hurtaut, les livres mettant le pet à l'honneur ne manquent pas lorsque débute le XVIIIe siècle. Mais c'est à cette période que la pression sociale s'accentue. «Même si l'on continue d'y produire des ouvrages sur l'art de péter, il est sûr que le XVIIIe siècle marque un tournant dans l'acceptation des excréments et des flatulences, observe Philippe Bourdin, professeur d'histoire moderne à l'Université Clermont-Auvergne. Le “bon goût”, tel que le définissent les élites éclairées, à la cour comme à la ville, veut écarter toutes les matières malodorantes en s'appuyant sur les progrès de la chimie et des techniques de désodorisation.»

Derrière le bannissement des prouts se cache une lutte des classes entre les couches populaires et une élite qui codifie de plus en plus les manières de se comporter en société. «C'est une manière de se distinguer d'un peuple supposé enfant, livré à ses passions, laissé à ses odeurs de musc, continue le professeur d'histoire. Tandis que l'on promeut, chez les plus riches, les parfums floraux, avec une équivalence entre les fleurs et la nature, si chère à Rousseau.»

La honte sociale, accentuée par des règles de savoir-vivre toujours plus fortes, n'enlève rien au caractère comique du pet, qui semble inaltérable à travers le temps. «Il demeure des invariants, assure Philippe Bourdin. On rit depuis toujours, sinon à la coprophagie, du moins à la scatophilie et à l'indécence d'un cul pointé ou découvert.» Le succès de #XavierBertrandLeProuteur prouve qu'on en rit encore.

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