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La dictature Facebook peut-elle être renversée?

Olivier Tesquet, mis à jour le 18.05.2010 à 12 h 17

Le plus célèbre des réseaux sociaux ressemble de plus à plus à un pays autoritaire. Son régime est de plus en plus contesté.

«Si Facebook était un pays, il serait le cinquième du globe»; «Facebook, quatrième population mondiale»; «Facebook et ses 400 millions d'habitants». Depuis que le réseau social de Mark Zuckerberg est devenu l'incarnation moderne du village global, ce genre de métaphore est devenu un point de passage obligé pour expliquer son impact sur nos vies. Mais au-delà de l'aspect symbolique, le tout-puissant site américain ne partagerait-il pas quelques points communs avec l'organisation d'une nation?

Bien sûr, Facebook ne dispose d'aucune structure étatique, hormis son siège californien de Palo Alto, à quelques dizaines de kilomètres de San Francisco. Il n'a pas de monnaie, pas plus qu'il n'arbore de drapeau (tout juste a-t-on pu reprocher à Mark Zuckerberg de changer de pavillon au gré de ses velléités de croissance). Sa population est hétérogène, et ne dispose pas de corps constitués, à l'exception des bataillons de modérateurs chargés de faire fonctionner cette immense chaudière. Et pourtant, quelque chose a changé au royaume de la Silicon Valley. Depuis sa dernière refonte, le réseau social s'est aliéné une bonne partie de ses ressortissants. En abaissant encore un peu plus le niveau de la vie privée, il a cristallisé toutes les angoisses des internautes, soucieux de préserver une confidentialité qui se réduit comme peau de chagrin. Comme le fait remarquer Farhad Manjoo, le chroniqueur high-tech de Slate.com, chaque nouvelle version de Facebook draine son lot de critiques et chaque fois, les contempteurs finissent par rentrer dans le rang. Selon lui, l'exception n'est pas pour aujourd'hui, et les utilisateurs «s'y feront». Mais il dresse un autre constat, plus profond. «Facebook se comporte comme un pays impéraliste, écrit-il: des périodes fréquentes d'expansion radicale, suivies d'un conflit intense, d'acceptation réticente, puis d'un enthousiasme prolétarien exprimé à pleine gorge.»

La parabole de Facebook

A l'écouter, la plateforme américaine serait donc une timocratie, cette oligarchie tempérée dans laquelle ceux qui dirigent érigent la valeur -financière et morale- en vertu suprême (de Timô, fixer le prix d'une chose, en grec). Chez Platon, c'est le premier degré de dégénérescence de la démocratie idéale, parce que l'argent (la valeur pécuniaire) vient souvent contester la noblesse des sentiments (la valeur morale). Sans évoquer l'allégorie de la caverne (pour cela, j'en appelle à vos souvenirs de lycée, mais vous pouvez aussi consulter ce lien) ou une quelconque «parabole de Facebook», l'entreprise aurait trahi le pacte avec son «peuple» en priorisant les visées marketing au détriment de ses usagers. En langage web, elle a tourné le dos à sa communauté.

Dans une lettre ouverte à Zuckerberg, l'influent blogueur américain Robert Scoble dénonce les promesses non tenues et, en filigrane, s'attaque aux apprentis technocrates en bras de chemise:

Les problèmes que vous ne pouvez pas ignorer? Le sentiment partagé par beaucoup qu'on ne peut plus vous faire confiance. Je n'ai pas ce problème, voyez-vous. Je n'ai jamais eu foi en Facebook, notamment après que vos systèmes ont effacé mon compte il y a quelques années. A ce moment-là, j'ai su que nous souscrivions à un système qui n'était pas fiable. Ou du moins, pas fiable dans le sens où nous l'entendions avant, selon les critères de confiance qu'on associait à un logiciel ou une entreprise.

Comme tous les pays, même les plus totalitaires, les entreprises ont une devise, un «Liberté, égalité, fraternité» gravé dans le marbre, censé leur garantir une identité et leur offrir une caution. Depuis 30 ans, Bosch vous promet des produits électroménagers «sûrs, propres, économiques». On pourrait croire qu'Internet et l'avènement des start-up ont changé la donne dans les années 1990. C'est faux. Prenez l'exemple de Google. Pour justifier sa retraite plus ou moins forcée de Chine en janvier, le moteur de recherche a agité son slogan «Don't be evil» («ne soyez pas malveillant») comme une bannière sous laquelle le monde libre devait se ranger. Pour Zuckerberg, le mot d'ordre est le suivant: «Faire du monde un espace plus ouvert en aidant les gens à se connecter et à partager.» Après l'incident asiatique, le tort de Google a été de se dresser en parangon de la démocratie, endossant le costume d'un think tank trop grand pour lui auprès de la diplomatie de Washington. Dans ce cas précis, il s'agit réellement d'un glissement politique.

Derrière l'argumentaire technique, la réforme entreprise par Facebook pourrait bien relever du même mécanisme. Si on regarde de plus près la catch-phrase de son boss, «un espace plus ouvert» ne charrie probablement aucune notion de liberté, et «l'aide» proposée aux internautes commence à devenir très, très incitative. Eben Moglen, fondateur du Software Freedom Law Center, le déclarait en février 2010, «Mark Zuckerberg a fait plus de mal à l'humanité que quiconque au même âge». Sans s'aventurer si loin, il a réduit la notion de choix à une proposition extrémiste bien connue: Facebook, tu l'aimes ou tu le quittes. Sans vol charter, mais en quelques clics. Et si vous voulez vous adapter, il va falloir cravacher.

Le New York Times tente de débroussailler la multitude de réglages de sécurité, perçus comme «un enchevêtrement déroutant d'options». On apprend ainsi que la charte de confidentialité de Facebook est plus longue que la Constitution des Etats-Unis. Avec 5.830 mots, 35.348 signes, elle dépasse le texte fondateur de la nation américaine de quelques milliers de caractères, et relègue en queue de peloton le règlement de Twitter (1.203 petits mots). Pire, Facebook dispose d'une foire aux questions plus détaillée, longue de 45.000 mots. Comme le signale le journaliste Nick Bilton, il faut naviguer dans pas moins de 50 onglets différents pour affiner tous les paramètres de son compte, laissant pas moins de 170 possibilités à l'utilisateur. En créant autant de seuils, la firme californienne est en train d'installer une bureaucratie peu compatible avec sa devise. C'est assez paradoxal, mais la déréglementation s'accompagne d'un étoffement architectural. En un sens, Facebook est en train de devenir un appareil, au sein duquel les plus éduqués seront les seuls à retrouver leur chemin.

Vers un triumvirat?

Comme des électeurs lassés par leur législateur, les internautes tentent par milliers de détruire leur carte, de rompre leur appartenance. Désormais, les requêtes sur la désinscription de Facebook squattent Google Suggest (l'outil de saisie automatisée du moteur de recherche). A la demande «comment quitter», son nom apparaît en deuxième position, juste derrière «comment quitter son copain sans lui faire de mal». Pour «comment effacer», le réseau pointe à la septième place. Et les résultats sont tout aussi éloquents en anglais. «How to delete» et «how to quit» font apparaître Facebook en première et deuxième position. Se servant des outils de mobilisation mis à disposition par le site, certains utilisateurs ont coché la date du 31 mai comme le «Quit Facebook Day», «le jour où j'ai quitté Facebook».

 

 

Au-delà du rejet, les plus entreprenants préconisent des alternatives. Début mai, dans un article aux accents de manifeste, Wired appelait de ses vœux «une alternative ouverte», face à un Facebook «voyou» qui ne connaît plus la nuance:

Je voudrais que ma liste d'amis soit privée. Impossible. J'aimerais que mon profil soit uniquement accessible à mes amis, pas mon patron. Impossible. J'aimerais rejoindre un groupe anti-avortement sans que ma mère ou le monde entier soit au courant. Impossible [...] Certains acceptent peut-être que Facebook redéfinisse leurs normes culturelles, ou sont trop occupés, trop paresseux pour le quitter. Dans l'Internet où j'aimerais vivre, nous aurions le choix, au lieu d'être utilisés par Facebook, privés de débat.

Et s'il existait, ce pays de Cocagne? En quelques semaines, le projet Diaspora*, mené par quatre étudiants de la New York University, a récolté pas moins de 170.000 dollars grâce au site de financement en ligne Kickstarter. Alors qu'ils n'en réclamaient que 10.000, leur volonté de «décentraliser le web» a visiblement trouvé un écho considérable auprès des dissidents et autres naufragés volontaires. Pour Maxwell Salzberg, l'un des instigateurs de l'initiative, «Internet est contrôlé par ceux qui s'en servent». A ses yeux, «le partage est une valeur humaine, et c'est ce qui rend le web formidable». Pour son camarade Ilya Zhitormiskiy, «[Diaspora*] permettra aux internautes de ne plus être à la merci de ces grands groupes commerciaux, qui veulent faire croire que la vie privée n'existe pas».

L'idée des quatre transfuges à peine diplômés est simple: abattre les cloisons spécifiques à Facebook pour bâtir un réseau open-source. Cela reviendrait à démanteler son organisation verticale pour créer une sorte d'ochlocratie 2.0, gouvernée par la foule. Est-ce que la fédération est une idée viable? Pour le moment, personne ne sait (si vous avez des idées, merci de me le signaler).

Dans un registre assez proche, One Social Web, impulsé par Laurent Eschenauer, un Suisse qui travaille chez Vodafone, veut croire à un nouveau standard, débarrassé des infrastructures susceptibles de brimer l'internaute. Mark Zuckerberg a peut-être plus de 500.000 partisans sur Facebook, mais il devrait se méfier. La coercition pourrait bien finir par déboucher sur un triumvirat inédit au pays des réseaux sociaux.

Olivier Tesquet

Photo: Mark Zuckerberg / REUTERS, Rick Wilking

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