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L'étrange salariat des candidats de télé-réalité

Temps de lecture : 8 min

Si les conditions de tournage se sont nettement améliorées en vingt ans, certains participants restent liés à des contrats peu respectueux du code du travail.

Pour les candidats, les contrats varient: «intermittent du spectacle», «acteur de complément», «intervenant télé spécialisé»... | Capture d'écran Les Anges - La chaîne officielle via YouTube
Pour les candidats, les contrats varient: «intermittent du spectacle», «acteur de complément», «intervenant télé spécialisé»... | Capture d'écran Les Anges - La chaîne officielle via YouTube

Deux hommes, deux femmes et un chien passent la porte de la maison où ils sont restés enfermés soixante-dix jours. Nous sommes le 5 juillet 2001. Dehors, ils ne sont pas éblouis par les rayons du soleil, mais galvanisés par les cris d'une foule qui hurle et leur tend les bras, étouffée derrière des barrières de sécurité. «C'est génial!», s'extasie Christophe Mercy, 24 ans. Derrière lui, de larges sourires fendent les visages de Loana Petrucciani, 23 ans, Laure de Lattre, 24 ans, et Jean-Édouard Lipa, 20 ans, qui sautille, surexcité. Les jeunes gens sont les finalistes de «Loft Story», la première émission de télé-réalité française. Ils ne le savent pas encore, mais ils en sont aussi les premiers salariés.

Les finalistes de «Loft Story», le 5 juillet 2001. | Capture d'écran PetitBN du 29 via YouTube

Vingt ans plus tard, de nouveaux visages les ont remplacés. Sur les réseaux sociaux, des foules virtuelles adulent Nabilla Benattia, 6,7 millions d'abonnés sur Instagram, ou Maeva Ghennam, 3,2 millions. Diffuser leur image est devenu leur profession. Aujourd'hui influenceuses, leurs participations à des émissions de télé-réalité comme «Les Anges» ou «Les Marseillais» reste un passage obligé pour gagner en visibilité. Un vrai travail à temps plein.

«Des contrats illégaux»

Depuis une première décision en 2009 de la Cour de cassation, qui a requalifié les termes de la participation de candidats à «l'Île de la tentation», ce sont des contrats de travail qui lient les sociétés de production aux participants. La rémunération et le lien de subordination sont deux éléments caractéristiques d'un contrat de travail: l'«employeur» exerce un pouvoir de direction sur «l'employé».

«Ces contrats sont illégaux», affirme l'avocat Jérémie Assous, devenu référence dans la défense des participants aux émissions de télé-réalité. «Jamais le code du travail ne permettra à quelqu'un de priver une personne de sa liberté d'aller et venir, de sa liberté de communiquer, et de le faire travailler à des horaires supérieurs à douze heures par jour.»

Dès les débuts du «Loft», le contrat de Laure de Lattre est renégocié grâce à son avocate, Cécile Le Breton, outrée par ses clauses léonines. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) émet alors une recommandation en mai 2001 concernant les «émissions d'enfermement»: «Quel que soit l'objectif poursuivi par ces programmes et en dépit du consentement exprimé par leurs participants, il est impératif, au regard du respect de la dignité de la personne humaine, que ces participants disposent de moments et de lieux où ils ne sont pas soumis à l'observation du public.» Lieux que le jargon nommera «salles CSA», censées être hors caméra et hors micro.

Fragilités psychologiques

Dans l'émission «Étiquettes» de France TV Slash, Jérémy Amelin de la «Star Academy» 2009 témoigne. Après quelques confidences à un ami, censées être racontées hors micro en salle CSA, la production insiste pour qu'il les raconte à nouveau, une nuit, face aux caméras de la salle du confessionnal. Il refuse. «Ils ont allumé les lumières dans les chambres pour que [mes] potes ne puissent pas dormir et viennent [me] dire: “S'il te plaît, dis ce qu'ils veulent”.» Jérémy ajoute: «Il y a des gens qui se sont fait subitement nominer [pour élimination du jeu] après avoir demandé à voir un psy.» Dans sa charte déontologique de 2010, Endemol affirme garantir un soutien psychologique individualisé pour tous les candidats à ses émissions, y compris a posteriori, sur demande.

«Il n'y a pas de texte de loi ou de jurisprudence qui dit que le soutien psychologique est obligatoire pour un salarié. Par contre, les mesures de prévention des atteintes à la santé mentale le sont, et peuvent inclure ce soutien», explique Nina Tarhouny, experte en risques psychosociaux du travail. Un examen psychologique est systématique avant d'entrer dans une télé-réalité. Dans «Étiquettes», sept des huit anciens participants d'émissions diffusées de 2008 à 2020 s'accordent pour dire que ces tests sont très succincts, réalisés «à la chaîne».

«Nous étions placés dans des conditions de vie qui devaient
nous pousser à bout.»
Morgane Enselme, ex-candidate de «Secret Story»

Pourtant, des fragilités psychologiques peuvent mener au drame. Dans le documentaire de 2012 de Grégory Heraud diffusé sur Canal+, Histoire secrète de la télé-réalité, la mère de François-Xavier Leuridan accuse Endemol d'être lié à la mort de son fils. Il avait participé à «Secret Story» en 2009 puis à «Carré ViiiP», deux ans plus tard, avant de se donner la mort, à 20 ans. Elle est catégorique: «FX» avait évoqué son séjour en hôpital psychiatrique lors des castings. «Les psys [de l'émission] auraient dû se rendre compte qu'il était au plus mal», s'indigne-t-elle. Benjamin Ulm, des «Anges de la télé-réalité» 11, affirme que l'après est «hardcore [...] sans soutien psy. Je comprends qu'il y en ait certains qui puissent se suicider».

Pour Nina Tarhouny, «si les raisons qui ont poussé François-Xavier au suicide trouvent leur origine dans les conditions de travail qu'il a vécues en tant que participant à ces émissions, il y a une responsabilité pour celui qui fut son employeur».

Des conditions de vie malsaines

Les clauses de confidentialité des contrats interdisent aux participants de raconter les conditions de tournage des émissions. Et même hors télé-réalité: aujourd'hui, un simple passage aux «12 Coups de Midi» sur TF1 engage le participant à dix ans de clause de confidentialité. Les témoignages arrivent donc tardivement.

«Dès qu'on parle, on s'en prend plein la gueule», déplore Morgane Enselme, 30 ans, candidate à «Secret Story» en 2011. Libérée de cette confidentialité imposée qui, si elle la brisait, pouvait lui coûter 15.000 euros selon un contrat qu'elle «ne peut pas» nous transmettre, la jeune femme a publié un livre en mai 2020. Dans Treize semaines, elle dénonce «des atteintes à la dignité humaine» et met en cause Endemol, la société de production de l'émission. Dans une vidéo publiée sur YouTube dans laquelle elle promeut son livre, trois anciens candidats approuvent explicitement ses dénonciations.

Elle raconte un isolement drastique d'une semaine avant son entrée dans l'émission, où une «nounou» la surveillait sans relâche jusque dans la douche et les toilettes. Une fois enfermée, les conditions de vie restent malsaines: «J'allais me coucher quand ils voulaient bien éteindre les lumières, sans savoir l'heure qu'il était […] Les montres étaient interdites.» Les dix-huit candidats ne disposaient que de deux douches collectives et trente minutes d'eau chaude par jour.

«Nous étions placés dans des conditions de vie qui devaient nous pousser à bout», explique celle qui dénonce des «abus psychologiques». Rationnement de cigarettes, chantage… «Un jour, j'ai vu une candidate se taper la tête contre le mur.» Elle écrit dans son livre: «On nous filme jusqu'à l'os.» À la Fnac, ce dernier est rangé dans la catégorie «cirque et spectacle». Morgane affirme ne pas avoir eu de réaction d'Endemol à la suite de la publication de son livre.

Un nouveau modèle

Aujourd'hui, le modèle s'est réinventé. Il n'y a plus d'émission d'enfermement avec des caméras fixes et cachées. Le paf français s'est globalement calé sur le modèle des «Anges», lancé en 2011: les participants sont filmés par une équipe de tournage présente dans la maison. Ils rejouent parfois les scènes de vie et de clashs, à la manière des sitcoms, guidés par la production qui reste maîtresse du jeu. «Aujourd'hui encore, telles que ces émissions sont faites, elles encouragent les comportements déviants, les atteintes à la santé et à la sécurité psychologique des candidats», dénonce Nina Tarhouny.

«Les anciens savent négocier leur contrat. Il y a des inégalités de fou.»
Mourad Eucher, participant aux «Princes et princesses de l'amour» en 2020

Une participante qui souhaite rester anonyme raconte s'être brisé les côtes lors d'une chute sur un tournage récent. «[La production] a refusé de m'amener à l'hôpital passer des radios, sous prétexte qu'on ne peut pas plâtrer les côtes… J'ai demandé plusieurs fois des anti-inflammatoires et je n'ai jamais pu en avoir. J'ai souffert pendant trois semaines.» La jeune femme souhaite tout de même retravailler avec la production, «passionnée par le métier».

Les téléphones des candidats sont gardés par une «nounou», censée assurer les besoins de chacun, et rendus lors des jours «off», le samedi ou le dimanche –il y a les novices de la télé-réalité, et les «anciens», qui négocient l'accès à leur téléphone en semaine. Salariés mais aussi influenceurs, ils honorent ainsi leurs partenariats avec des marques en réalisant des placements de produit sur leurs réseaux sociaux depuis les lieux de tournages.

«Une sous-catégorie»

«Franchement, les nouveaux candidats se font exploiter», glisse une participante d'une célèbre émission de dating. «Les anciens savent négocier leur contrat. Il y a des inégalités de fou», confirme Mourad Eucher, participant aux «Princes et princesses de l'amour» en 2020.

Les contrats varient: «intermittent du spectacle», «acteur de complément», «intervenant télé spécialisé»… «Ils sont dans une sous-catégorie de la convention collective audiovisuelle qui ne correspond pas à la réalité de ce qu'ils font», explique Jérémie Assous. Il faut compter entre 90 et 200 euros la journée pour les débutants selon des participants interrogés, jusqu'à 80.000 euros le mois et demi de tournage, pour les plus connus/les plus suivis sur Instagram.

Jean-Édouard Lipa du «Loft» racontera en 2017 avoir touché 20.000 francs de «défraiement» pour ses deux mois et dix jours dans l'émission, soit 3.000 euros.

Les témoins affirment effectuer des journées de tournage qui dépassent douze heures, terminant à 3, 4 heures du matin. «Dans le domaine médical, il arrive que le temps de travail ne soit pas respecté non plus et ce n'est pas pour autant illégal ou abusif, rappelle Sandra Gallissot, ancienne juge aux Prud'hommes. Il faut voir pourquoi la planification indicative des horaires n'est pas tenue, et si c'est en raison d'une mauvaise organisation systématique.»

Des dessous toujours opaques

En février 2021, La Grosse Équipe, qui produit «Les Anges de la télé-réalité», a été condamnée par les Prud'hommes à verser plus de 70.000 euros de dommages et intérêts à une ancienne participante qui s'était blessée sur un tournage. Chefs d'accusation retenus: «manquement à l'obligation de sécurité», «travail dissimulé», «violation du repos quotidien»… Les juges ont évoqué des «atteintes graves aux libertés individuelles, qui ne peuvent être justifiées par l'exécution du contrat de travail».

L'avocat Jérémie Assous déclare mener entre 10 et 20 procès par an liés à la télé-réalité. C'est le cas en ce moment: en avril, cinq anciennes candidates, dont Angèle Salentino, se sont fédérés autour d'un hashtag, #Boycottlesanges. Elles dénoncent le harcèlement, les humiliations et le sexisme dont elles disent avoir été victimes durant certains tournages, au vu et au su d'une production complice, qui enfreindrait donc le code du travail.

Il n'existe pas de syndicat pour les candidats de télé-réalités. Celui des Français artistes interprètes affirme «ne pas avoir été approché par des personnes travaillant sur des télé-réalités». Ni Jérémie Assous ni aucun des témoins n'a accepté de communiquer ses contrats, souvent pour ne pas porter préjudice aux sociétés de production. L'un d'eux l'a même brûlé, «pour move on».

Contactés, le CSA, le ministère du Travail et les sociétés de production n'ont pas donné suite à nos questions.


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