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Assaut contre le Capitole: l'histoire du journaliste qui hésitait à collaborer avec le FBI

Temps de lecture : 9 min

J'ai filmé l'émeute du 6 janvier 2021 de l'intérieur. Quand les services de renseignement m'ont contacté pour obtenir des informations supplémentaires, j'ai été confronté à un sérieux cas de conscience.

Le Bureau fédéral d'enquête des États-Unis est à la recherche des personnes qui se sont introduites au sein de l'édifice. | Samuel Corum / Getty Images North America / AFP 
Le Bureau fédéral d'enquête des États-Unis est à la recherche des personnes qui se sont introduites au sein de l'édifice. | Samuel Corum / Getty Images North America / AFP 

Je ne sais pas grand-chose du type à la cigarette. Tout ce que je sais, c'est qu'au beau milieu du Capitole de Washington, D.C., le 6 janvier, alors qu'une foule de trumpistes se déchaînait autour de lui, il s'était écarté pour une pause clope. Je m'étais approché de lui et j'avais tout de suite dit que j'étais journaliste. Je lui avais ensuite demandé si je pouvais le prendre en photo. Il avait répondu «À fond» et avait posé pour moi, en écartant sa veste pour révéler un t-shirt rouge vif flanqué de l'inscription «Trump est mon président».

J'ai pris sa photo entre deux images d'émeutiers défonçant portes et fenêtres, menaçant des journalistes et qui allaient terminer par se heurter à la police. Je n'ai pas trouvé l'image particulièrement remarquable. C'était l'une des quelques photos accompagnant mon reportage sur ce que j'avais vu de l'émeute du Capitole le 6 janvier 2021.

Je n'avais pas revu cette image jusqu'à ce que quelqu'un m'envoie récemment un lien vers le site des personnes les plus recherchées par le FBI. Là, répertorié à la photo 390, j'ai été un peu surpris de trouver le type à la cigarette, dans la pose souriante qu'il avait prise pour moi ce jour-là. Sans avoir la moindre idée de la façon dont il s'était retrouvé là.

Après avoir écrit mon premier article le 6 janvier, et publié d'autres photos et vidéos cette semaine-là, des centaines de réponses avaient afflué sur Twitter et ailleurs. Certaines se moquaient des gens immortalisées dans mes images. D'autres me menaçaient. Mais le commentaire le plus fréquent, et de loin, disait qu'il me fallait remettre immédiatement tous ces documents aux autorités. Les demandes étaient arrivées par dizaines, émanant aussi bien de comptes anonymes que de célébrités. L'actrice Patricia Arquette m'avait ainsi imploré de donner mes images au FBI.

Ce qui m'avait mis mal à l'aise. J'ai plus de 1.000 photos et vidéos non publiées prises lors de l'émeute du Capitole, archivées sur un disque dur de secours. Elles prennent la poussière dans un placard chez moi et je me demande souvent si je ne pourrais pas en faire un meilleur usage. Mes ratés et autres images pas très bonnes me semblent trop sacrées pour être supprimées, vu l'importance de l'événement, mais je ne sais pas pour autant quoi en faire.

Comme n'importe qui d'autre, le FBI peut lire mon travail –et j'ai effectivement appris qu'il l'avait fait– mais je n'avais vraiment pas envie de remettre mes données non publiées au gouvernement. Franchement, une grande partie de mon travail jusqu'à ce jour, et par la suite, a été consacrée à la manière dont les forces de l'ordre n'avaient pas réussi à empêcher ce qui s'est passé, alors même que les émeutiers maraudaient autour du Capitole et vandalisaient les environs.

J'étais à Washington en tant que journaliste pour montrer ce que ces échecs systémiques, et bien d'autres avant eux, avaient engendré. Je n'étais certainement pas là pour aider les mêmes agences qui s'étaient loupées au départ.

Détectives du dimanche

Mais dans les mois qui ont suivi, c'est précisément ce que beaucoup de gens ont fait. Ronan Farrow et d'autres journalistes ont mis leurs tribunes à profit pour orienter leurs lecteurs vers le FBI. Il y a aussi les «chasseurs d'insurrection», dans lesquels on trouve des acteurs au chômage, des consultants et des mères au foyer, qui passent au peigne fin des heures de vidéos et de photos pour essayer de retrouver et d'identifier des émeutiers.

D'après ma propre collection, il est fort probable qu'internet trouve un indice qui m'aurait échappé. Par exemple, je n'ai remarqué le gars qui avait volé la plaque de Nancy Pelosi dans le coin d'une de mes images qu'après avoir trié les photos des dizaines de fois. Les chasseurs ont connu quelques succès: un vétéran de l'armée de l'air a ainsi été démasqué grâce à une initiative collective sur Twitter après avoir été photographié au Sénat portant un équipement paramilitaire et des serre-câbles. Il a été l'un des premiers émeutiers à être arrêté et inculpé.

Mais la chose peut aussi être périlleuse. Ces détectives du dimanche ont ainsi livré des gens qui n'avaient rien à voir avec cet événement, comme ce pompier à la retraite qui se trouvait à 700 kilomètres de Washington.

Le FBI aux aguets

Je sais que mon travail publié a été utilisé dans ce genre d'expéditions d'identification. Je l'ai accepté, même si cela n'était pas du tout dans les intentions. Et je me sentais confiant dans ma position, que ce n'était pas mon rôle d'en faire plus. Puis j'ai vu ma photo sur le site des personnes les plus recherchées par le FBI, sans savoir trop quoi faire. J'ai donc appelé le FBI pour leur demander où ils avaient obtenu ma photo.

J'ai contacté l'agence par un canal public. Après m'avoir d'abord parlé en off, un employé du FBI m'a dit que je pouvais retranscrire notre conversation dans ses grandes lignes. «On nous a dit qu'elle nous est parvenue d'un informateur, via notre boîte de signalement dédiée», m'a expliqué cet employé au sujet de ma photo. Comme je l'avais posté avec d'autres sur internet, il est probable que quelqu'un l'ait vue et l'ait envoyée lui-même.

J'ai donc appelé le FBI pour leur demander où ils avaient obtenu ma photo.

J'ai demandé si le FBI faisait appel à des journalistes pour l'aider dans ses enquêtes du 6 janvier. La réponse a été plus évasive, et on m'a demandé de ne pas la citer directement. Selon l'employé, si des agents tombent sur une image ou une vidéo et veulent en savoir davantage, ils doivent, par une procédure de validation rigoureuse, prendre un premier contact avec des journalistes comme moi. Là, ils pourraient me demander si je suis disposé à leur en parler. Si je ne le suis pas, ils peuvent envisager de citer mes employeurs à comparaître. Même si on m'a assuré que cela était hautement improbable, je sais bien que ce genre d'histoire peut se terminer d'une tout autre manière.

L'employé m'a demandé si je voulais que la photo soit retirée. Spontanément, j'ai dit non. Ce n'était pas moi qui l'avais envoyée, même si elle était parvenue à l'agence à cause de mes publications. J'ai donc décidé de ne rien en faire.

Collaborer sans pression

Puis, des semaines plus tard, j'ai été contacté par quelqu'un d'autre au FBI. «Bonjour M. Ismail», disait ce nouveau message. «Je vous contacte au sujet de votre vidéo que vous avez visiblement prise pendant l'émeute du Capitole». Était inclus dans le message un lien vers une vidéo que j'avais postée sur Twitter il y a des mois, montrant un groupe paramilitaire d'extrême droite agressant une équipe de tournage dans l'enceinte du Capitole. «Je m'intéresse à plusieurs des individus présents sur votre vidéo», poursuivait l'employé du FBI.

J'ai accepté d'en discuter davantage. Mais au téléphone, l'agent, qui a demandé à ne pas être nommé, a senti que j'étais mal à l'aise à l'idée de lui dire quoi que ce soit.

«C'est un peu tendu, non? Parce que vous faites votre boulot et nous le nôtre», m'a-t-il dit. «Nous voulons être très prudents lorsque nous parlons à des journalistes comme vous et nous respectons votre prérogative de collecte d'informations. Je veux juste vous le faire savoir. De par cette relation, nous sommes limités dans ce que nous pouvons ou non vous demander. Donc, si je vous semble un peu bizarre, sachez simplement que j'ai mes propres limites et que je ne peux pas vous poser des questions que je vous poserais autrement sans obtenir une autorisation supplémentaire significative.»

Le 6 janvier 2021, le Capitole est pris d'assaut par des émeutiers trumpistes. | Saul Loeb / AFP

Il m'a assuré que je n'avais aucune obligation de coopérer. «Ce n'est pas comme si nous exigions ou ordonnions quoi que ce soit. Ce n'est pas le but de cet appel. C'est une demande que nous vous faisons parce que vous disposez d'images relatives à ce dossier», a-t-il ajouté.

La conversation s'est ensuite focalisée sur moi. «Vous étiez physiquement là, n'est-ce pas?», a-t-il demandé. Je l'avais déjà admis dans mon reportage, mais je n'avais pas envie de le redire à un agent du FBI au téléphone. Je lui ai demandé s'il avait lu mon récit de l'émeute, publié dans Slate. Il me répond: «Oui.» «Je ne vais pas en dire davantage. Je n'essaye pas de vous mettre dans le pétrin. Ne vous inquiétez pas.»

L'échange n'a pas tardé à se terminer. Aucune pression légale ne pesait sur moi. Mais l'offre était sans ambiguité: si je le voulais, je pouvais partager ce que j'avais.

Examen de conscience

Alors que je réfléchissais à ce que je devais faire, j'ai contacté Mickey Osterreicher. Fort d'une longue carrière de photojournaliste, il est aujourd'hui conseiller général de la National Press Photographers Association. Il m'a dit que mon dilemme lui rappelait un cas survenu l'année dernière à Seattle: en l'espace de quatre-vingt-dix minutes, alors que les manifestations de George Floyd avaient tourné à la violence, des émeutiers avaient incendié des voitures de police et volé plusieurs armes. Les images de la vidéosurveillance étaient trop floues pour aider le service de police de Seattle, qui allait donc citer à comparaître plusieurs organes de presse présents dans les environs afin d'obtenir leurs fichiers.

En mai 2020, de violentes protestations éclatent à Seattle en réaction à la mort de George Floyd. | David Ryder / Getty Images North America / AFP

«Ils se sont battus bec et ongles pour ne pas avoir à donner ces images», m'a expliqué Osterreicher. «D'un côté, ils se disaient que s'ils ne coopéraient pas, quelque chose de grave allait peut-être arriver à cause de ces gens et de ces armes. Sauf qu'il en va ici d'un principe encore plus important: ce n'est pas le travail des journalistes de faire celui de la police. Parce que si nous leur donnons des images qui n'ont pas été publiées, qu'en sera-t-il quand ils viendront nous dire: Salut, nous savons que vous avez écrit cette histoire; nous voulons vos notes”.»

Les organismes de presse ont fait valoir qu'ils étaient protégés par des «lois-boucliers» qui évitent à certains journalistes d'être cités à comparaître par les forces de l'ordre. Mais l'affaire s'est dissipée après l'arrestation par la police de Seattle d'un suspect sans recours à des travaux journalistiques inédits.

«Ce n'est pas le travail des journalistes de faire celui de la police.»
Mickey Osterreicher, photojournaliste

Selon Osterreicher, la réponse à mon cas de conscience était souvent celle que j'avais déjà donnée.

«La solution est plutôt élégante. Et c'est très simple: on parle d'images et de vidéos associées à un article. Il suffit donc de dire: “Les images sont là, elles sont publiées, faites-vous plaisir”», a-t-il ajouté. «Vous étiez là pour faire un travail journalistique. Pour photographier, enregistrer, rassembler et diffuser des informations et des images au public. Si vous rendez un service public en publiant ces images, je pense que vous n'aurez aucun mal à le faire, puis à diriger le FBI ou qui que ce soit vers ces images. Si vous ne l'êtes pas, alors ne le faites pas.»

D'après son expérience, les forces de l'ordre ont tendance à s'en contenter. «Ils semblent avoir obtenu ce dont ils ont besoin avec les images publiées, simplement parce que la plupart du temps, ce sont les images les plus fortes qui sont sorties. C'est à peu près la meilleure façon d'aborder ce problème.»

Dans mon cas, le FBI voulait clairement plus que ce que j'avais publié. J'ai d'autres photos du type à la cigarette, mais je n'ai aucun intérêt à faciliter les poursuites à son encontre, ni à celle de quiconque pouvant apparaître dans mes clichés; ce n'est tout simplement pas la valeur du journalisme que j'ai produit ce jour-là.

Mais il y a eu ensuite la vidéo du groupe paramilitaire tabassant une équipe de journalistes. Un membre de ce même groupe m'avait menacé pour l'avoir enregistrée, exigeant que j'efface mes fichiers ou que j'en subisse les conséquences. (Je m'en suis sorti indemne.) Je sais le passif de ce groupe, qui compte des crimes de haine vraiment horribles. J'ai réfléchi pendant plusieurs jours, et je ne sais toujours pas si j'ai fait le bon choix, mais j'ai repris contact avec l'agent et lui ai envoyé la vidéo complète de l'agression.

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