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La victoire des talibans en Afghanistan ne devrait surprendre personne

Temps de lecture : 5 min

L'abandon brutal du pays par les États-Unis vient achever une guerre déjà perdue depuis longtemps. Une réalité dissimulée à l'opinion publique par trois présidences successives.

Les talibans ont reconquis l'Afghanistan en entrant le 15 août 2021 dans la capitale, Kaboul. | AFP 
Les talibans ont reconquis l'Afghanistan en entrant le 15 août 2021 dans la capitale, Kaboul. | AFP 

Depuis la chute de Kaboul, la comparaison est dans toutes les têtes. L'image d'un hélicoptère de transport américain Chinook survolant l'ambassade des États-Unis à Kaboul rappelle inévitablement une autre débâcle historique, celle de l'évacuation en urgence de Saïgon, au Vietnam, en avril 1975.

Les dernières semaines de l'offensive des talibans qui ont conduit à la chute de Kaboul ont offert une ultime illustration des erreurs d'appréciation américaines. Quatre jours avant la chute de la capitale, les analystes militaires du Pentagone estimaient que la ville en tiendrait encore quatre-vingt-dix. Le 8 juillet, lors d'une conférence de presse, le président Joe Biden assurait que la victoire des talibans n'était pas inévitable, et se montrait rassurant sur les capacités de résistance de l'armée nationale afghane. Interrogé sur un éventuel parallèle entre l'Afghanistan et le Vietnam, il avait répondu: «Vous n'assisterez pas à une évacuation de l'Afghanistan depuis le toit de l'ambassade américaine.»

Le président américain ne croyait sûrement pas un seul instant à la véracité de ses dires, son objectif principal étant de tenir sa promesse de campagne: faire sortir les États-Unis des forever wars (guerres éternelles) en Afghanistan et au Moyen-Orient, et ramener les boys à la maison. Mais si l'intervention américaine en Afghanistan a duré si longtemps –suffisamment pour que certains soldats envoyés combattre aient été trop jeunes pour avoir connu les attentats du 11 septembre 2001– c'est justement en grande partie en raison des mensonges et du déni de trois administrations américaines successives.

Une guerre sans plan

Le parallèle entre le Vietnam et l'Afghanistan ne tient pas que grâce aux images, mais aussi en raison des nombreux dysfonctionnements politiques qui ont conduit à des défaites similaires à plus de quarante ans d'écart. Le conflit au Vietnam avait eu ses Pentagon Papers, la publication par le New York Times d'une étude du département américain de la Défense, révélant le fossé entre le discours de la Maison-Blanche et la réalité sur le terrain. En décembre 2019, le Washington Post publiait cette fois les Afghanistan Papers. Après des années de batailles juridiques, le quotidien américain avait mis la main sur le rapport du Special Inspector General for Afghanistan Reconstruction (Sigar).

De 2014 à 2018, cette instance a interviewé des centaines de responsables politiques, de militaires et de diplomates. Là encore, leur appréciation, tenue à l'écart du public, contrastait radicalement avec les discours officiels.

La plupart des responsables de la guerre admettent par exemple qu'ils ne savent pas qui est leur ennemi en Afghanistan: Al-Qaida? Les talibans? Le Pakistan, accusé de soutenir les talibans? Ou encore le groupe État islamique? Interrogé sur le sujet, Donald Rumsfeld, secrétaire américain à la Défense de 2001 à 2006, avait lui-même confié au Sigar qu'il n'avait «aucune visibilité sur l'identité des “méchants”».

Les États-Unis se sont ainsi lancés dans une guerre sans en avoir défini la stratégie. George W. Bush a initié le conflit en 2001 avec des objectifs en apparence clairs: détruire Al-Qaida, renverser le régime des talibans et s'assurer que l'Afghanistan ne redevienne jamais un havre à partir duquel des terroristes seraient en mesure de commettre un nouveau 11-Septembre. Ces objectifs ont en réalité été atteints entre 2001 et 2002, les chefs talibans et les leaders d'Al-Qaida étant soit morts, soit en fuite. Mais dès 2003, Bush se prépare à envahir un autre pays, l'Irak, remettant l'Afghanistan à plus tard.

Des combattants talibans sur une colline près de Jalalabad, le 14 octobre 2001. | Tariq Mahmood / AFP

L'un des diplomates interrogés par le Sigar y voyait déjà une erreur d'hubris: «Pour commencer, il ne faudrait envahir qu'un seul pays à la fois», ironisait-il, craignant la saturation du système politique et militaire américain.

Lorsque Barack Obama devient président en 2009, Al-Qaida n'a plus de prise en Afghanistan, mais les talibans reprennent déjà du terrain. Le président démocrate définit alors des objectifs radicalement différents des buts initiaux et enclenche une campagne massive de contre-insurrection en envoyant plus de troupes. Il espère reproduire les succès du Surge mené par le général David Petraeus en Irak, en 2007, qui avait notamment permis de mettre Al-Qaida en déroute.

Une victoire impossible à répliquer en Afghanistan, d'après les officiels consultés par le Sigar. La Maison-Blanche assurait pourtant à la population américaine «faire des progrès», allant jusqu'à présenter des statistiques biaisées, comme l'avait fait le secrétaire à la Défense Robert McNamara à l'époque du Vietnam. L'une des principales erreurs d'Obama, qui avait lui aussi promis un retrait pour se faire élire: fixer des délais artificiels de victoire. Les talibans n'avaient plus qu'à résister et attendre.

Trop vite, trop fort

Tout au long du conflit, comme à l'époque du Vietnam, les administrations américaines successives n'ont pas non plus voulu voir le problème posé par leur principal allié: le gouvernement afghan. Bush et Obama avaient tous deux assuré aux Américains qu'ils ne tomberaient pas dans le piège du nation-building (fabrication d'un État stable). En 2018, le Washington Post relevait que les États-Unis avaient pourtant débloqué 133 milliards de dollars pour permettre à l'État afghan de se développer –un montant supérieur à celui dépensé pour reconstruire l'Europe après la Seconde Guerre mondiale avec le plan Marshall. La défaite militaire fulgurante de l'armée nationale afghane au cours de ces dernières semaines suffit pour en évaluer les résultats.

Un responsable du département américain de la Défense a d'ailleurs affirmé au Sigar que la création d'un État démocratique stable en Afghanistan aurait en réalité probablement pris «une centaine d'années» dans un pays où la population n'a connu que le tribalisme, la monarchie, le communisme et la charia.

Bush et Obama avaient tous deux assuré aux Américains qu'ils ne tomberaient pas dans le piège du «nation-building».

Surtout, l'immense afflux de dollars américains en Afghanistan a fait exploser une corruption déjà endémique. Le gouvernement d'Hamid Karzai (président afghan de 2004 à 2014) était ainsi décrit comme rien de mois qu'une kleptocratie dès 2006 par des officiels américains. L'argent de la reconstruction était en grande partie détourné par un régime soutenu par les Américains eux-mêmes, en toute impunité. Une réalité largement cachée aux contribuables américains, Obama ayant assuré que la «guerre contre la corruption», elle aussi, progressait. Sur le terrain, la population afghane, interdite d'accès aux richesses, avait quant à elle de plus en plus de raisons de se tourner vers les talibans.

Enfin, les nombreuses morts civiles causées par les forces américaines sont restées majoritairement impunies. Selon une étude basée sur des données de l'ONU, les pertes civiles dues aux frappes aériennes ont augmenté de 330% entre 2016, dernière année du mandat d'Obama, et 2019. Entre 2016 et 2020, sous la présidence Trump, les frappes des aviations américaine et afghane auraient tué près de 4.000 civils, dont 40% d'enfants. De quoi, là encore, amoindrir la confiance des Afghans dans leur gouvernement.

Après les premiers bombardements américains en octobre 2001, George W. Bush avait déclaré à la presse: «Nous avons beaucoup appris du Vietnam.» Vingt ans et au moins des dizaines de milliers de morts plus tard, la question est désormais de savoir quelles leçons seront tirées de l'Afghanistan.

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