Monde

Thaïlande: un parfum de guerre civile

Jean-Claude Pomonti, mis à jour le 17.05.2010 à 19 h 24

A Bangkok, c'est l'état d'urgence. Mais pas encore le chaos.

Bangkok ne brûle pas, du moins pas encore. Mais le centre de la capitale thaïlandaise est dominé par des colonnes de fumée noire, intenses, dégagées par la mise à feu de pneus usagers utilisés, par centaines, pour former des barricades. La fumée protège les manifestants. Elle aveugle les tirs de soldats par ailleurs peu motivés. Des dizaines de jeunes gens aguerris peuvent ainsi donner l'impression d'une ébauche de guerre civile, surtout quand des explosions et des tirs d'armes automatiques se font entendre, ici et là. Mais une grande partie de la mégapole - une dizaine de millions d'habitants, sur les 67 millions que compte le royaume - continue de respirer.

29 morts en avril, 34 victimes supplémentaires depuis le 13 mai, avec le décès, le 17 mai, de Seh Daeng, général rebelle, mort quatre jours après avoir eu la tête transpercée par une balle, de la tempe à la nuque. «Seh» est le titre accordé aux diplômés de l'école d'état-major, l'élite militaire. Suspendu de ses fonctions, il participait à l'organisation de la défense du «camp retranché» des Rouges, à Rajprasong, ancien cœur du shoping régional avec ses luxueux centres commerciaux entourés d'hôtels cinq étoiles. Depuis le 12 mars, début des manifestations des Rouges, les affrontements ont également fait 1.500 blessés.

La débrouille pour tenir le coup

Rajprasong est aujourd'hui un campement, un village de toile entre des gratte-ciel, que l'armée tente d'isoler. Sur une vaste estrade, les leaders des Rouges s'égosillent à réclamer le renvoi du Premier ministre Abhisit Vejjajiva, qu'ils jugent illégitime, et la dissolution immédiate du Parlement. Abhisit leur avait proposé une dissolution fin septembre et de nouvelles élections le 14 novembre, soit plus d'un an avant le terme de la législature en cours. Mais les éléments durs de la direction rouge se sont rebiffés. Abhisit a donc retiré sa proposition et annoncé une épreuve de force.

Rajprasong - un campement, dit-on, de trois km2 - a été isolé, eau et électricité coupées, suppression du ramassage des ordures. Les accès en ont été fermés. On peut en sortir, non y entrer. Le gouvernement a menacé de décréter un couvre-feu total. Des renforts militaires ont été dépêchés alentour. Les soldats ont reçu l'autorisation de riposter en utilisant des balles réelles, non en caoutchouc. Les «assiégés» ont fini par accepter que les enfants et les vieux, si ces derniers le souhaitent, soient transférés dans une «zone neutre», en l'occurrence le territoire occupé par la vaste pagode la plus proche.

La débrouille, toutefois, permet aux centaines de Rouges qui s'y trouvent encore de tenir le coup. Ils sont ravitaillés, ils disposent de leurs propres générateurs. Ils ont des complices. La Thaïlande se décline entre guillemets. A Rajprasong, des leaders rouges en mission, le dos au mur, sont entourés de militants, de partisans qui ne calculent pas, veulent tout simplement le changement et semblent déterminés à se sacrifier pour l'obtenir. A demeurer sur place jusqu'au bout, quel que soit ce bout. Enfin, il y a les gardes en charge de la sécurité. Des armes circulent. Des militaires, à la retraite ou d'active, seraient présents.

Aucun compromis envisageable

Il n'y a, malheureusement, pas d'issue. En proposant des élections le 14 novembre, Abhisit avait offert au mieux une trêve, une pause. La lutte aurait repris avec la campagne électorale. Le dysfonctionnement du système s'est accru. Les frustrations, les amertumes se sont accumulées au fil du temps. La crise est à plusieurs étages. Les militaires, au rôle prépondérant, sont divisés. Les revendications des pauvres face à une «élite» accrochée à ses privilèges ne sont qu'une partie de l'affaire. Bien tardivement, le 16 mai, l'armée et le gouvernement ont annoncé le gel de 106 comptes bancaires dans le cadre d'un strict contrôle des transactions avec l'étranger des sociétés censées alimenter les Rouges, notamment celles de l'ancien premier exilé, Thaksin Shinawatra, parrain du mouvement rouge. Ils s'en prennent désormais aux portefeuilles de leurs adversaires.

Les enjeux sont élevés et, pour l'instant, aucun compromis ne semble envisageable. Les volutes de fumées vont donc continuer d'envelopper le centre de Bangkok. Le gouvernement a reporté la rentrée scolaire et les administrations bénéficient de deux jours de congés supplémentaires. La navigation est à vue. De reports en reports, la Thaïlande s'affaiblit. Le gouvernement vient d'étendre au tiers du pays l'état d'urgence appliqué depuis des semaines à Bangkok et dans ses environs. Il y a la crainte que la province se mêle plus franchement de la partie. Il y aussi celle que le vent, si jamais il tourne, entraîne d'autres retournements. Pour le moment, toutefois, Bangkok ne brûle pas encore.

Jean-Claude Pomonti

Photo: Un enfant à Bangkok / REUTERS, Adrees Latif

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Jean-Claude Pomonti
Jean-Claude Pomonti (23 articles)
Journaliste
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