Culture

«Drive My Car», le grand voyage en douce

Temps de lecture : 5 min

Événement majeur du dernier Festival de Cannes, le film de Ryūsuke Hamaguchi circule avec grâce entre plusieurs récits et manières de raconter pour approcher des abîmes et inventer des chemins entre les présents et les absents, le présent et le passé.

Kafuku (Hidetoshi Nishijima), le metteur en scène et Misaki (Tokô Miura) la conductrice, en mouvement et immobiles, dans le même habitacle mais pas le même monde. | Diaphana
Kafuku (Hidetoshi Nishijima), le metteur en scène et Misaki (Tokô Miura) la conductrice, en mouvement et immobiles, dans le même habitacle mais pas le même monde. | Diaphana

Il est des films, plus ou moins réussis, qui suivent un chemin balisé, dont on reconnaît au passage les points d'appui, les repères et les enchaînements. Il est des films, plus ou moins réussis, qui sans cesse déjouent les usages de la narration, changent de registre, dont la mise en scène s'évertue à défaire les liens habituels entre causes et effets.

Et il est Drive My Car, qui semble construit avec les ingrédients classiques, voire conventionnels, du récit et de la réalisation, et ne cesse d'ouvrir des espaces imprévus, des brèches immenses, parfois accueillantes et parfois inquiétantes, des zones sans phares ni balises, mais propres à accueillir la rêverie de chacun·e, les questions de chacun·e, les peurs et les désirs de chacun·e.

Il est dit dans Drive My Car que le nom du personnage principal, le metteur en scène de théâtre et acteur Kafuku, signifie en japonais «bonheur dans le foyer». Mais, si le film sera constamment placé sous l'influence de Tchékhov, dont Kafuku dirige une mise en scène d'Oncle Vania, on peut aisément entendre dans son patronyme la japonisation de Kafka.

À bien des égards, le vertige cinématographique ouvrant sur les abîmes des humains qu'engendre Ryūsuke Hamaguchi peut se comparer au vertige littéraire sous les apparences d'un roman linéaire qu'engendrent Le Château ou Le Procès.

Le bonheur dans le foyer peut être, en effet, une des très nombreuses facettes par lesquelles aborder le film. Kafuku est heureux en amour avec Oto, cette femme qui elle-même l'aime infiniment, et qui pourtant le trompe, ce qu'il a découvert. Il est heureux avec elle malgré la tragédie qui les a frappés près de vingt ans plus tôt, et dont ils ne se sont jamais vraiment remis. Et puis Oto est morte.

Les vivantes et les mortes, les voix et les silences

Chaque jour, Kafuku écoute sa voix, au volant de cet objet qui semble, lui aussi, une métaphore de tout le film, sa voiture. Une voiture à première vue ordinaire, mais avec le volant à gauche, contrairement à l'usage au Japon, et d'une marque un peu singulière dans ce pays grand producteur de véhicules: une Saab 900 rouge vif, là où règnent les couleurs douces et discrètes.

Chaque jour, Kafuku écoute la voix d'Oto, qui a enregistré tout le texte d'Oncle Vania, pour l'aider à préparer sa mise en scène et l'interprétation du rôle-titre.

Qu'un petit accident, et une réglementation aux airs de décret de quelques divinités, le contraignent à laisser le volant à Misaki, jeune fille mystérieuse à force d'efficacité laconique et déférente, sera l'un de ces déplacements ni complètement improbables ni vraiment logiques qui ne cessent de décentrer le film.

Kafuku et Oto (Reika Kirishima), sa femme bien-aimée. | Diaphana

En douceur, ces glissements permettent de lui inventer une continuité imparfaitement linéaire, sans que jamais aucune bifurcation, aucune accélération, aucun freinage ne semble une secousse artificielle, un coup de force scénaristique ou de réalisation.

Hamaguchi conduit son film comme Misaki conduit la voiture, avec une souplesse que finit par reconnaître Kafuku, d'abord réticent à être dépossédé du volant.

Adolescente, la jeune fille a appris à conduire, là-bas dans la campagne tout au nord, sous la férule d'une mère violente et à demi-folle, qui la battait lorsqu'elle infligeait un à-coup au véhicule.

Trois, cinq, dix histoires

C'est une histoire, une autre histoire, celle de Misaki. Des histoires, il y en a trois, cinq, dix qui surgissent ou affleurent doucement au fil de Drive My Car. Certaines y deviendront centrales, d'autres non.

Il ne s'agit nullement d'un film paisible. Il y aura plusieurs morts violentes au cours du récit, des récits qui font le film. L'extrême douceur est dans la façon d'agencer ces récits, ces enjeux, ces conflits, de les faire apparaître, se répondre, parfois s'éclairer et parfois non, pour mieux approcher un monde habité de forces obscures, de pulsions, de solitudes, de culpabilité.

Kafuku est un metteur en scène reconnu, qui a pour habitude de faire jouer les pièces qu'il monte par des interprètes originaires de différents pays, chacun dans sa langue (avec sur-titrage en fond de scène). Lors de la sélection des acteurs et actrices pour Oncle Vania, il fait un choix qui ajoute une autre forme d'étrangeté.

À la surprise générale, y compris de l'intéressé, il choisit pour le rôle-titre Takatsuki, le jeune premier qu'il sait avoir été l'amant de sa femme, au lieu de jouer lui-même comme prévu le velléitaire aigri qui donne son titre à l'œuvre de Tchékhov.

Autre ajout-déplacement: il confie l'un des principaux rôles féminins à une actrice coréenne muette, qui s'exprime –admirablement– dans le langage des signes de son pays.

Takatsuki (Masaki Okada), le jeune acteur qui aima la femme de celui qui à présent le met en scène, en lui ayant cédé le rôle principal sur les planches pour tenter de retrouver une place dans sa propre vie. | Diaphana

Cette «babélisation» généralisée ne concerne évidemment pas que la mise en scène de la pièce. Elle est, de multiples manières, le principe actif de tout le film. Les origines, les aptitudes physiques, les âges, les fonctions sociales, les secrets refoulés au plus profond de soi «parlent» une myriade de langues, qui le plus souvent croient se comprendre.

Il faudra une crise, un jeu pervers entre deux hommes dont aucun n'est méchant, et surtout un long voyage, pour qu'un peu de traduction advienne. Celle qui réconcilie, au moins partiellement, les deux usagers de la voiture rouge, la jeune fille qui conduit et l'homme mûr assis d'abord à l'arrière, ensuite à côté d'elle.

Ils sont au cœur du récit principal, après qu'une séquence magnifique, où il importe que figure également un chien, ait montré une autre possibilité de partage, lors d'un dîner chez l'assistant coréen et sa femme, l'actrice muette.

Dans la voiture durant les trajets entre son domicile et le lieu de répétition, la voix de la femme morte joue tous les rôles de la pièce de Tchékhov –tous sauf celui de Vania, qui devait être pris par Kafuku, afin qu'il répète ses répliques. Avec d'autres mots que les siens, ses mots qu'il n'avait pas prononcés, avec les mots du dramaturge russe, il dialogue ainsi par-delà la mort avec celle qu'il aimait, qui l'aimait et le trompait, et qui n'est plus là.

Dans la voiture, il y a d'autres fantômes, une petite fille bien réelle et une petite fille imaginaire, qui elles aussi sont mortes tragiquement.

Un délicat sortilège

Dans la voiture comme un cocon protecteur ou comme un sarcophage mental, autour de la table de répétition de la pièce au défi tranchant de la vérité d'un texte, dans un bar devant des verres trop remplis d'alcool, au long d'une succession de tunnels parcourus la nuit sans dormir, dans un champ de neige immaculée, ce sont comme d'innombrables voyages qu'un délicat sortilège aurait fondus en un.

Il est ironique que ce film, qui marque un immense accomplissement du réalisateur déjà remarqué pour Asako I & II et pour Contes du hasard et autres fantaisies, ce film qui fut une des plus belles révélations du Festival de Cannes, y ait reçu le Prix du scénario.

Assurément le travail de scénario est remarquable, surtout pour la manière dont il bouleverse la nouvelle éponyme de Murakami, issue du recueil Des hommes sans femmes, dont il s'inspire.

Mais c'est à l'évidence sa mise en scène qui permet ce miracle comme composé d'une multitude de nappes émotionnelles, significatives, poétiques, sensorielles, tout en inventant constamment l'improbable et nécessaire unité.

Drive My Car

de Ryūsuke Hamaguchi

avec Hidetoshi Nishijima, Tokô Miura, Masaki Okada, Reika Kirishima

Séances

Durée: 2h59

Sortie le 18 août 2021

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