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Face aux flammes qui dévorent la Grèce, le gouvernement coupable?

Temps de lecture : 5 min

Malgré la récurrence des incendies dans le pays, leur gestion s'avère chaque année catastrophique.

L’été n’est pas fini, mais trois personnes ont perdu la vie et plus de 100.000 hectares sont déjà partis en fumée. | Angelos Tzortzinis / AFP
L’été n’est pas fini, mais trois personnes ont perdu la vie et plus de 100.000 hectares sont déjà partis en fumée. | Angelos Tzortzinis / AFP

«Rien n'est plus amer que d'avoir la nostalgie de son pays, quand on vit dans son pays.» Les vers de Georges Seferis, prix Nobel de littérature en 1963, résonnent dans le cœur de nombreux Grecs en cette période douloureuse.

La disparition de 100.000 hectares dans le pays, partis en fumée dans des incendies d'une ampleur historique, laisse un vide aux conséquences dramatiques. Encore précisément inestimables, les dégâts économiques et environnementaux semblent déjà colossaux. Dans le Péloponnèse, sur les îles de Kos et de Rhodes, dans la banlieue d'Athènes et surtout dans le nord d'Eubée, les flammes ont englouti forêts, animaux et maisons dans une «une catastrophe écologique immense», selon les mots du Premier ministre conservateur Kyriákos Mitsotákis.

Officiellement maîtrisés ce vendredi 13 août, les incendies se sont propagés pendant deux semaines, mettant en lumière l'inefficacité d'un État faible et mal préparé contre un phénomène qui se répète pourtant. À la nostalgie de «paradis perdus», se mêlent colère et indignation chez une population livrée à elle-même, abandonnée et indignée face aux manques de moyens déployés.

Un «Immense bordel»

Les pompiers grecs actifs, estimés à 14.000, ont souffert de la comparaison avec leurs homologues venus de Roumanie, de République Tchèque ou de Slovaquie, combattre à leurs côtés. Avec une moyenne d'âge supérieure à 45 ans et des conditions physiques limitées, les Grecs peinent à rendre efficaces leurs opérations. Ils travaillent avec des équipements vétustes, composés de lances à eau trouées et de camions vieux de plus de dix ans.

Après une décennie d'austérité et des coupes budgétaires dans les services de l'État, le corps des pompiers s'est considérablement affaibli. Dimitris Stathopoulos, président de la fédération des pompiers de Grèce, estime à 4.000 les embauches nécessaires immédiatement. «Nous sommes constamment en alerte. Nous avons des pénuries contre les incendies», commente-t-il. Sur les 74 bombardiers et hélicoptères dont dispose le pays, seuls vingt volaient en même temps.

Les habitants protègent leur foyer à l'aide de jets d'eau, de tracteurs et de branches d'oliviers. | Angelos Tzortzinis/ AFP

Financés à hauteur de 1,7 million d'euros, bien loin des 15 millions réclamés pour travailler à la prévention des incendies, les services forestiers manquent également de moyens et les dernières ouvertures de postes permanents datent de 2008. Difficile d'entretenir et de protéger les régions boisées dans ces conditions.

Le gouvernement se targue d'avoir sauvé les vies humaines en priorité –trois personnes sont décédées au cours des incendies– en multipliant les ordres d'évacuation. «Nos plans d'évacuation ont fonctionné. Notre stratégie de sauver les villages a fonctionné», a défendu Kyriákos Mitsotákis lors d'une conférence de presse très attendue le jeudi 12 août.

Mais la stratégie, au-delà de témoigner de la faiblesse des forces opérationnelles, a rarement été appliquée sur le terrain par des habitants voulant coûte que coûte sauver leurs maisons. Pour pallier l'absence des services de l'État, les citoyens refusaient de quitter les villages, usant de jets d'eau, de tracteurs et de branches d'oliviers pour protéger leurs foyers. Les scènes aussi chaotiques qu'héroïques se sont multipliées pendant des jours pour sauver ce qui pouvait l'être.

«Pays du tiers monde», «Immense bordel»… Les paroles sortant de la bouche des habitants et des journalistes ces derniers jours se sont durcies à l'encontre de leur propre pays.

Politiques contestées

Après avoir esquissé des excuses lors d'une allocution télévisée plus tôt dans la semaine, sur des «possibles erreurs» commises par l'État, Kyriákos Mitsotákis s'est retranché le jeudi 12 août derrière les conséquences du changement climatique pour expliquer les proportions des feux de forêt. «Le phénomène n'est pas uniquement grec», a-t-il insisté, rappelant des situations similaires en Italie, en Algérie et en Turquie.

Deux jours auparavant, le vice-ministre de la Protection civile Níkos Hardalias qui justifiait la catastrophe, avançant que les moyens étaient «meilleurs que jamais auparavant», mais que le pays faisait «face à une situation unique, avec 586 feux déclarés en huit jours au cours du pire phénomène climatique en quarante ans».

«Le phénomène n'est pas
uniquement grec.»
Kyriákos Mitsotákis, Premier ministre

Avec un épisode caniculaire d'une semaine début août, le deuxième de l'été en Grèce, les températures à plus de 40 degrés et la sécheresse ont favorisé les conditions pour des départs de feu.

Mais pour Dimitris Karavellas, directeur général de WWF Grèce, «la crise climatique n'est pas une excuse pour échouer. Elle doit être une alarme pour changer». Et d'ajouter: «Sauver des forêts va nous demander de nous adapter et de mettre l'accent sur la prévention des incendies et une meilleure gestion des forêts.»

«Le gouvernement, tout comme le précédent, n'a pas investi pour défendre la biodiversité et les personnes qui en dépendent», accuse Alexandra Messare, directrice des programmes en Grèce pour Greenpeace. «Il devrait se concentrer sur l'arrêt des activités illégales dans les forêts, commencer à mener des investigations transparentes sur les procédures existantes pour rectifier les problèmes, enquêter sur la gestion des terres et des stratégies préventives en coopération avec les communautés locales», préconise la responsable.

La situation actuelle n'est pas la seule responsabilité du gouvernement Mitsotákis mais résulte de décennies de gestions calamiteuses et criminelles. Le parti dit «de gauche radicale» Syriza, était au pouvoir pendant les incendies de Mati ayant provoqué la mort de 102 personnes en 2018. Encore avant, le parti conservateur de la Nouvelle Démocratie gouvernait déjà en 2007 lors des feux meurtriers dans le Péloponnèse.

Changer les priorités

Tous les Grecs ont ressenti au moins une fois dans leur vie et dans leur chair la peur des flammes. Préparer ses affaires dans la nuit pour anticiper une évacuation, s'inquiéter pour un proche, rester scotché à la télévision et aux réseaux sociaux pour suivre l'avancée des feux, devient une réalité pour des millions de personnes dans le pays chaque été.

Ce vécu tranche pourtant avec l'attitude générale d'une population encore trop peu sensibilisée à la question environnementale. Le pays dans sa globalité semble ne pas prendre la mesure de la situation. Le réchauffement climatique et ses conséquences n'apparaissent jamais parmi les priorités des Grecs, quelle que soit leur place dans la société.

Tous les Grecs ont ressenti au moins une fois dans leur vie et dans leur chair la peur des flammes.

Seulement 17% des citoyens placent le combat contre le réchauffement climatique et la préservation de l'environnement en tête de leurs préoccupations, d'après un rapport du Parlement européen paru en 2019.

Selon une étude de la Banque européenne d'investissement, parue en août 2021, seules 18% des entreprises grecques investissent pour lutter contre le changement climatique, plus bas pourcentage au sein de l'UE dont la moyenne s'élève à 45%. Symbole de ce manque d'intérêt: aucun parti écologiste n'a émergé dans le pays ces dernières années.

Au cours d'un été où la douceur de l'Égée a laissé place à l'enfer des brasiers, il est temps de changer.

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