Société

«Je suis passée de “timide” à “phobique”»

Temps de lecture : 5 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Carine, qui ne parvient pas à se créer le cercle social qu'elle souhaiterait.

«Je suis assez méfiante, je reste sur la défensive, car j'ai peur de souffrir.» | Kristina Tripkovic via Unspash 
«Je suis assez méfiante, je reste sur la défensive, car j'ai peur de souffrir.» | Kristina Tripkovic via Unspash 

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par WhatsApp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Mon problème est que je n'arrive pas à me faire des amis, ou du moins, sur le long terme. Des amitiés profondes, authentiques. J'ai 34 ans, je suis célibataire (ce qui ne me dérange pas), et je dois reconnaître que j'ai un problème de sociabilité. Je suis très timide, et j'ai toujours eu un peu de mal à communiquer, mais j'ai l'impression que ça a empiré. Je suis passée de «timide» à «phobique».

J'ai pourtant l'impression de faire des efforts, je dis bonjour et discute avec les gens que je connais, essaie de rendre service, de participer aux conversations, mais je fais un blocage pour aller plus loin. Probablement, parce que j'ai souvent le sentiment de déranger. En effet, j'essaie de m'intégrer dans des groupes, mais on me fait sentir que je ne suis pas (trop) la bienvenue. J'ai deux ou trois amies, mais personne d'autre sur qui compter en cas de problème, ou de quoi constituer un réseau assez solide. Et je ne veux pas me reposer sur elles.

Je suis assez méfiante, je reste sur la défensive, car j'ai peur de souffrir. Je me suis attachée à des gens qui m'ont laissé tomber sans explication, ce qui a abîmé le peu de confiance que j'avais. Récemment, un ami, ou plutôt une connaissance, ne répond plus à mes messages, après des va-et-vient incessants durant ces derniers mois et alors que je l'ai aidé quand il en avait besoin. Bien sûr, j'ai probablement déçu moi aussi.

D'un côté, je veux aller vers eux, mais je les repousse, ou plutôt, j'ai dressé un mur entre les gens et moi à cause de mes expériences passées. Ça fait partie de la vie, mais je n'arrive pas à passer outre, comme si j'avais été traumatisée. Je ne peux pas obliger les autres à être ami avec moi ou attendre quoi que ce soit d'eux. Seulement, ça m'attriste un peu quand je les vois s'inviter, partir en vacances ensemble, faire des soirées. Comme dans la plupart des cas, je demande des nouvelles la première, mais ce n'est pas réciproque. Il m'est arrivé de proposer des sorties et ils ont accepté, mais il arrive que ça reste sans réponse. Je le vis d'autant plus mal les week-ends, les vacances d'été et le nouvel an. J'ai envie de sortir le soir, mais mes horaires ne me le permettent pas toujours. Je suis femme de ménage et je retourne au travail quand les autres rentrent ou sortent.

Carine

Chère Carine,

Il y a plusieurs éléments à prendre en compte dans votre situation. D'abord, vous n'êtes pas la seule responsable du développement de vos relations. Quand une personne ne prend pas le temps de prendre de vos nouvelles ou d'organiser quelque chose, c'est aussi un choix qu'elle fait. Et toute la bonne volonté du monde ne peut pas changer ça: vous ne pouvez pas être le seul moteur de la relation, ou alors pendant un temps assez court. De plus, de nombreux adultes se plaignent de ce sentiment de solitude et de la difficulté de se faire des amis une fois les études passées. Je comprends que le filtre des réseaux sociaux vous donne l'impression qu'autour de vous tout le monde a une vie sociale trépidante, mais je peux vous assurer qu'il n'en est rien. Et que certaines personnes qui font tant la publicité de leurs amitiés multiples n'ont pas avec toutes et tous des relations profondes et durables. Il est parfois juste question d'être «vu avec» et de «donner l'impression de».

Prenez garde à ne pas vous fourvoyer sur ce que vous désirez. Il me semble très difficile par exemple de partager une amitié profonde et sincère avec un grand groupe de personnes. Mais il est possible que des relations de différentes formes fassent partie de votre vie, il faut juste avoir conscience de leur vraie nature. De quoi avez-vous besoin pour votre équilibre? De combien? Comment analysez-vous le fait d'avoir besoin d'un chiffre ou d'un sentiment de plénitude, de remplissage de l'espace et du temps?

Pour moi, deux ou trois amies fidèles valent bien une cour de quinze personnes avec qui faire des soirées. Si vous avez besoin de plus, et d'un maillage solide, peut-être serait-il intéressant de chercher directement des personnes qui font déjà groupe, qui partagent un but ou une vision en commun. Je pense en particulier à des associations ou des groupes d'individus passionnés sur un sujet précis. Vous engager vous permettrait de trouver facilement une place au sein du groupe, mais également de partager simplement des choses avec ces nouvelles personnes. Et vous vous démarqueriez par vos actes plus que par votre habilité sociale.

Il me semble nécessaire de faire la différence entre le sentiment de solitude dont vous souffrez et l'illusion de la vie sociale et amicale des autres, dont vous semblez souffrir aussi. De nombreux adultes ont des difficultés à entrer en interaction avec les autres, et cela s'est largement empiré avec la pandémie. Vous seriez étonnée de voir combien regrettent de ne pas réussir à se faire de nouveaux amis passé la trentaine. Vous n'êtes pas seule dans cette solitude. Et je pense même que vous n'êtes pas seule à vivre avec ce sentiment de ne pas savoir interagir avec l'autre.

Je vous conseille donc de continuer à vous confronter à l'autre et à tenter de créer cette connexion jusqu'à ce que vous tombiez sur la ou les bonnes personnes qui y répondront positivement. Et je vous conseille aussi de vous intégrer à un groupe déjà formé de personnes qui partagent un but commun auquel vous pourriez participer. Cela peut-être une association de quartier, un club de lecture ou de tricot, un groupe en ligne de personnes passionnées par… ce que vous aimez dans la vie.

Enfin, se pose la question de ce qui anime votre geste. Je crois que faire ou organiser des choses pour les autres dans le but qu'ils nous aiment n'est jamais aussi efficace que de faire les mêmes choses pour le plaisir d'abord. Avant de plaire et d'avoir l'attention de l'autre, Carine, qu'est ce qui vous anime dans la vie? Qu'est-ce qui vous ferait plaisir? Si vous avez envie de sortir, faites le quand c'est possible pour vous. Ancrez-vous dans la vie, dans votre vie, et vous verrez que naturellement d'autres personnes feront leur apparition et auront envie de partager quelque chose avec vous.

Un bon début peut être de se créer des habitudes de quartier: un café toujours au même endroit au point de devenir une habituée, une séance de cinéma où vous échangeriez quelques mots avec une personne à la sortie de la salle, un voisin ou une voisine à qui vous proposez des biscuits ou un service parce que ça vous fait plaisir. Tout part de vous: il vous faut commencer à envisager le geste pour le geste, pour vous, et apprécier ensuite ce qu'il peut vous apporter.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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