Société / Monde

À Minneapolis, une entreprise palestinienne devenue symbole de la «cancel culture»

Temps de lecture : 5 min

Le boycott de Holy Land, une petite épicerie et boucherie halal, à cause de tweets racistes datant de 2012 illustre les dérives de la quête de justice sur les réseaux sociaux.

Un revendeur bio local a annoncé qu'il ne vendrait plus le houmous du magasin et que les produits sur leurs étalages seraient immédiatement donnés à des associations. | 
John Cameron via Usplash
Un revendeur bio local a annoncé qu'il ne vendrait plus le houmous du magasin et que les produits sur leurs étalages seraient immédiatement donnés à des associations. |  John Cameron via Usplash

Dans les jours qui ont suivi la mort de George Floyd en mai 2020, des émeutiers ont incendié plusieurs commerces près de Cup Foods, le magasin où Floyd a utilisé un faux billet avant d'être tué par la police. Dans les alentours, des boutiques tenues par des immigrés venus d'Afrique, du Mexique ou du Moyen-Orient ont été vandalisées, certaines détruites. Depuis, la plupart ont rouvert, mais pas l'épicerie et boucherie halal Holy Land, gérée par une famille d'immigrés palestiniens.

En effet, en juin 2020, cette petite entreprise (avec trois boutiques à Minneapolis) s'est retrouvée au centre d'un scandale lié à des tweets racistes écrits en 2012 et 2016 par la fille du propriétaire. Au nom de l'antiracisme, ces vieux tweets ont mené au boycott du houmous produit par la famille, à la fermeture d'un de leurs magasins et au licenciement de plus de soixante employés.

Vaines excuses

Ce cas illustre bien la cancel culture, ou «culture de l'annulation», un terme controversé qui est souvent critiqué en ces termes: ce qu'on appelle cancel culture serait la légitime riposte des minorités contre le racisme et le sexisme ambiants. Mais l'histoire de Majdi Wadi, le propriétaire des boutiques Holy Land, et de sa fille Lianne, montre que cette interprétation du phénomène est trop simpliste.

Alors que la ville de Minneapolis était secouée par des manifestations et des émeutes en mai 2020, une internaute a retrouvé plusieurs tweets écrits par Lianne Wadi en 2012, quand elle avait 16 ans. Ils avaient apparemment été effacés et la famille ne sait pas comment ils ont refait surface, mais ces posts étaient très choquants, comme celui-ci: «Trois races que tu souhaites éliminer: les juifs, les noirs, les gros.» Ou encore: «Si j'étais présidente, je finirais ce qu'Hitler a commencé.»

La famille a immédiatement condamné les messages. Lianne, qui avait récemment manifesté contre les violences policières, s'est excusée sur Instagram et à la télé locale, où elle a qualifié ses tweets «d'ignobles» et dit qu'ils ne représentaient plus qui elle était devenue.

Pour montrer qu'il prenait la situation au sérieux, Majdi Wadi a licencié sa fille, qui dirigeait le service traiteur de Holy Land. Il a aussi embauché des consultants pour mettre en œuvre une formation antiraciste dans son entreprise.

Mais sur les réseaux sociaux, le mouvement de boycott a pris de l'ampleur. Plusieurs boutiques et entreprises qui avaient des partenariats avec Majdi Wadi se sont senties obligées de le boycotter pour prouver qu'elles n'étaient pas racistes. Un magasin bio local a annoncé qu'il ne vendrait plus de houmous Holy Land et que les produits sur leurs étalages seraient immédiatement donnés à des associations, comme si la présence de ce houmous était devenue un signe de racisme. Plusieurs grandes surfaces ont annoncé qu'elles cesseraient aussi leurs partenariats avec Holy Land, et le propriétaire d'une de leurs boutiques à Minneapolis a mis fin à leur bail.

Le coût d'un antiracisme exacerbé

Tout s'est passé comme s'il y avait une contagion du racisme: des tweets racistes de 2012 écrits par une adolescente la rendent raciste en 2020 et par extension, son père, et le houmous qu'il produit, doivent être punis.

Un an après, Majdi Wadi a fait le point sur la situation dans le premier épisode du podcast de la journaliste Bari Weiss, qui a quitté le New York Times en juillet 2020 après avoir été accusée d'être raciste par certains collègues. Majdi Wadi explique que malgré le licenciement immédiat de sa fille, la colère ne s'est pas apaisée. Son adresse personnelle a été diffusée sur les réseaux sociaux, et suite à plusieurs menaces, la famille a dû changer de domicile pendant dix jours –pour se protéger.

Ces boycotts ont fait perdre à l'entreprise des contrats valant 5 millions de dollars et Majdi Wadi a dû licencier soixante-neuf personnes, la plupart d'origine étrangère. «Lianne a retrouvé un emploi dans la restauration le mois dernier», explique son père. «Mais ils l'ont licenciée après trois semaines quand ils ont découvert qui elle était.» Aux dernières nouvelles, elle avait déménagé à Londres, où elle espérait pouvoir refaire sa vie sans être définie par ses vieux tweets.

Majdi Wadi explique que malgré le licenciement immédiat de sa fille, la colère ne s'est pas apaisée.

«Elle se sent responsable vis-à- vis des personnes qui ont perdu leur emploi. Elle les connaît. Elle se sent coupable», résume Majdi Wadi dans l'interview avec Bari Weiss. Il précise qu'au moment où elle avait tweeté ces propos racistes, Lianne était une lycéenne mal dans sa peau qui a passé deux ans dans un pensionnat de l'Utah.

Mises au pilori

Les médias progressistes ont peu couvert cette affaire, car en parler revenait à décrire des excès du militantisme antiraciste. Par exemple, la radio publique américaine NPR ne considère pas Majdi Wadi comme la victime d'un boycott injuste, plutôt comme une personne suspectée d'être raciste. La journaliste se demande si «la rédemption» est possible pour Wadi après «un acte de racisme» et si son entreprise peut survivre après de tels «dégâts». Les journalistes évoquent le racisme au sein des communautés arabes et écrivent que Majdi Wadi «examine désormais sa propre complicité et ses préjugés inconscients en tant que palestinien». Comme s'il était normal qu'il soit puni pour les vieux tweets de sa fille qu'il venait de licencier.

C'est surtout la presse conservatrice et libertarienne qui évoque ce genre d'incident pour dénoncer les excès des justiciers «woke», soit le fait d'avoir conscience des injustices que subissent certaines catégories de personnes. Le magazine Reason évoquait récemment le cas de Daniel Elder, un compositeur désormais boycotté dans l'industrie musicale car en juillet 2020, sur Instagram, il avait critiqué les personnes qui avaient mis le feu à un tribunal et à des voitures à Nashville dans le cadre des manifestations Black Lives Matter. Avant d'effacer son compte Instagram, il avait écrit un dernier post: «Amusez-vous à tout brûler, vous êtes peut-être bien intentionnés mais aveugles. Moi j'en ai fini.» Depuis, les labels musicaux et écoles l'évitent, et il ne trouve pas de travail.

Pour Bari Weiss, les États-Unis vivent une «révolution idéologique», avec des «déclarations exagérées d'offense» qui mènent à des mises au pilori publiques. Or, ce genre de critique des excès du militantisme se retrouve presque exclusivement dans la presse conservatrice aux États-Unis. Même si Bari Weiss n'est pas de droite, sa critique d'un certain antiracisme fait qu'elle est vue comme radioactive par les médias de gauche.

Dans ce contexte, les histoires comme celles de Majdi Wadi, un immigré palestinien obligé de licencier des employés à cause de vieux tweets de sa fille, deviennent des causes de droite. Et ceux qui défendent les gens comme lui sont soupçonnés d'être racistes.

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