Politique / Monde

«Aucun Biélorusse ne peut se sentir en sécurité après avoir passé les frontières»

Temps de lecture : 4 min

Le suicide suspect d'un opposant en Ukraine et le rapt avorté d'une athlète contestataire à Tokyo ne sont que quelques exemples de la répression opérée par le gouvernement contre ses ressortissants à l'étranger.

La sprinteuse Tsimanouskaïa affirme que son équipe a voulu lui faire quitter le Japon de force suite à un désaccord lors des JO de Tokyo 2020. | Yuki Iwamura/ AFP
La sprinteuse Tsimanouskaïa affirme que son équipe a voulu lui faire quitter le Japon de force suite à un désaccord lors des JO de Tokyo 2020. | Yuki Iwamura/ AFP

La semaine prochaine marquera le premier anniversaire de l'élection présidentielle biélorusse de 2020, au cours de laquelle le dictateur Alexandre Loukachenko, installé depuis longtemps au pouvoir, a été confronté à une concurrence plus forte qu'il ne s'y attendait de la part de Svetlana Tikhanovskaïa, épouse d'un candidat qui avait auparavant été emprisonné par le régime de Loukachenko.

Entachée par des accusations de fraudes, l'élection suscita un vif mouvement de protestation, à la fois dans les rues du pays et en ligne, ainsi que de nombreuses critiques au niveau international. Cela a entraîné à son tour une répression sévère de la part du gouvernement, avec l'arrestation de centaines de militants, journalistes et détracteurs du régime au cours de l'année écoulée et la torture de nombreux manifestants.

À l'approche de cet anniversaire, le gouvernement apparaît non seulement plus enfermé que jamais sur ses positions, mais il semble en outre désormais vouloir porter sa campagne de répression à l'étranger.

«Liquider» les opposants

Mardi 3 août, le corps de Vitali Chichov, qui était à la tête d'une organisation aidant les Biélorusses à fuir les persécutions, a été retrouvé pendu dans un parc à Kiev, en Ukraine, où il s'était installé après avoir fui la Biélorussie l'année dernière. La disparition de Chichov avait été déclarée la veille par sa compagne. Parti faire un jogging, il n'était jamais rentré.

La police ukrainienne n'exclut pas la possibilité que Chichov ait été assassiné et que la scène du meurtre ait ensuite été arrangée pour ressembler à un suicide. Un collègue de Chichov, qui a découvert son corps, a indiqué aux médias qu'il présentait des ecchymoses, laissant penser que Chichov avait dû être battu avant de mourir. Il a également affirmé que les services de renseignements ukrainiens lui avaient dit qu'un commando avait été envoyé de Biélorussie pour les «liquider» tous les deux.

Même si rien n'a encore été prouvé, cet événement fort suspect a de quoi faire froid dans le dos aux opposants de Loukachenko, surtout qu'il survient après une autre histoire d'une Biélorusse très en vue qui a été mise en danger à l'étranger.

Kidnappings et emprisonnements

Krystsina Tsimanouskaïa, sprinteuse de l'équipe olympique de Biélorussie, a affirmé que les officiels de l'équipe l'avaient amenée dimanche 1er août contre son gré à l'aéroport de Tokyo afin de la forcer à rentrer en Biélorussie parce qu'elle avait critiqué ses entraîneurs sur les réseaux sociaux. Finalement escortée hors de l'aéroport par la police japonaise, elle a trouvé refuge en Pologne, pays qui lui a accordé un visa humanitaire.

Les critiques adressées par Tsimanouskaïa à ses entraîneurs étaient de nature sportive bien plus que politique (elle s'était plainte d'avoir été ajoutée sans le savoir à une équipe de relais parce que certaines de ses coéquipières avaient été refusées suite aux tests antidopage), mais –comme souvent dans les pays autoritaires– la limite entre sport et politique est très fine en Biélorussie: Loukachenko était lui-même à la tête du comité olympique de Biélorussie jusqu'au début de cette année, où il a été remplacé par son fils.

La limite entre sport et politique est très fine en Biélorussie.

Plusieurs athlètes importants ont été emprisonnés ou renvoyés des équipes pour avoir participé à des manifestations après les élections. En outre, la Biélorussie s'est vu retirer le droit de co-organiser le championnat du monde de hockey sur glace de cette année dans un contexte de vives critiques internationales au sujet des droits humains.

Aujourd'hui en exil, Svetlana Tikhanovskaïa, l'ancienne candidate à la présidentielle, a comparé le cas de l'athlète à celui du journaliste en exil débarqué de force en mai dernier d'un vol Ryanair que les autorités biélorusses avaient contraint à atterrir. «Aucun Biélorusse ne peut se sentir en sécurité après avoir passé les frontières de la Biélorussie, car on peut toujours être kidnappé, comme l'ont été Krystsina Tsimanouskaïa ou Roman Protasevitch», a-t-elle écrit sur l'application de messagerie Telegram, qui est devenue l'un des principaux outils de l'opposition biélorusse.

En exil, Svetlana Tikhanovskaïa déplore les agissements du gouvernement Loukachenko. | Capture d'écran @tsikhanouskaya via Telegram

Répréssions transnationales

Et ce ne sont pas les seuls exemples récents! En avril dernier, deux détracteurs du gouvernement biélorusse –dont l'avocat Youras Ziankovitch, ressortissant américain– ont été enlevés à Moscou, avec la coopération des autorités russes, et transportés sur plus de 1.000 km pour rejoindre la Biélorussie, où, accusés de préparer une tentative de coup d'État orchestrée par les États-Unis, ils ont été mis en prison par le KGB, nom que portent encore les forces de sécurité biélorusses.

Yana Gorokhovskaia, analyste à la Freedom House, qui étudie les répressions transnationales, affirme que ces actes montrent une évolution des tactiques du régime biélorusse pour réprimer l'opposition. «Auparavant, la stratégie de Loukachenko était principalement de pousser les dissidents en dehors du pays. Par le passé, cela a considérablement fait la force de leur militantisme», explique-t-elle. Ce fut notamment le cas de Svetlana Tikhanovskaïa, qui fut forcée à quitter le pays après l'élection de l'année dernière. Cependant, poursuit Gorokhovskaia, «cela a maintenant l'effet inverse, car les opposants exilés deviennent vraiment très actifs et savent mobiliser leurs forces.» Un exemple concret: Svetlana Tikhanovskaïa a rencontré Joe Biden à Washington la semaine dernière et Boris Johnson à Londres le mardi 3 août.

Joe Biden et l'opposante biélorusse Tikhanovskaïa à la Maison-Blanche le 28 juillet. | Handout / The White House / AFP

Lorsqu'il ne poursuit pas ses détracteurs hors des frontières de son pays, Loukachenko sait aussi utiliser ces mêmes frontières pour punir ceux qui le critiquent. La Lituanie voisine, où est désormais installée Tikhanovskaïa et qui a vivement critiqué Loukachenko, a cette semaine accusé Minsk d'organiser délibérément des convois de migrants du Moyen-Orient vers cet État membre de l'Union européenne. Cette tactique rappelle celle du président turc Recep Tayyip Erdoğan, qui a par le passé utilisé la population de réfugiés qu'il accueillait (beaucoup, beaucoup plus importante) afin de menacer l'Europe.

Ces actions de Loukachenko s'inscrivent dans un ensemble beaucoup plus vaste de répressions transnationales (quand des gouvernements ciblent leurs opposants à l'étranger pour les enlever ou les assassiner). Le meurtre en 2018 par les autorités saoudiennes du journaliste Jamal Khashoggi au consulat saoudien d'Istanbul avait fait grand bruit, mais, ces dernières années, la Russie, la Chine, la Turquie et l'Iran se sont également illustrés dans ce type de pratiques.

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Il semble que, de plus en plus, l'exil ne soit plus un gage de sécurité.

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