Société

Quelle promesse la plus difficile avez-vous faite au chevet d'un mourant?

Temps de lecture : 4 min

Honorer la mémoire de quelqu'un est une responsabilité à porter, mais qui se vit selon ses propres capacités.

L'amour qu'on porte à un être disparu ne peut se quantifier en heures, en jours, en semaines de tristesse. | Alain Frechette via Pexels
L'amour qu'on porte à un être disparu ne peut se quantifier en heures, en jours, en semaines de tristesse. | Alain Frechette via Pexels

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour: «Quelle a été la promesse la plus difficile qu'un membre de votre famille vous a demandé de tenir après son décès?»

La réponse de Marie Dupont, autrice:

Je me souviens du jour où j'ai vu craquer ma mère pour la première fois. C'était un matin de printemps comme les autres, un ciel bleu impassible, des oiseaux qui faisaient les clowns et le soleil qui faisait fondre la neige. Je l'avais accompagnée dans un grand magasin pour acheter des soutiens-gorge. Après quelques minutes d'attente, nous avions pu entrer toutes les deux dans une grande cabine. Et c'est là qu'elle s'est littéralement effondrée sur une chaise. Coupée en deux, brisée par les larmes.

Elle venait de recevoir un diagnostic de cancer. Un cancer fulgurant et rare du foie qui la bouffait de l'intérieur. Cholangiocarcinome. Grade 4. On ne lui donnait qu'un an, peut-être un peu plus. Acheter un soutien-gorge, c'était presque une futilité. À quoi bon?

«Je vais penser à toi. Tous les jours»

Je vous épargne les détails, mais comme pour tous les grands malades de ce monde, le parcours a été horrible. Une lente et douloureuse descente vers l'enfer, et un pass VIP pour le royaume de l'indignité. La chimiothérapie, qui devait normalement la soulager, ne servait à rien. Chaque traitement la mettait KO pendant des jours. Son corps se désintégrait petit à petit, elle ne serait bientôt plus qu'une loque humaine, incapable de bouger, de se nourrir, d’aller aux toilettes. Le 17 décembre, nous avons fêté Noël en famille. Elle était très faible. Une fois retournée chez elle, elle n'a plus jamais quitté son lit. Elle voulait mourir à la maison, entourée des siens. Elle avait vu un reportage à la télé, c'était la seule fin possible à ses yeux et nous avons réuni tout ce qu'il fallait pour exaucer son souhait.

Alors qu'elle était encore inconsciente, peu avant qu'elle ne sombre dans son agonie qui a duré cinq jours, elle m'a dit: «J'espère que vous aurez une pensée pour moi tous les jours.» Je regardais ses yeux gris, son teint livide, ses cheveux fins qui lui donnait un air faussement angélique et j'ai dit: «Oui maman, je vais penser à toi. Tous les jours.» J'en avais fait la promesse solennelle et j'allais m'y tenir.

Une vie dévoilée

Quand elle est partie, mon monde s'est écroulé. Je pensais à elle tous les jours, elle faisait partie intégrante du décor, si bien que j'avais encore le réflexe de l'appeler pour lui dire quelque chose, pour me rendre compte finalement qu'elle n'était plus là, que je n'entendrais jamais plus sa voix au bout du fil. Il m'a fallu longtemps avant de me rendre compte de son départ.

J'ai trouvé des petits papiers, des notes secrètes, des photos, des artefacts de sa vie de jeune adulte.

J'ai dû faire le tri de ses affaires personnelles. Et j'ai trouvé des petits papiers, des notes secrètes, des photos, des artefacts de sa vie de jeune adulte. Une vie que je n'avais pas soupçonnée. Une vie de femme ardente, comme moi, avec ses joies, ses peurs, ses doutes, ses désirs enfouis. Nous étions pareilles et je ne l'avais jamais su. C'est si cruel de ne pas savoir qui sont nos parents, alors qu'ils ont été jeunes eux aussi. On ne les voit qu'à travers le prisme de l'âge, de la responsabilité et du devoir parental. Nous étions déjà amies, mais nous aurions aussi pu l'être autrement.

Trahison

Puis, le temps a passé. Je ne fondais plus en larmes au volant de ma voiture, je n'avais plus besoin d'appeler pour annoncer une bonne nouvelle, j'avais remisé en lieu sûr les papiers où elle parlait de nous tous et de moi: «Je m'inquiète pour Marie… »: Je ne sais pas pourquoi, cette petite phrase anodine cachée un jour d'avril dans un agenda m'a hantée pendant des années. Je n'ai plus pensé à elle à tous les jours. Je trahissais ma promesse.

Pendant des mois, j'ai vécu dans la honte, submergée par une culpabilité intense.

Pendant des mois, j'ai vécu dans la honte, submergée par une culpabilité intense. Il m'arrivait parfois de penser très fort à elle, puis de l'oublier complètement pendant des jours. Comme si elle n'avait jamais existé. Elle, qui avait renoncé à tout pour l'amour de ses enfants, qui nous avait aimés inconditionnellement, d'un amour si pur et si puissant qu'il nous a fait traverser toutes les épreuves de la vie. Et moi, qui avais enfin refait ma vie sans elle.

Le choix de vivre

Le temps a passé. Après avoir longuement réfléchi à la question, j'en suis finalement venue à une conclusion difficile à admettre: cette promesse était impossible à tenir et je devais renoncer à m'en faire. Surtout, je devais apprendre à me pardonner. Pour faire la paix avec moi-même et faire la paix avec ma mère.

L'amour qu'on porte à un être disparu ne peut se quantifier en heures, en jours, en semaines de tristesse. Honorer la mémoire de quelqu'un est une responsabilité difficile, mais elle se vit selon ses propres capacités. Pour certains, ce sera une dévotion de tous les instants. Pour d'autres, c'est un état de plénitude et d'apaisement fondé sur la certitude qu'une vie a été vécue jusqu'au bout, et qu'il nous appartient ensuite de vivre la nôtre. J'ai fait le choix de vivre, sans oublier ma mère. Il m'arrive souvent de penser à elle. C'est comme ça. Elle le mérite. Elle était ma lumière. Et les lumières sont faites pour briller.

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