Politique / Tech & internet

Jean Messiha, le retour de bâton d'une parole investie quasi-exclusivement sur les réseaux privés

Temps de lecture : 3 min

La suppression de son compte Twitter est la conséquence d'une conception de la politique à l'image d'un one man show permanent dont la diffusion est confiée au bon vouloir de groupes privés.

Il a choisi de chercher le buzz à tout prix, sachant que ce mode d'expression est tributaire du propriétaire des chaînes ou des réseaux sociaux sur lesquels on s'exprime. | Joël Saget / AFP
Il a choisi de chercher le buzz à tout prix, sachant que ce mode d'expression est tributaire du propriétaire des chaînes ou des réseaux sociaux sur lesquels on s'exprime. | Joël Saget / AFP

Voici trente-cinq ans, le groupe Jalons pastichait le Figaro Magazine de l'époque et ses élans néolibéraux en demandant «la privatisation de la peine de mort». C'est aujourd'hui la censure qui est privatisée. Jean Messiha annonçant à son public qu'il ne retrouverait pas sa place sur le réseau social Twitter vient d'en faire l'amère expérience. Voilà qui lui fait un point commun au moins avec l'ancien président des États-Unis Donald Trump.

Idéal-type de l'auto-entrepreneur de la politique

La figure de Jean Messiha est typique d'une tendance lourde de la vie politique depuis une dizaine d'années. Jean Messiha s'est fait connaître par son adhésion au Front national de Marine Le Pen. À l'époque, le FN mettait en avant «ralliements», «prises de guerre», «soutiens de hauts
fonctionnaires»
.
Haut fonctionnaire, ancien élève de l'École nationale d'administration (ENA), Jean Messiha incarnait l'attraction supposée exercée par le FN sur les élites politico-administratives du pays.

L'exagération n'était pas loin et faisait oublier que le FN de la dernière décennie, celle de Marine Le Pen, avait beaucoup moins de hauts fonctionnaires, d'universitaires et d'intellectuels (d'extrême droite) en son sein. Jean Messiha fut donc immédiatement une sorte d'alibi.

Messiha a misé sur la construction de sa propre marque commerciale et médiatique afin d'exister.

Alors que l'ancien FN publiait livres, rapports, documents, le nouveau FN/RN n'en publiait quasiment aucun. Il est loisible de se demander si l'adhésion de Jean Messiha au FN ne fut pas plus une posture qu'un engagement. De l'engagement au dégagement, il n'y a au FN qu'un pas, allègrement franchi à la suite, semble-t-il, d'un refus d'investiture à une élection.

Si la «parole» de Jean Messiha dérange, ses écrits dérangent moins: jamais ce haut fonctionnaire âgé de 50 ans, qui affirme avoir beaucoup de choses à dire au pays, n'a écrit le moindre livre. Quant à «ses équipes», elles ont trouvé le moyen de susciter une vaine polémique de plus: dans une tribune pour le magazine Causeur, Messiha aurait «emprunté» des citations à un des jeunes intellos de la droite radicale, Loup Viallet, qui parle, quant à lui, de «plagiat». Ambiance. Jean Messiha a fondé «l'Institut Apollon» (sic) dont les publications, pour l'heure, demeurent un brin plus minces de ce que furent celles du Club de l'horloge ou du GRECE. Messiha est en fait un auto-entrepreneur de la politique.

L'attraction des réseaux sociaux et des chaînes de télé

Jean Messiha a fait un choix consubstantiel à l'esprit du temps en politique: la notoriété, l'instantané et la fréquentation des plateaux télé priment sur l'action militante au sens large. Ce sont les ingrédients d'une individualisation de la parole et d'une privatisation de ses canaux. Jean Messiha a suivi exactement le même chemin qu'une ancienne responsable de l'UMP/LR, Mme Laurence Saillet.

Ils ont délibérément choisi de reconvertir toute leur énergie et leur savoir-faire en les investissant sur les réseaux sociaux et sur deux chaînes de télévision, quasi-exclusivement CNews et C8, et plus précisément chez Pascal Praud et Cyril Hanouna. Messiha ou Saillet ont misé sur la construction de leur propre marque commerciale et médiatique afin d'exister et exclusivement pour cela. S'ils n'arrivent plus à la vendre, ils disparaissent. Cela diffère un peu de la vie partisane.

Twitter a tous les droits sur Twitter

Twitter, comme toute chaîne de télévision est libre, peu ou prou, de ne plus accueillir telle ou telle personnalité. Et donc de se livrer à une censure d'ordre privé. On sait que la tendance de nos sociétés est de substituer la nouvelle censure privée à l'ancienne, exercée par la puissance publique.

Des groupes de pression font donc pression sur des groupes médiatiques privés pour fermer le compte Twitter ou le micro de tel ou tel. C'était hautement prévisible, et le politique conséquent doit s'y préparer à moins de révéler son inaptitude totale à l'action politique.

Extrême individualisation de la parole politique

Ces quelques individualités ont choisi un mode d'expression cherchant le buzz, sachant qu'au contraire de la politique traditionnelle, fondée sur des organisations collectives, des publications propres etc., ce mode d'expression est tributaire du propriétaire des chaînes ou des réseaux sociaux sur lesquels on s'exprime.

Ces personnalités, couvrant tout le spectre de la vie politique, tendent à la confondre avec l'expression sporadique d'opinions en quelques signes ou en quelques punchlines dans des émissions de divertissement. La justification est toujours la même: «Je défendrai mes idées différemment.» On en voit chaque jour le résultat. C'est la réduction de la parole politique à une sorte de micro-trottoir permanent, où la pensée cède le pas tour à tour à l'indignation, à l'émotion, à la parole en l'air et à l'inconséquence.

Personne n'a rien retenu de Beppe Grillo

Aucun responsable politique n'a étudié sérieusement l'émergence du mouvement de Beppe Grillo et Casaleggio. Confronté à la RAI par un antique conflit qui lui avait fait quitter les ondes de la télévision
publique italienne
comme à l'empire médiatique Berlusconi, Grillo et les siens ont procédé radicalement différemment: en construisant leur propre plateforme internet et en installant le camping-car de Beppe Grillo sur toutes les places d'Italie.

On ne change pas de régime par tweet ou dans une émission de divertissement, pas plus d'ailleurs que dans un talk-show virant café du commerce. Quand un groupe de pression demande «la tête» d'un chroniqueur ou d'un twittos, rien n'oblige le détenteur des ondes ou du réseau social à le garder.

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