Santé / Société

L'allaitement masculin est-il vraiment possible?

Temps de lecture : 4 min

Certains en rêvent, d'autres le moquent: la figure d'un père allaitant reste une exception mais appartient désormais au possible.

Commune à tous les êtres humains, l'ocytocine est l'une des hormones en action dans le processus de lactation. | Wes Hicks via Unslapsh 
Commune à tous les êtres humains, l'ocytocine est l'une des hormones en action dans le processus de lactation. | Wes Hicks via Unslapsh 

Allaiter en France est un geste apparemment évident mais issu d'une histoire longue et complexe. C'est ce qu'explique l'autrice Claude Didierjean-Jouveau, également animatrice de La Leche League France, dans une intervention publique. Ce «rapport pour le moins ambivalent que la société française entretient avec l'allaitement» ne dissuade heureusement pas de nombreuses femmes choisissant de nourrir leur bébé au sein, et même des hommes.

Le journaliste américain Michael Thomsen avait détaillé sa «curieuse quête» il y a dix ans, qui s'est soldée par un échec sec. Plus récemment un confrère m'a confié avoir voulu allaiter son nouveau-né, sans avoir pu tester. Qu'en est-il depuis, tant pour les initiatives et accompagnements possibles que dans les mentalités? Et tout d'abord, est-ce que les hommes peuvent allaiter? Et d'où vient cette idée récurrente dans notre imaginaire?

Une histoire d'anatomie

Cette question a intéressé d'autres personnes durant la dernière décennie, comme Agnès Giard, autrice et anthropologue, dans un article de son blog Les 400 Culs publié en avril 2012. Elle explique que le processus de lactation est déclenché par une hormone sécrétée par l'hypophyse (nommée prolactine) laquelle est mobilisée pendant la grossesse et l'accouchement. La prolactine est présente chez tous les êtres humains, y compris chez les hommes cisgenres, mais en quantité inférieure. Mais ce qui bloque l'allaitement chez ces derniers est la sécrétion trop importante de dopamine.

L'autre hormone en action dans le processus de lactation est l'ocytocine, elle aussi commune à tous les êtres humains. Il suffirait donc d'aider le processus hormonal. Mais ce n'est pas tout, à commencer par la taille de la glande mammaire, comme l'explique par téléphone Caroline Delarette, infirmière puéricultrice et consultante en lactation à Rennes. «Même pour les femmes ayant fait faire une réduction mammaire l'allaitement est plus compliqué à mettre en place, alors pour un homme...».

La prolactine est présente chez tous les êtres humains, y compris chez les hommes cisgenres.

Dans son article, Agnès Giard évoque également les rares cas d'hommes allaitant leurs enfants rapportés dans la presse, qui seront ensuite repris dans d'autres articles. Citons celui de Terra Femina publié en octobre 2017 ou plus récemment, en 2020, celui de Madmoizelle qui parle des pygmées Aka, habitant entre la République centrafricaine et la République démocratique au Congo, et d'un homme sri lankais nommé B. Wijeratne.

Aucune indication supplémentaire ne peut expliquer cette facilité à allaiter ni la quantité de lait produite par ces hommes. Un début d'explication se trouverait dans le temps que les pères Aka passent avec leurs enfants depuis la naissance, exceptionnellement plus important que la moyenne française. Mais cette piste ne suffit pas pour expliquer cette capacité à allaiter ni dans quelle mesure elle couvre les besoins des bébés, toujours pour les mêmes raisons anatomiques.

Quand le fantasme devient réalité

L'allaitement masculin est un motif récurrent dans l'imaginaire occidental. Dans Le lait du père, ouvrage publié en 1988, le professeur de sociologie médicale et d'anthropologie culturelle italien Roberto Lionetti retrace un récit à la fois historique, folklorique et psychanalytique de la «lactatio mascula» depuis Hippocrate. Les hommes allaitants sont représentés comme une étrange exception à l'ordre naturel, occasionnant des anecdotes faites de projections mammaires après avoir bu quelques verres en soirée ou de pères ayant nourri au sein leur bébé après le décès de la mère en couche.

«Dans les récits folkloriques, le problème de la dignité joue incontestablement un rôle très important: dignité de la femme et de l'allaitement, dignité du saint et du père affectueux qui nourrit l'enfant, dignité de l'homme, coupable d'une faute quelconque, face à la punition humiliante d'avoir des seins regorgeant de lait et d'un allaitement contre-nature.»

L'allaitement masculin est un motif récurrent dans l'imaginaire occidental.

Au fil des siècles, la présence de cette figure de l'homme allaitant trahit également une «hantise de la faim» ayant traversé les générations, particulièrement à l'époque médiévale, une urgence à envisager une source alimentaire même minoritaire afin de garantir la survie de l'espèce humaine.

Cette question est revenue dans la discussion en France avec l'histoire d'Ali, premier homme transgenre ayant pu porter et reconnaître à l'état civil sa fille en tant que père tout comme son conjoint François, l'autre père de l'enfant. Bien qu'ayant mené à terme une grossesse avec la déferlante d'hormones nécessaires à la lactation, Ali n'a pas pu allaiter du fait de sa torsoplastie et ne le souhaitait de toute façon pas. Il décrit sa «transernité» dans un épisode de la série documentaire En infiltré·e·s réalisée par Océan.

Au Canada, c'est le chercheur transgenre Trevor MacDonald, qui a porté et allaité deux enfants, avec le soutien d'un lactarium compensant le manque de lait produit par sa poitrine suite à la torsoplastie. Il a été accompagné par La Leche League dont la branche française a traduit une brochure documentant le soutien à l'allaitement chez les personnes LGBT+, conçue par l'Academy of Breastfeeding Medicine.

On peut y lire que «la prise de testostérone chez les hommes transgenres et les personnes trans masculines supprime la production endogène d’œstrogène, ce qui peut induire une atrophie des tissus mammaires sous influence œstrogénique. Les hommes trans qui sont des parents gestationnels devront généralement suspendre la prise de testostérone pendant la grossesse. Cette suspension pourra être poursuivie après la naissance si une lactation est souhaitée.» Trevor MacDonald

De la blague à la discussion

En 2019, l'allaitement paternel a fait l'objet d'un poisson d'avril par le média Le Paternel en vue de promouvoir l'allongement du congé paternité (passé depuis le 1er juillet de 14 à 28 jours). La journaliste Émilie Massemin, elle, a préféré ouvrir la discussion dans un article pour Reporterre sur les limites du maternage proximal.

Pour le moment, Caroline Delarette n'a pas accompagné d'hommes voulant allaiter. Mais ces dernières années elle rencontre davantage de pères souhaitant pratiquer le peau à peau. «Ce contact permet au bébé de réguler la température de son corps, sa saturation d'oxygène et son rythme cardiaque. Et pendant ce temps, la mère peut souffler un peu.» Elle pense qu'à défaut d'allaiter «ils peuvent s'investir autrement» comme, par exemple, dans les nombreuses tâches quotidiennes du foyer. Même sans fonction nourricière le contact avec la poitrine est un acte très important pour le bébé et ses parents.

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