Politique / Monde

Le Cuba d’hier explique les manifestations d’aujourd’hui

Temps de lecture : 2 min

Le 11 juillet 2021, les Cubains descendent dans la rue pour demander la «fin de la dictature», un événement presque inédit dont Jorge Felipe Gonzales décrit les racines. 

Intervention policière après la manifestation du 5 août 1984 à La Havane, Cuba. | Adalberto ROQUE / AFP
Intervention policière après la manifestation du 5 août 1984 à La Havane, Cuba. | Adalberto ROQUE / AFP

Jorge Felipe-Gonzales, professeur d’histoire à l’université de San Antonio aux États-Unis, a grandi à Cuba dans les années 80. Il raconte ce pays qu’il a vu «s’écrouler de l'intérieur» dans le magazine The Atlantic

Quand il rendait visite à sa grand-mère les jeudis, elle écoutait d'une oreille discrète Radio Martí, une station basée à Miami et gérée par des exilés cubains ayant fui la révolution de Fidel Castro, «elle mettait toujours le volume au minimum. “Les murs ont des oreilles”, disait-elle.» Dans la famille de Jorge, personne ne parle de politique au téléphone de peur d’être sur écoute.

Les interdits sont nombreux: écouter les Beatles, être ouvertement gay, afficher des croyances religieuses, lires certains livres... «L’autonomie individuelle et la liberté de choix sont interdites», explique l’historien. Il se souvient d’une unique marque de dentifrice pour tous les enfants, Perla, d’avoir porté les mêmes vêtements, d’avoir reçu une éducation identique.

De l'autre côté de la mer

Le père de Jorge travaille comme comptable dans une usine, comme tous les Cubains, il est employé par l’État. Et les employés de l’État communiste ont des responsabilités: il faut se porter «volontaire» pour aider le Comité de défense de la Révolution (le CDR) établi par Castro dans les années 60 pour la «surveillance collective de la révolution» et adhérer au syndicat de travailleur contrôlé par l’État. Le gouvernement autoritaire cubain est modelé sur l’URSS, les agents d’Etat sont entraînés par la Stasi et le KGB.

En 1992, quand l’URSS s’effondre, alors que l'île est sous embargo américain, elle perd 85% de son marché, les étales des magasins se vident, l’électricité est coupée.

En 1994, Castro autorise l’ouverture de petites entreprises, rouvre le pays au tourisme, et légalise l'utilisation du dollar américain. L’espoir d’un monde meilleur apparaît sous la forme de touristes étrangers aux «baskets reluisantes, un aperçu d'un monde plus prospère de l'autre côté de la mer», écrit l'historien.

Environ 35.000 Cubains quittent l’île par bateau en direction des États-Unis au début des années 90. Ceux qui essaient de rester et se battre sont peu nombreux. Le 5 août 1994, un groupe de Cubains organise une petite manifestation demandant la démission de Fidel Castro. Ils sont violemment interpellés et aucune image ne sera diffusée dans les médias.

Les réseaux sociaux

Aujourd’hui, l'émigration vers les États-Unis est beaucoup plus complexe que dans les années 80. Il semblerait alors que la seule manière de montrer son mécontentement soit de manifester.

L'État communiste cubain se fissure et a du mal à coller à son idéal. Un tiers des employés sont dans le secteur privé et les disproportions salariales sont énormes. Un docteur dans un hôpital public gagne 87 dollars par mois, ce peut être dix fois moins que toutes les personnes qui travaillent en lien avec les touristes et profitent des pourboires des étrangers.

Et le leader charismatique n'est plus. En 2008, Fidel Castro, malade, s'est retiré du poste de président qu’il occupait depuis un demi-siècle. «Aujourd’hui, une nouvelle génération de Cubains a grandi sans l’omniprésence de la figure de Fidel, [...] contrairement à ma génération, il n’ont pas regardé des dessins animés soviétiques mais Disney et Pixar», raconte l'historien. Ils maîtrisent les réseaux sociaux, sont capables de se faire entendre et ne croient pas à l’idéal soviétique qui leur a toujours été présenté à la télévision nationale. En autorisant l’utilisation d’internet sur les smartphones en 2018, le gouvernement a semé la graine de la rébellion de ces dernières semaines.

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Malgré la violente répression et les procès en chaîne contre les manifestants, Jorge Felipe-Gonzales est persuadé qu’il est trop tard pour faire machine arrière.

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