Santé / Monde

À quel moment la chaleur peut-elle vous tuer?

Temps de lecture : 6 min

À température égale, une chaleur humide vous sera fatale alors qu'une chaleur sèche sera très supportable.

Une arête de poisson se trouve sur une partie sèche du lit de la Loire à Montjean-sur-Loire, dans l'ouest de la France, le 24 juillet 2019, alors que la sécheresse règne sur une grande partie de l'Europe occidentale. | Loïc Venance / AFP
Une arête de poisson se trouve sur une partie sèche du lit de la Loire à Montjean-sur-Loire, dans l'ouest de la France, le 24 juillet 2019, alors que la sécheresse règne sur une grande partie de l'Europe occidentale. | Loïc Venance / AFP

Les façons de mourir ne manquent pas et tout le monde doit y passer, mais, à mesure que le changement climatique devient la «nouvelle norme», la liste s'allonge de manière troublante. De puissantes supers tempêtes détruisent de plus en plus fréquemment nos lieux de vie. Des incendies ravagent les forêts, réduisant des villes entières en cendres. Les inondations érodent et engloutissent nos constructions.

À présent, nous pouvons ajouter à cette liste la chaleur fatale qui est en train de nous cuire à petit feu.

La vague de chaleur mortelle qui a balayé la moitié ouest de l'Amérique du Nord en juin 2020 a tué des centaines de personnes dans le Nord-Ouest Pacifique et provoqué au Canada les températures les plus hautes jamais enregistrées. Ce n'était pas franchement un incident isolé –l'Inde et le Pakistan ont été frappés par des records de chaleur au même moment, et une nouvelle vague de chaleur a fait grimper les températures au-dessus de 38°C dans une grande partie des États-Unis cette semaine.

Et alors, me direz-vous? Il fait chaud tous les étés. En quoi ces nouvelles vagues de chaleur seraient-elles différentes, et pourquoi sont-elles si mortelles?

Pics annuels

Si nous continuons de brûler de l'essence dans nos SUV, du charbon et du gaz dans nos centrales électriques, du calcaire dans nos fours à ciment et des forêts tropicales dans nos estomacs (sous la forme de hamburgers du Brésil et d'huile de palme indonésienne), les températures de la planète vont excéder les limites de la tolérance humaine plusieurs fois par an. Tous les ans.

Imaginez Portland, Oregon, subissant régulièrement des températures estivales semblables à celles de la Vallée de la Mort.

Mais comme ils disent justement, dans la Vallée de la Mort: «C'est de la chaleur sèche.» Qui bouderait quelques douces journées de printemps à Palm Springs (Californie), après un long hiver froid et humide?

Palm Springs, qui n'est qu'à quelques heures de route au sud de la Vallée de la Mort, est dans le désert. Avec suffisamment d'eau et de l'ombre pour éviter l'insolation, les humains peuvent survivre plusieurs heures dans une chaleur sèche, dans des températures allant jusqu'à 50°C (mais le corps médical ne vous le recommande pas).

Un homme vend des ballons près de la jetée au coucher du soleil lors d'une vague de chaleur le 7 septembre 2020 à Manhattan Beach (Californie). Chris Delmas/ AFP

Mais traversez le continent jusqu'à Palm Beach, en Floride, et ce sera une tout autre histoire. Sous les tropiques, dans une des régions les plus humides de l'hémisphère ouest, une seule journée à 48°C à Palm Beach provoquerait une véritable hécatombe. Les cadavres s'amoncelleraient dans les morgues, victimes d'hyperthermie ou de coup de chaleur—cuits vivants dans leur propre corps.

Mais pourquoi? Pourquoi est-ce que 48°C à Palm Beach ne fait pas le même effet que 48°C à Palm Springs?

Ô humidité ennemie

Il se trouve qu'il y a du vrai dans le vieil adage «ce n'est pas la température qui compte, c'est le degré d'humidité». En termes scientifiques, on appelle ça la «température du thermomètre mouillé», ou température humide. Si l'on veut survivre à la crise climatique et l'atténuer, il est crucial de comprendre de quoi il s'agit.

Lorsque la chaleur est raisonnable, le corps humain sait très bien conserver une température interne constante comprise entre 36,1°C et 37,2°C. Lorsqu'il fait chaud dehors, il produit une transpiration qui va s'évaporer. Ce passage de l'état liquide à celui de vapeur d'eau nécessite de l'énergie, fournie par notre chaleur corporelle; par conséquent, lorsque la transpiration s'évapore, notre corps se refroidit. La chaleur sèche n'est pas gênante parce que l'évaporation se produit si vite que vous ne remarquez même pas cette transpiration sur votre peau (c'est également la raison pour laquelle la déshydratation est un énorme risque dans les climats désertiques –si la sécheresse de l'air vous aide à tolérer la chaleur, votre corps ne cesse de perdre de l'eau. «Boire ou mourir, il faut choisir», ce n'est pas juste un slogan rigolo, c'est de la science qui se tient).

Maintenant, imaginez que vous subissez les mêmes températures, mais à Palm Beach, où l'air est saturé d'humidité et contient déjà toute la vapeur d'eau possible. Votre transpiration reste sur votre peau, et la chaleur que cette transpiration est censée évacuer de votre corps... reste à l'intérieur et s'accumule. Votre corps a perdu la capacité d'évacuer la chaleur et votre température intérieure se met à augmenter pour se rapprocher de celle de l'air autour de vous. Si vous laissez ce processus durer assez longtemps, votre température corporelle passera d'un confortable 36,6°C à un mortel 42,2°C.

Pour savoir si un être humain peut survivre à la canicule, il faut connaître la «température du thermomètre mouillé.»

Voilà pourquoi la température n'est pas suffisante pour savoir si un être humain peut survivre. Il faut aussi connaître la «température du thermomètre mouillé.» Ce terme tire son origine d'un banal thermomètre à mercure. Si vous enveloppez l'ampoule d'un thermomètre avec un chiffon mouillé et que vous le placez dans une pièce chaude, l'évaporation du chiffon fait baisser la température du thermomètre en deçà de celle de la pièce; le thermomètre «transpire». Mais si vous augmentez suffisamment le taux d'humidité de la pièce, la température de la vapeur d'eau dans l'air va atteindre un point d'équilibre avec celle du chiffon mouillé, et l'évaporation n'engendrera plus d'évacuation de chaleur. Par conséquent le thermomètre transpire, mais le mercure continue de grimper.

La température humide est comparable à l'indice de chaleur dans la mesure où elle capte l'impact de la chaleur combinée à l'humidité. Mais ce n'est pourtant pas exactement la même chose. L'indice de chaleur tente de restituer ce qu'une association donnée de chaleur et d'humidité fait «ressentir», et elle n'est pas précise: un «ressenti de 45°C» peut correspondre à 32°C réels avec un point de rosée de 22°C, ou à 45°C et zéro humidité. Il vous faudrait connaître tous ces chiffres pour être capable de réaliser une analyse pertinente –et, le plus important, pour pouvoir évaluer le danger. La température du thermomètre mouillé, en revanche, établit précisément le risque. Qui ne fait que croître.

Prendre de la hauteur

Selon les meilleurs modèles climatiques, de grandes portions des États-Unis vont connaître plusieurs semaines de températures humides élevées d'ici le milieu du siècle –dans trente ans, donc. «D'ici 2050, certaines régions du Midwest et de la Louisiane pourraient connaître des conditions dans lesquelles il sera difficile pour le corps humain de se refroidir presque un jour sur vingt dans l'année», rapportait ProPublica en septembre 2020. Pendant ces périodes de chaleur mortelle, l'ombre et l'hydratation ne vous sauveront pas. Tout être humain sans accès à une climatisation fiable risquera la mort.

L'arsenal de défense et de préparatifs en prévision du changement climatique doit comprendre des moyens de se prémunir contre de futures températures humides mortelles.

Voilà ce que nous savons avec certitude: une des solutions consiste à agrandir nos villes vers le haut, plutôt que d'étaler toujours plus nos banlieues. Non seulement les zones plus denses ont des émissions de carbone radicalement inférieures à celles des banlieues et des communautés rurales, mais il est en outre moins cher et plus efficace de fournir de l'énergie et des services de rafraîchissement à des gens qui vivent plus rapprochés les uns des autres que s'ils sont disséminés sur de grandes surfaces.

Les grognons atteints du syndrome NIMBY [qui veulent bien que l'on fasse des efforts pour la collectivité, mais pas s'ils doivent y participer, ndlr] ont beau se plaindre de l'ombre projetée par les grands immeubles, il se trouve que les villes ont désespérément besoin de davantage d'ombre d'arbres ou de buildings, afin de réduire les effets d'îlots de chaleur urbains et de s'abriter du soleil de midi –sans parler, bien sûr, de la fourniture de logements supplémentaires.

La première chose à faire, cependant, reste de réduire la pollution climatique, ce qui concerne les voiture et les SUV. Réduire l'utilisation des autos et remplacer les terrains qu'elles utilisent par des zones d'habitation, des arbres et des transports en commun rendra les villes plus fraîches à court et long terme. Quelles que soient les prouesses que nous ayons réalisées avec les technologies propres, il nous faut mettre un terme à l'expérience ratée de culture de l'automobile et d'occupation énergivore des sols.

Il y va de notre aptitude à survivre aux vagues de chaleur de demain—et d'aujourd'hui.

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