Culture

Les arbres et les livres, reliés par l'étymologie

Temps de lecture : 5 min

Le hêtre est l'arbre-clé pour expliquer ces relations.

Ce n'est qu'après l'invention de l'imprimerie que l'on va utiliser du bois pour fabriquer du papier. | David Kennedy via Unsplash
Ce n'est qu'après l'invention de l'imprimerie que l'on va utiliser du bois pour fabriquer du papier. | David Kennedy via Unsplash

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour: «Quels sont les liens entre les arbres et les livres dans les langues germaniques et romanes ?»

La réponse de Isabelle Rentler, amoureuse de la communication et du langage:

Dans les langues romanes, l'histoire reliée ou brochée que nous tenons dans les mains ou qui traîne sur une étagère est dans un livre en français. Ce mot traduit par «libro» en espagnol et en italien, «levr» en breton, «leabhar» en irlandais. Cependant, dans les langues germaniques, il en est autrement: en anglais, on dit «book», en allemand «Buch», «boek» en néerlandais, «bok» en suédois...

Cette différence nous vient des arbres. Assez étrange. En effet, quel rapport y a-t-il entre des livres et des arbres? Je vois déjà ce que vous allez me dire: «Oui, avec des arbres, on fait du papier.»

Les Chinois, inventeurs du papier, utilisaient des branches de bambous, des écorces de mûriers, mais aussi du lin et du chanvre. Les Arabes améliorèrent le procédé en utilisant surtout des chiffons de lin et de chanvre. Plus tard, après que les Croisés eurent rapporté ce trésor, les chiffonniers revendirent à prix d'or leurs trouvailles à des propriétaires de moulins à papier. Ce n'est qu'après l'invention de l'imprimerie que l'on va utiliser du bois pour fabriquer du papier.

Une affaire de hêtre

Il faut donc regarder encore plus en arrière dans le passé, dans les steppes au nord de la mer Noire, où vivaient les Indo-Européens. C'est là que tout commence pour cette réponse, dans laquelle nous allons montrer les liens étymologiques entre les arbres et le mot «livre» en anglais, en allemand et en latin.

Il y a dans cette région un arbre commun: le hêtre qui, en proto-indo-européen (PIE), se dit «bhāgo». Avec le temps et les migrations, «bhāgo» se transforme en étymon proto-germanique «bōk(j)ō» (hêtre), puis «bōkō» (hêtre). Le mot prend ensuite une autre route pour désigner un document écrit, une tablette, une charte: le vieil anglais «bōk», ou «boec». En moyen anglais, il devient «boke» (entre autres variantes) puis prend la forme que nous connaissons: «book».

Parallèlement, le mot PIE «bhāgo» continue de garder sa signification première, à savoir hêtre: il devient «boece» et enfin «beech».

Il s'apparente donc à «phagos» en grec, «fagus» en latin, «fau» en ancien français (supplanté par «hestre» vers 1220) et à «bagos» en gaulois (que l'on retrouve dans des noms de lieux comme Beine, dans la Marne ou Beynes, dans les Yvelines).

Il se transforme aussi, ailleurs, en «buoch» (moyen haut allemand qui signifie «livre», «lettre», «écriture») puis «Buch» tandis que le mot qui se fige pour désigner un hêtre reste encore une fois très proche: «Buche». En gothique, «boka» désignait une lettre.

L'idée à retenir, c'est que l'on écrivait sur des arbres et des bouts d'arbres ou de bois.

Il semblerait que les peuples germaniques aient utilisé des bouts de cet arbre ou des os pour y inscrire des runes, longtemps avant d'utiliser des pierres, comme pourrait le montrer le mot allemand «buchstaben» (lettres) qui provient du vieil allemand «buohstap» signifiant «baguette de hêtre». Il ne reste pas de fragments de cette époque ancienne. En revanche, des bouts de bois (hêtre?) portant des inscriptions runiques ont été découverts plus tardivement.

Les linguistes ont longtemps été partagés sur ce rapport entre le hêtre et l'origine des mots «book» et «Buch», parce que le mot sanskrit «bhurja» dérivé du PIE désigne un bouleau et non un hêtre au masculin. Cependant, il désigne «un arbre sur lequel on écrit au féminin». De même, comme il a été indiqué plus tôt, «phagos» est un chêne et est relié à l'idée de manger (les écorces de hêtre servaient aussi à nourrir les animaux).

Le linguiste André Martinet avance l'idée que le mot ait pu désigner des hêtres, des bouleaux, des sureaux ou encore des chênes en fonction des régions où les peuplades s'installaient. L'idée à retenir, c'est que l'on écrivait sur des arbres et des bouts d'arbres ou de bois.

Du liber au livre

C'est encore grâce aux arbres que l'on peut comprendre le mot livre dans les langues issues du latin. Pour mieux comprendre, on peut étudier la coupe d'un arbre et les différents composants d'un tronc. Sous l'écorce principale, se trouve une couche ou membrane fibreuse appelée liber, nom qui lui était déjà donné à l'époque romaine.

Or ce mot vient du proto-italique «lufro», à savoir «l'intérieur de l'écorce d'un arbre», lui-même hérité de la racine du PIE «lubh-ro» (feuilles, écorce) apparenté à «leub(h)», à savoir éplucher, écorcer. On retrouve d'ailleurs cette racine dans l'albanais «labë» (écorce), le lituanien «luabas» (liber, fibre libérienne), le letton «luobas» (éplucher).

«​Ce n'est que vers le IIIe siècle av. J.-C. que se répand dans le monde romain une nouvelle matière, le parchemin.»
Henriette Walter, «L'Aventure des langues en Occident»

Dans L'Aventure des langues en Occident, Henriette Walter explique: «Avant l'adoption du papyrus, importé d'Égypte, c'est sur cette couche ligneuse que l'on écrivait. Les morceaux étaient ensuite collés les uns aux autres de manière à former une seule et longue feuille qu'on enroulait sur elle-même, ce qui constituait un “volumen” (rouleau de manuscrit), mot formé à partir du verbe “volvere” (enrouler).»

«Ce n'est que vers le IIIe siècle av. J.-C. que se répand dans le monde romain une nouvelle matière, le parchemin, ou papier de Pergame (“pergamena”), que l'on utilisait à Pergame depuis plusieurs siècles: fait de peaux de chèvres, de mouton ou même de veau (d'où le mot “vélin”), le parchemin est beaucoup plus solide, et on peut alors relier les feuillets au lieu de les rouler. Voici comment, du volume qui peut être enroulé, on est passé au livre, qui peut être feuilleté», continue-t-elle.

À noter que le mot «leaf», mot anglais qui désigne la feuille de l'arbre et est aussi un synonyme de page, a aussi pour racine PIE «lubh-ro» (feuilles) apparenté, comme dit plus haut, à «leubh» (éplucher, peler[1]) et provient du proto-germanique «lauba» («laub» en allemand: feuillage).

Quant au mot «folio», il nous provient de l'ablatif «folium», qui a pour racine PIE «bohl-yo» (feuille), dérivé de «bohl» (prospérer, fleurir).

Le mot français «livre» est attesté en français au XIe siècle.

Quant au mot «liber» utilisé pour désigner la membrane fibreuse sous l'écorce d'un arbre, il nous revient avec la même signification en français avec la mode des mots savants en latin au XVIe siècle.

Cet exposé n'avait pour but que de montrer le lien entre les arbres et les livres dans les langues d'origines latines et germaniques (biblio, par exemple). Beaucoup d'autres civilisations, comme les Égyptiens ou les Aztèques, pour ne nommer qu'eux, utilisaient aussi des fibres végétales comme support d'écriture, mais c'est une autre histoire.

Sur le fronton de la Bibliothèque Carnegie de Reims, il y a un arbre au-dessus duquel est écrit: «Educant folia fructum».

1 — Cette racine aurait aussi donné le mot «lèpre» et ses dérivés. Retourner à l'article

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