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«C'est la pire frustration de toute ma vie»: le goût amer du faux départ en athlétisme

Temps de lecture : 8 min

Depuis 2010, tout faux départ est sanctionné d'une disqualification en athlétisme. Une règle impitoyable qui peut briser les rêves olympiques d'un athlète en quelques millièmes de seconde.

Portrait d'Usain Bolt, le meilleur sprinteur de l'histoire, à qui il est aussi arrivé de commettre des faux départs. | Pierre Guarrigues
Portrait d'Usain Bolt, le meilleur sprinteur de l'histoire, à qui il est aussi arrivé de commettre des faux départs. | Pierre Guarrigues

28 août 2011. «On your marks!» Dans les starting-blocks de la piste de Daegu, en Corée du Sud, l'homme le plus rapide de la planète garde la tête baissée. Usain Bolt est le grand favori de la finale du 100 mètres des championnats du monde. Lors des derniers Mondiaux à Berlin en 2009, il a battu le record du monde en franchissant la ligne en 9''58.

Usain Bolt, le coureur le plus rapide des Mondiaux de 2009. | Pierre Garrigues

«Set?» (Prêts?) Bolt se redresse, en déséquilibre sur les mains. Buste incliné, bras tendus, muscles des jambes bandés. La foule s'est tue. L'ordre du starter résonne dans le stade. Le coup de pistolet brise le silence. Mais Bolt est déjà parti. C'est un faux départ. Le meilleur sprinteur de l'histoire vient de faire un faux départ.

Car, depuis 2010, les coureurs n'ont plus le droit à l'erreur. C'est la règle du «One and done»«Une fois, et c'est fini». Un seul faux départ, et le fautif est disqualifié. Bolt, qui s'était fait l'avocat de ce nouveau règlement, l'a expérimenté à ses dépens.

«Le faux départ, ça peut arriver à tout le monde. On ne peut pas être athlète de haut niveau sans avoir jamais fait de faux départ. Bolt, c'est un athlète comme les autres», constate Dimitri Demonière, ex-entraîneur du sprinteur Jimmy Vicaut.

Le traumatisme

Pour ses premiers Jeux olympiques, en 2016 à Rio, le Français Wilhem Belocian, pressenti pour atteindre la finale sur 110 mètres haies, n'a même pas eu l'occasion de franchir le premier obstacle. Dès son entrée dans la compétition, lors des séries, le sauteur de haies (ou hurdler) de 21 ans a commis un faux départ.

«Wilhem Belocian a découvert l'immensité de ce que sont les Jeux olympiques par la pire chose qui puisse arriver», se rappelle Pascal Martinot-Lagarde, champion d'Europe du 110 mètres haies en 2018.

Wilhem Belocian après sa disqualification au premier tour du 110 mètres haies à Rio, mardi 16 août 2016. | Pierre Guarrigues

Ce souvenir le hantera longtemps. Laura Valette, championne de France Elite 2019 du 100 mètres haies et coéquipière de Belocian en équipe de France, l'atteste: «Wilhem a mis du temps à revenir. L'année d'après, il s'est blessé. On ne saura jamais si c'est lié, mais mentalement, ça n'a pas été facile pour lui.»

«C'est l'un des faux départs les plus marquants de ma carrière. C'est lié à des mauvais souvenirs, du négatif...», reconnaît aujourd'hui Wilhem Belocian. Une faute d'autant plus frustrante qu'elle n'aurait pas valu à Belocian une disqualification, si l'athlète avait couru sept années plus tôt.

À l'origine, chaque athlète avait en effet le droit à un faux départ par course. En théorie, jusqu'à huit départs pouvaient donc se produire. «À chaque fois, ça demandait une concentration supplémentaire pour se remettre dans la course, se souvient Christine Arron, recordwoman d'Europe du 100 mètres (10''73) depuis 1998. Répéter ce mouvement plusieurs fois, ça fatigue un peu physiquement, mais surtout nerveusement.» En 1996, la finale du 100 mètres hommes des JO d'Atlanta n'avait démarré qu'au quatrième départ prononcé par le starter.

Alors, en 2003, la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF) a décidé de n'accepter qu'un seul faux départ par course, pour empêcher ces rappels à répétition. À partir de ce moment-là, l'auteur du deuxième faux départ était automatiquement éliminé, même s'il n'était pas à l'origine du premier. Pour Muriel Hurtis, ex-championne du monde en salle du 200 mètres, cette règle était «injuste». Elle a d'ailleurs donné lieu à l'une des scènes les plus marquantes de l'histoire de l'athlétisme, lors des quarts de finale du 100 mètres hommes des championnats du monde en 2003.

Après un premier faux départ autorisé par le règlement, le sprinteur américain Jon Drummond a été accusé, à son tour, d'avoir anticipé le coup de feu du second départ. Refusant la sanction, Drummond a crié «Je n'ai pas bougé! je n'ai pas bougé!», avant de s'allonger dans son couloir. Après quarante-cinq minutes de contestation auprès des officiels, inflexibles, il a finalement quitté la piste en larmes.

Sous ce règlement, les coureurs les plus stratèges pouvaient effectuer volontairement un faux départ avec l'assurance de ne pas être disqualifiés. «L'athlète savait que, derrière, tous les autres coureurs auraient peur de partir et seraient sur la retenue. En allant volontairement à la faute, il prenait ainsi l'ascendant sur ses adversaires. C'était un jeu de déstabilisation injuste», se souvient Muriel Hurtis, championne du monde en salle du 200 mètres en 2003

C'est pourquoi, depuis 2010, la règle sanctionne tout faux départ. Pour Muriel Hurtis, ce nouveau règlement, bien que cruel, a le mérite d'empêcher toute stratégie: «Maintenant, quand le départ est donné, on n'anticipe pas, on réagit.» L'ancien entraîneur du sprinteur Jimmy Vicaut, Dimitri Demonière, assure que si la tension sur la ligne est plus importante, les athlètes prennent moins de risque au départ: «Se faire sortir pour gagner un centième après parfois plusieurs saisons de préparation, c'est trop bête. Il y a plus à perdre qu'à gagner.»

Car, si après un faux départ le processus de reconstruction peut se faire naturellement, comme pour Christophe Lemaitre en 2009, il demande parfois plusieurs mois de travail, à l'instar de ce qu'a vécu Amaury Golitin, multirécidiviste.

Le Français a connu un début de saison 2019 marqué par une série de faux départs. En finale du 100 mètres lors des championnats de France Elite en salle à Miramas, l'athlète de 24 ans est convaincu d'être passé à côté d'une belle performance, qui aurait pu donner une autre suite à sa carrière.

Amaury Golitin lors du meeting de Paris Indoor, le 2 février 2020. | Emeline Burckel

«C'est la pire frustration de toute ma vie. J'aimerais l'effacer», regrette Amaury Golitin, champion de France du 100 mètres en 2019. Une fois dans les starting-blocks, impossible pour Golitin de ne pas penser à son faux départ précédent. «Ça m'énervait d'en faire et d'en refaire, confie-t-il. Je me mettais trop la pression. C'était plus mental que physique… Cette année-là m'a vraiment freiné.» La hurdleuse Laura Valette se souvient de cette période: «Amaury se faisait pas mal chambrer par les autres athlètes en équipe de France. Ils lui disaient: “Pars pas avant”, en rigolant. Je pense que ça ne l'a pas aidé à s'en remettre.» Golitin a alors décidé de consulter une psychologue du sport sur les conseils de son coach, déterminé à sortir de cette «spirale négative».

Ce travail de fond entamé avec sa thérapeute sur les faux départs a fini par porter ses fruits. Six mois plus tard, en juillet 2019, l'athlète décroche son premier titre national chez les professionnels et devient champion de France du 100 mètres à Saint-Étienne. «Mes faux départs font partie de mon histoire, relativise aujourd'hui le Guyanais. Ça m'a forgé, et a fait de moi un autre athlète.»

Dépasser la limite

En compétition, il existe une limite que tout athlète ne devra jamais franchir: celle des 100 millièmes de seconde, établie par l'IAAF à partir d'une étude des années 1990 portant sur le temps de réponse total de huit sprinteurs finlandais.

Un athlète dans ses starting-blocks, le 2 février 2020. | Emeline Burckel

L'entraîneur du hurdler Pascal Martinot-Lagarde, Benjamin Crouzet, certifie qu'«on ne s'entraîne pas pour éviter le faux départ, mais pour réussir un départ». Un «bon» temps, selon lui, se situe entre 130 et 160 millièmes de seconde, la moyenne des grands sprinteurs. Lors d'une session d'entraînement à Reims, en février 2020, le champion d'Europe du 110 mètres haies s'est élancé en 227 millièmes de seconde. «0,227, c'est un dixième de seconde de trop. Un dixième de seconde, c'est un podium aux Jeux», commente son coach.

Pascal Martinot-Lagarde et son coach Benjamin Crouzet lors d'une session d'entraînement le 11 février 2020 à Reims. | Emeline Burckel

Pour certains athlètes, le départ est inné. Ils sont naturellement «capables de reproduire des temps de réaction très faibles, tout le temps», analyse Renaud Longuèvre, ancien entraîneur de l'équipe de France d'athlétisme. Pour d'autres, comme l'ex-sprinteuse Christine Arron, partir vite était un véritable défi. «Sur le temps de réaction, je n'étais pas une flèche», confie la championne. «J'ai fini par accepter que le son du coup de feu n'arrivait probablement pas assez rapidement à mon oreille pour que je réagisse plus vite.»

Usain Bolt et Christophe Lemaitre sont également de mauvais partants. «Ces deux-là ont des systèmes nerveux aussi performants que les petits gabarits, mais ils ont de longues jambes qu'ils mettent plus de temps à déployer», analyse Renaud Longuèvre. Ces grands segments leur permettent néanmoins d'avoir de longues foulées, nuance l'entraîneur.

Sur la ligne

Dans les blocks, le mental compte autant que le physique. Au premier commandement, «à vos marques», les athlètes ont une trentaine de secondes pour s'installer dans leurs starting-blocks. «Tout commence à s'accélérer. Ton cœur bat de plus en plus fort. Tes jambes sont lourdes. J'adore ces moments-là», trépigne Christophe Lemaitre. «Quand t'es sur la ligne de départ, tu es au point zéro de huit chemins qui s'offrent à toi pour le reste de ta vie», ajoute Pascal Martinot-Lagarde, champion d'Europe du 110 mètres haies en 2018

Les hurdleuses au départ d'un 100 mètres haies lors du meeting de Paris Indoor 2020. | Emeline Burckel

«Les raisons du faux départ sont parfois très éloignées de la piste, note Renaud Longuèvre. Un athlète qui vient de se faire plaquer par sa copine, par exemple, sera peut-être plus nerveux dans les starting-blocks.» Pour Dimitri Demonière, travailler le mental est la clef de tout: «Un athlète pressé pourra anticiper un départ parce qu'il manque de sérénité ou a envie de trop bien faire. Pareil s'il a fait une mauvaise saison, a des doutes, du stress, deux ou trois échecs répétés…»

Cette tension, les sprinteurs les plus retors en profitent. Le combat psychologique débute avant même le coup de feu du starter… et ne suit pas toujours les règles du fair-play.

Christine Arron se souvient que certaines de ses adversaires bougeaient volontairement pour la déstabiliser: «Forcément quand on est dans une concentration extrême de départ, on est à l'affût d'un bruit, d'un détail. Les shows d'Usain Bolt étaient hyper déstabilisants pour les autres. Moi, ça m'aurait gonflée de courir à côté d'un mec comme ça. Les femmes font moins de cirque.»

«Quand je courais avec l'Ukrainienne Zhanna Pintusevich-Block, elle tentait de me déstabiliser en crachant dans mon couloir ou en faisant des gestes. Or, sur la ligne de départ, on ne peut pas se permettre d'être concentrée une seconde sur l'autre», décrit Christine Arron, championne d'Europe du 100 mètres en 1998.

Le starter, enfin, peut prendre son temps. «Quand l'attente est longue entre le “prêts?” et le coup de pétard, on monte les fesses et on est vachement en déséquilibre, décrit la hurdleuse Laura Valette. On peut vite trembler et partir à la faute. Ça fait comme des spasmes: la jambe arrière commence à bouger toute seule.»

La position en déséquilibre des athlètes juste avant le coup de feu du starter, lors du meeting de Paris Indoor en février 2020. | Emeline Burckel

Sur la ligne, la tension est telle que même les plus grands sprinteurs peuvent s'impatienter. «Tout ce que je voulais, c'était entrer sur la piste et courir, a confié Usain Bolt à son agent à propos de son faux départ en 2011. Dans la chambre d'appel, je ne pouvais penser à rien d'autre qu'y aller, y aller, y aller!» «On est tellement prêts, on est tellement sous tension, qu'on part avant le coup de feu. C'est même pas mental, ça devient animal», abonde Amaury Golitin. «Qui sait, si Bolt n'avait pas fait ce faux départ, peut-être que le record du monde serait inférieur à 9”58…», se plaît à imaginer Ricky Simms, agent d'Usain Bolt

Bolt, Lemaitre, Golitin, Belocian… Pire qu'une course ratée, c'est cette frustration d'un rendez-vous manqué qui hante les athlètes après un faux départ. Tous n'ont alors qu'une seule idée en tête: retourner sur la piste. Avec le report des JO de Tokyo, Wilhem Belocian, dont le rêve s'est brisé à Rio, a encore dû patienter une saison. Cinq ans après son cauchemar brésilien, le hurdler français, qui a signé la meilleure performance européenne de l'année aux derniers championnats de France, va-t-il créer l'exploit ou laissera-t-il resurgir ses vieux démons? Seule certitude, tout se jouera en quelques millièmes de seconde.

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