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Journalisme: pourquoi ne pas payer les sources?

Jack Shafer, mis à jour le 16.05.2010 à 13 h 44

Des objections plus pratiques qu'éthiques.

Il y a 15 jours, Gawker Media a ranimé un vieux débat, à savoir si les journalistes doivent ou non payer leurs sources. Gizmodo, le site high-tech du groupe, aurait déboursé 5,000 dollars (environ 3,800 euros) pour un prototype d'iPhone «oublié» dans un bar à Redwood City, en Californie.

Le cas Gizmodo n'est pourtant pas le meilleur argument pour relancer la question de la rémunération des sources. Les autorités du comté de San Mateo, qui semblent traiter l'affaire comme  un délit - «trafic d'objet volé» - ont obtenu un mandat de perquisition et saisi le matériel informatique du journaliste qui a écrit l'article. Gawker s'est immédiatement jeté sur cette publicité gratuite, criant au scandale et invoquant une «loi bouclier» californienne qui protège les journalistes de certains mandats et citations à comparaître.

Maintenant, pour les besoins de mon article, imaginons que la vente de ce prototype n'enfreigne aucune loi. Gawker a-t-il eu raison de l'acheter? Les journalistes devraient-ils payer pour des interviews, des documents, des photos, et des prototypes de téléphone? L'éthique journalistique voudrait que non, en aucun cas, qu'on devrait se méfier de toute information obtenue contre de l'argent. C'est pour cela que des magazines comme le National Enquirer et des sites comme TMZ.com, qui ne se cachent pas de payer leurs sources, sont méprisés par bon nombre de leurs confrères.

Mais y a-t-il des circonstances dans lesquelles un journaliste se doit d'acheter un document, une interview, ou un smartphone? Et si Daniel Ellsberg, qui a photocopié en 1971 les Pentagon Papers avant de les faire parvenir gracieusement au New York Times, avait fourni ces documents au journal en échange de 10 000 dollars pour couvrir les frais de photocopiage, plus le transport, la manutention, et éventuellement, les frais de justice? Le lecteur se serait-il senti spolié? Et si le Times avait joué la transparence, ses lecteurs l'auraient-ils aussi bien pris que les millions de lecteurs qui ont lu le fameux article sur le nouvel iPhone sur Gizmodo?

Si une source payée avait permis de révéler plus tôt l'affaire Iran-Contra ou les photos d'Abou Ghraib, à quel point trouveriez-vous ça malhonnête? Vous liriez très certainement l'article. Et lorsque d'autres organes de presse qui se revendiquent plus «éthiques» courent après et publient un scoop déniché par des sources payées par d'autres, là aussi je doute que vous vous cachiez les yeux.

Rémunérer ses sources ne signifie pas forcément trahir sa déontologie. En 1998, Timothy Noah, journaliste de Slate.com, a publié un article sur les cas les plus justifiables. Sur la couverture du livre «The Fix», qui traite du commerce et de la politique des drogues, le journaliste Michael Massing révèle ainsi avoir obtenu certaines informations en échange de cheeseburgers et de cigarettes.  Mais pas seulement: «Massing a payé un gros trafiquant de Spanish Harlem 200 dollars en échange de quatre interviews - et ça lui a semblé être un «bon investissement»», écrit Noah.

Mes remarques à ce sujet sont essentiellement d'ordre pratique; si vous souhaitez obtenir plus de quoi que ce soit, nous disent les économistes, augmentez-en le prix. Si les journalistes commencent à payer leurs infos plutôt que d'exiger leur gratuité, du jour au lendemain des centaines de sources vont apparaître comme par enchantement devant les portes de tous les journaux, chaînes de télé, et sites Web.

Mais ce serait trop beau pour être vrai, tous ces gens qui en savent tant. Prenons un exemple: si vous dites que vous êtes prêt à payer 38 euros pour 500 grammes de tomates, des vendeurs de légumes viendront faire la queue devant chez vous pour vous proposer de belles tomates, des tomates pourries, des tomates en conserve, et des balles de tennis peintes en rouge. Et une fois que vous aurez fait le tri, vous aurez perdu une bonne partie de vos tomates, donc de votre argent, et vous regretterez votre initiative. Appliqué au journalisme, le résultat serait identique: quel serait le ratio «vraies» infos / infos «à moitié vraies»? A quel point l'argent peut-il motiver à fabriquer des informations ?

Ce débat néglige souvent de reconnaître que les sources gratuites tirent généralement profit de ce qu'elles révèlent aux journalistes: si vos infos sont utiles, que vous soyez cité ou non dans l'article c'est de toute façon un coup de boost à l'ego. Et si on vous cite, vous serez peut-être dans les petits papiers de votre patron, vous gagnerez peut-être l'admiration de vos amis, et vous trouverez peut-être un meilleur emploi ou bien décrocherez une augmentation. Vous vous sentirez très probablement contents de vous en pensant au bien que vous avez fait ou à ceux que vous avez aidé à punir en divulguant certains documents. Les sources sans motivation particulière sont rares, un journaliste doit donc être vigilant s'il y a de l'argent en jeu. Mais même en supprimant complètement toute compensation financière, on ne peut jamais être sûr qu'une source n'a pas d'idée derrière la tête.

En tant que journaliste n'ayant jamais acheté d'infos (un repas ou deux, un verre ou trois, rembourser des photocopies ou déposer une source quelque part, ça ne compte pas), je crois que je deviendrais dingue si mes sources commençaient à exiger que je les paie. Dans mon scénario-catastrophe, les sources gratuites se font de plus en plus rares et les journalistes doivent payer les gens à la minute rien que pour entendre ce qu'ils ont à dire. Et lorsque mes questions commencent à trouver des réponses, je deviens soudain otage de mes sources, qui agitent leurs mains devant leur compteur en répétant «Plus de questions? Plus d'argent!». Ensuite, c'est marchandage et compagnie. Et où est-ce que je trouverais le temps de vérifier toutes ces infos, moi?

Mais si payer ses sources est intrinsiquèment contraire à la déontologie journalistique, pourquoi y a-t-il autant d'institutions qui le font? Les policiers paient des indics, le gouvernement américain offre une récompense aux citoyens qui dénoncent une fraude fiscale, et les avocats se paient les services de témoins-experts.

En outre, de nombreux organes de presse «respectables» rémunèrent leurs sources depuis des décennies. Comme l'a signalé en 1999 l'American Journalism Review, en 1912 le New York Times a obtenu son Titanicscoop d'un radiotélégraphiste en échange de 1 000 dollars (environ 760 euros) ; en 1932, pour continuer à obtenir des renseignements dans l'affaire de l'enlèvement du bébé Lindbergh, le groupe Hearst a couvert les frais juridiques de la défense; et en 1959, le magazine Life a payé les sept astronautes du Programme Mercury en échange de leur histoire.

Dans son livre «If No News, Send Rumors» («Si on n'a pas d'infos, publions des rumeurs»), Stephen Bates rapporte qu'au 19éme siècle, un président de la Chambre des représentants des Etats-Unis faisait payer ses interviews aux journalistes - une combine qui lui rapportait des centaines de dollars chaque semaine -, que le Times a payé Charles Lindbergh 5,000 dollars (environ 3,800 euros) pour qu'il y raconte son vol transatlantique, et a également financé l'expédition de Robert E. Peary au Pôle Nord pour avoir l'exclusivité du reportage.

Dans un article du Time publié en 1975, on apprend que la NBC a acheté les droits pour les entretiens avec les parents des quintuplés Fischer, que la chaîne a également payé «les Allemands qui creusaient des tunnels, pour avoir le droit de filmer les refugiés fuyant Berlin-Est», et qu'H.R. Haldeman et G. Gordon Liddy, à l'époque suspects dans le scandale du Watergate, ont tous deux reçu de l'argent de la part de NBC News en échange d'interviews exclusives. Selon l'American Journalist Review, Gerald Ford et Henry Kissinger ont également remporté des contrats juteux avec la chaîne pour leurs services de «conseillers-consultants» lors d'éditions spéciales. Et il y a deux ans, Errol Morris a confirmé les rumeurs selons lesquelles il aurait payé pour son film «Standard Operating Procedure» des soldats purgeant des peines de prison pour mauvais traitements sur des détenus d'Abou Ghraib.

Les chaînes de télévision et les magazines comme People qui paient cash pour des photos et des vidéos arrivent pourtant à tirer profit de ce système, puisqu'ils ne paient jamais les frais de transport et d'hébergement de leurs sources. Le mois dernier, une enquête judiciaire a révélé qu'ABC News avait payé 200,000 dollars (plus de 150,000 euros) à Casey Anthony en échange de photos et de vidéos de sa petite fille disparue quelques jours auparavant. Peu de temps après, les autorités ont inculpé Anthony pour le meurtre de la fillette. La chaîne n'a jamais fait mention de la transaction, même lorsqu'elle diffusait les images payées.

Le meilleur argument contre la rémunération des sources, c'est la Grande-Bretagne, où tout ce qu'on trouve dans les tabloïds a été acheté. Les critiques estiment que ce système a tendance à générer des idioties sensationnalistes sur les stars, et des articles extrêmes prenant pour cibles politiciens et autres personnalités publiques. Dans son livre «Ethics for Journalists», Richard Keeble prévient que le rémunération des sources risque d'engendrer un monopole de l'actu par les plus riches. Puisqu'ils ont de l'argent, ceux-ci pourraient faire aisément apparaître - ou disparaître - n'importe quelle «info» dans un journal.

Mais à qui ça profite, la gratuité des sources? Avec un scoop obtenu gracieusement, je pourrais très bien recevoir une augmentation ou trouver un contrat d'édition - et mon éditeur vendrait plus de pubs. Tout le monde en profiterait, sauf ma source. Est-ce honnête? Est-ce éthique? Si ma source était un peu plus maligne, elle irait directement voir un éditeur avec son scoop. Vous voyez que vendre une histoire ça n'est pas forcément contraire à la déontologie. C'est du business, rien de plus!

La gratuité des sources profite également aux gros groupes de médias: tant que journaux et magazines refuseront de payer les sources, celles-ci continueront de donner leurs meilleures infos à ceux qui ont le plus grand rayonnement, comme le New York Times, le Washington Post, et le Wall Street Journal.  L'interdiction éthique d'acheter de l'info punit donc largement les groupes situés plus bas dans la chaîne alimentaire de la presse, tout en profitant à ceux qui occupent son sommet.

Si Nick Denton, le chef de Gawker Media, aime à jouer le rôle de gangster-journaliste, l'article sur le prototype d'iPhone montre qu'il n'a pas totalement laissé son éthique au placard, puisqu'il y est mentionné la somme payée en échange du téléphone «trouvé», et que celui-ci a ensuite été retourné à son propriétaire, Apple (après avoir été ouvert en deux et trifouillé pour obtenir le plus de détails techniques). Si le journaliste perquisitionné n'est pas condamné, on risque alors de voir apparaître de plus en plus de sources qui exigent d'être payées.

Il m'est impossible de fermer les yeux sur ce qu'a fait Gawker Media, pour toutes les raisons que j'ai évoquées, et qui relèvent du bon sens. Mais à côté d'ABC, Gawker c'est Gandhi.

Jack Shafer

Traduit par Nora Bouazzouni

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Image de Une: des reporters autour de Louis van Gaal, coach du Bayern Munich, à l'aéroport de Turin, le 9 décembre 2009. REUTERS/Michael Dalder

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