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Les phobies économiques françaises

Hugues Serraf, mis à jour le 16.05.2010 à 11 h 42

Sommes-nous vraiment 63 millions de mineurs économiques, en demande constante de baratin lénifiant de la part de nos élites?

La comédie qui se joue ces jours-ci autour du mot «rigueur», un mot banal et, à tout prendre, plutôt chargé de connotations positives (est-ce qu'être «rigoureux», c'est mal ?), est un magnifique exemple des «phobies économiques» censées affecter les Français.

Banni du vocabulaire politique depuis qu'il évoque la fameuse volte-face des socialistes en 1983 («le tournant de la rigueur»), il cohabite désormais, nolens volens, avec ces autres grands exilés du lexique politique que sont «austérité», «concurrence» ou «sélection».

Mais si ces trois derniers termes peuvent effectivement trouver, dans la psyché tricolore, une résonance contemporaine (l'austérité, c'est triste; la concurrence et la sélection, c'est anglo-saxon), on se demande comment un Français d'une trentaine d'années, pour qui Mitterrand est un type qui fait du scooter en Thaïlande avant d'être un escaladeur de roche de Solutré, peut être traumatisé par le rappel d'une pareille péripétie...

La vérité, c'est que la transformation de «rigueur» en équivalent sémantique du «supplice de la roue» est essentiellement une invention du microcosme, fondée sur l'assomption que les Français sont de petits êtres fragiles, incapables d'entendre les mots décrivant une réalité délicate - comme «récession», «déficit» ou «endettement» - et qui exigent, avant d'avaler leur huile de foie de morue, qu'elle soit préalablement aromatisée à la framboise.

En 1983, et je m'adresse ici à ces trentenaires ayant du mal à replacer les différents Mitterrand dans le bon ordre, la France était une sorte de grosse Grèce que ses tentatives de relance isolée avaient conduit au bord du gouffre et à la porte du FMI (Fonds monétaire international). Sans cette horrible «rigueur» auto-imposée, on imagine que c'est le fond du gouffre plutôt que ses bords qui nous serait devenu familier...

Pour autant, les Français sont-ils réellement - et spécifiquement parmi les nations - aussi incapables que ça d'entendre la vérité? Et faut-il absolument leur mentir, en noircissant ou rosissant le tableau au gré des circonstances, histoire de surfer sur leurs psychoses? Car il n'est guère plus démagogique, au final, de prétendre, comme un Le Pen et contre toute raison, que la France sera bientôt submergée par le double tsunami de l'immigration maghrébine et des importations chinoises, que de clamer, comme un Mélenchon et avec d'aussi gros sabots électoralistes, que la démographie sera sans impact sur les retraites...

Bref, les «phobies économiques» - ces angoisses faisant du Français un Petit Poucet convaincu que le monde extérieur est un enfer contrôlé par des spéculateurs sans foi, des marchés sans loi, des capitalistes sans conscience, des banquiers sans compassion, des Chinois sans vergogne et des Américains sans culture, soit tout ce qui ne ressemble pas à cet Hexagone édénique où l'on fait une carrière pépère à La Poste ou chez Renault avant de prendre une retraite bien méritée à La Baule - existent-elles pour de bon?

Dans leur dernier ouvrage, Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia, les deux économistes les plus célèbres de la blogosphère francophone, ne tranchent pas véritablement. Bien sûr, ils identifient ces phobies avec humour et, oserais-je l'écrire, «rigueur» mais hésitent à en attribuer la responsabilité définitive à une caractéristique purement gauloise (même s'ils les comparent à un trouble psychique) plutôt qu'à un personnel politique frileux et pusillanime.

A coups d'exemples frappants (la perception de l'inflation et sa réalité, le vrai coût du système de santé, le déclassement, les banquiers suceurs du sang des travailleurs...), ils entreprennent de démolir méthodiquement les arguments des galéjeurs qui, par calcul ou paresse intellectuelle, maintiennent les Français dans leur angoisse de l'avenir au nom d'un «bon vieux temps» imaginaire. Une sorte de travestissement des comptes de faits en contes de fées, quoi...

Delaigue et Ménia assurent qu'ils sont, en tant qu'économistes rationnels, bien mieux placés qu'un psy pour traquer et éliminer nos phobies. Je ne sais d'ailleurs pas ce que Freud aurait fait d'un patient paniqué par le terrible concept d'une meilleure maîtrise des dépenses de l'État, mais il est amusant de constater qu'un Michel Onfray, si prompt à dénoncer les supercheries de l'œdipien viennois, n'ait pas encore découvert celles de ses amis du NPA ou du Parti de gauche.

Hugues Serraf

«Nos phobies économiques - Ces peurs que l'économiste guérit mieux qu'un psy», Alexandre Delaigue, Stéphane Ménia, Pearson, 215 pages, 19 euros.

 

LIRE EGALEMENT: Le déficit doit être détruit avant qu'il nous détruise, Aide et austérité ne sont pas suffisants et L'Europe rase gratis.

Image de Une: Une manifestation contre la réforme des retraites à Lille Pascal Rossignol / Reuters


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