Parents & enfants / Société

Adoption transraciale: se préparer au racisme que peut subir l'enfant

Temps de lecture : 8 min

Les parents doivent connaitre ces violences, ne pas les minimiser et apprendre à faire front aux côtés de leur enfant.

La plupart du temps, les parents adoptifs blancs ne pensent pas à mal et souhaitent involontairement ou non protéger leur enfant en minimisant les agressions racistes dont il pourrait être l'objet. | Frank McKenna via Unsplash
La plupart du temps, les parents adoptifs blancs ne pensent pas à mal et souhaitent involontairement ou non protéger leur enfant en minimisant les agressions racistes dont il pourrait être l'objet. | Frank McKenna via Unsplash

«Où que j'aille, où que je sois, je sens le poids des regards sceptiques, préjugés, dégoûtés et effrayés sur mes épaules comme un rocher. Je ne suis pas un immigré. J'ai été adopté comme un enfant. Je me souviens que tout le monde m'aimait. Où que je sois, où que j'aille, tout le monde s'est tourné vers moi avec joie, respect et curiosité. J'ai pu trouver un travail que j'ai dû quitter. Car trop de gens, surtout les personnes âgées, refusaient d'être servis par moi et, comme si je me sentais déjà mal à l'aise, ils m'ont également désigné comme responsable du fait que beaucoup de jeunes Italiens (blancs) n'arrivent pas à trouver du travail. Quelque chose a changé en moi. Comme si j'avais honte d'être noir, peur d'être pris pour un immigré. Comme si je devais prouver aux gens, qu'ils ne me connaissaient pas, que j'étais comme eux, que j'étais italien, blanc. J'ai fait de mauvaises blagues sur les Noirs et les immigrés, comme pour souligner que je n'étais pas l'un d'entre eux.»

Ces mots terribles ont été écrits il y a trois ans par Seid Visin, ancien joueur du Milan AC qui s'est donné la mort le 3 juin dernier. Quelles que soient les causes de son suicide, reste ce texte d'un jeune homme de 17 ans confronté au racisme quotidien et qui se trahit lui-même pour s'assimiler dans une société blanche, celle de ses parents adoptifs.

Ce texte fait écho au très fort court-métrage de Néhémie Lemal On ne peut plus rien dire. La jeune photographe, adoptée par des parents blancs tout comme sa sœur et ses frères, y raconte comment en adoptant une coupe afro, elle s'est vue confrontée au racisme quotidien à coups d'agressions et micro-agressions. Elle y montre comment ses parents et même sa fratrie tendent à minimiser ces violences, sinon à les nier, et comment elle les confronte à leur attitude.

Que faire lorsque nos proches nous invitent à laisser dire? Qu'ils interprètent les regards appuyés et désapprobateurs comme l'œuvre d'imbéciles ou comme de l'admiration? Comment réagir quand ses parents adoptifs animés par l'amour ne voient pas les couleurs de peau et n'entendent pas qu'elles sont sources de discriminations systémiques? Autant de questions posées par ce court-métrage.

L'exemple de «This Is Us»

Autres exemples, cette fois empruntés à la fiction et à la série This Is Us, qui suit la vie de deux frères et d'une sœur, Kevin, Randall et Kate, ainsi que de leurs parents, Jack et Rebecca Pearson. Quoique noir et enfant adoptif de la famille Pearson, Randall, qui a exactement le même âge que les jumeaux Kevin et Kate, est considéré comme le troisième triplé de la fratrie par ses parents. Si cela révèle un amour parental inconditionnel, cette attitude «color blind» peut-être source de difficultés.

Dans l'épisode «The Pool» (saison 1), la famille se rend à la piscine municipale. Randall s'éloigne et va jouer avec les enfants d'une famille noire. Lorsque Rebecca vient chercher son fils et se présente à l'une des mères, celle-ci lui explique que Randall a besoin d'un bon coiffeur qui sache prendre soin de ses cheveux afro –il a des bosses dans le cou que Rebecca avait prises pour des éruptions cutanées. Cela peut sembler anecdotique mais c'est assez révélateur de ce principe de «color blindness».

Autre exemple tiré de cette série américaine: dans l'épisode «Still Here» (saison 2), la mère de Rebecca n'arrive pas à s'attacher à Randall comme à ses deux autres petits-enfants. Elle le néglige et ne cesse de faire des remarques désobligeantes. Est-ce parce qu'il est noir? Elle ne le sait pas elle-même mais on le suppose aisément. Randall courbe l'échine alors que sa mère adoptive ne parvient pas immédiatement à se positionner clairement pour protéger son fils.

Aujourd'hui, c'est le très subtil documentaire Une histoire à soi d'Amandine Gay qui place la question de l'adoption et notamment de l'adoption transraciale sur le devant de la scène. Ce film fait suite à l'initiative du Mois des adopté·e·s créé par la réalisatrice et prend place dans un contexte où des enfants adoptés au sein de familles mixtes et devenus aujourd'hui adultes prennent enfin la parole.

Il s'inscrit également dans un contexte politique complexe où, si le racisme systémique est pris à bras le corps par de nombreux mouvements militants, les tenants de l'universalisme à la française refusent de le considérer dans son entièreté, lui préférant des discours sur un illusoire «tous pareils».

«Une fois adultes, les personnes adoptées font souvent une rétro-analyse douloureuse des agressions racistes qu'elles ont subies enfants.»
Annabelle Bezo, psychologue clinicienne et interculturelle

Annabelle Bezo, psychologue clinicienne et interculturelle, explique: «Une fois adultes, les personnes adoptées font souvent une rétro-analyse douloureuse des agressions racistes qu'elles ont subies enfants. Cela peut créer une colère envers les parents adoptifs et les autres adultes de l'entourage dès lors qu'ils ont minimisé ces agressions. C'est d'autant plus difficile pour l'enfant adopté qu'il a tendance de manière inconsciente à faire preuve d'une certaine complaisance envers ses parents par crainte d'être rejeté à nouveau.»

Parents passifs

C'est ce dont témoigne Jean-Victor Rath Vireah, adopté à 2 ans au Cambodge par des parents français et blancs: «J'ai grandi dans un milieu très blanc où, par souci d'intégration et d'assimilation et par absence de conscientisation au racisme, je riais des micro-agressions. On ne parlait pas de racisme à la maison, ni avec mes parents, ni avec mon frère. Pour mes parents, c'était simple, je suis leur enfant: ils ne me voyaient pas différent d'eux, ils considéraient que ce n'était pas nécessaire de se questionner sur la couleur de la peau. Et, si un oncle tenait des propos racistes à table, c'était un silence gêné qui s'imposait, pas une mise au point claire.»

C'est lorsqu'il vient à Paris faire ses études que le jeune homme prend pleinement conscience de ce racisme subi et tente d'en parler à des parents: «Cela a créé une incompréhension. J'ai eu le sentiment que je ne pouvais simplement pas leur parler d'agressions racistes. Je me suis senti isolé, face à un mur. J'essayais de leur envoyer des ressources pour qu'ils comprennent mais cela ne servait à rien. À ce moment-là, j'ai ressenti la nécessité de couper les ponts et on ne s'est pas parlé pendant quelques mois. Ce temps leur a permis de prendre du recul, et aujourd'hui, nous nous voyons à nouveau.»

«Mes parents considéraient que ce n'était pas nécessaire de se questionner sur la couleur de la peau.»
Jean-Victor Rath Vireah, enfant adopté

De toute évidence et la plupart du temps, les parents adoptifs blancs ne pensent pas à mal et souhaitent involontairement ou non protéger leur enfant en minimisant les agressions racistes dont il pourrait être l'objet. Mais, pour Amandine Gay comme pour beaucoup de personnes racisées adoptées, il est important que les parents anticipent ces sujets: «La charge de la pédagogie raciale ne doit pas reposer sur les adoptés. Il y a tout un travail à faire en amont. L'adoption est quelque chose de politique, la souffrance des adoptés a quelque chose de politique.»

Écouter la parole des enfants adoptés est crucial, mais il faut aussi qu'un gros travail soit fait et notamment au niveau des administrations. «Dans une société où on refuse de reconnaître le racisme systémique, les personnes qui travaillent à l'ASE [aide sociale à l'enfance] sont à l'image de ce pays, signale la réalisatrice. Les institutions ont un rôle à jouer pour mieux accompagner les parents adoptants et les préparer à adopter et accompagner un enfant racisé. En France, la préparation des parents adoptants n'est pas homogène, il n'y a pas de critères établis. Pour 101 départements, il y a 101 politiques de l'enfance, puisque ce sont les conseils départementaux qui encadrent l'adoption.»

Annabelle Bezo abonde: «Il y a aussi un gros travail à faire du côté des institutions françaises, qui semblent avoir des difficultés à accompagner les futurs parents sur les questions de racisme et de racialisation, notamment à cause d'un discours de laïcisation et d'universalisme, ce qui ne permet pas d'ouvrir réflexion et dialogues sur ces domaines.»

Une sensibilisation en amont

À défaut d'une sensibilisation institutionnelle, les parents adoptants peuvent se sensibiliser par eux-mêmes. Pour Annabelle Bezo, il faut l'anticiper: «Il y a sans doute un certain travail à faire en amont de l'adoption par les parents adoptifs de manière à ce qu'ils acceptent que la parentalité adoptive ne se calque pas directement sur la parentalité biologique afin de réellement penser le “faire famille”, l'accueil de l'enfant dans le schéma parental ainsi que dans la famille élargie. L'idéal étant d'avoir pu travailler sur soi-même, et sur ce souhait d'adoption, qu'il fasse suite à un parcours de PMA ou à un autre parcours, que ce soit en psychothérapie ou d'une quelconque autre manière.»

Même son de cloche du côté de Sara Séguin-Baril, doctorante en travail social à l'École de travail social et de criminologie de l'Université Laval, qui fait précisément sa thèse sur le vécu des jeunes adultes adoptés. «Il faut que bien avant d'accueillir l'enfant les parents soient conscients du risque de violence subie, prévient-elle. Ils doivent apprendre ce qu'est le racisme et parvenir à se mettre dans les bottes des personnes racisées.»

«Comme ils ne l'ont pas vécu, il faut que les parents fassent un parcours pour comprendre le racisme systémique, les discriminations à l'école, les contrôles d'identité plus fréquents.»
Amandine Gay, cinéaste et autrice

L'objectif est simple: permettre aux parents adoptifs de soutenir leurs enfants et de faire front avec eux. S'il existe désormais de multiples ressources conçues par des personnes concernées, on peut aller plus loin. Amandine Gay explique: «Comme ils ne l'ont pas vécu, il faut que les parents fassent un parcours pour comprendre le racisme systémique, les discriminations à l'école, les contrôles d'identité plus fréquents... Ils doivent savoir comment apprendre à leur enfant à se protéger et à se défendre. Il faut aussi que les parents puissent respecter l'altérité de l'enfant.»

Et de lancer différentes pistes: «Les parents adoptifs peuvent faire différentes choses, comme fréquenter des personnes issues de la communauté d'origine de l'enfant, lui proposer des activités qui lui permettent de rester en contact avec sa culture d'origine, ou l'emmener régulièrement dans son pays de naissance.» Jean-Victor Rath Vireah confirme: «J'aurais aimé fréquenter des gens qui me ressemblent quand j'étais ado.»

Annabelle Bezo, pour sa part, appelle à une tolérance zéro face au racisme au sein de la famille élargie: «Les parents adoptifs doivent se positionner clairement face au racisme qui peut exister au sein de leur famille ou de leur cercle de proches.»

In fine, c'est un sujet plus vaste et tout autant d'actualité qu'Amandine Gay aborde dans son film: le «faire famille». «Certaines familles veulent absolument assimiler complètement l'enfant, ce à quoi contribue la fiction juridique lors de l'adoption plénière lorsque l'état civil est modifié de manière à ce que l'enfant soit ajouté comme né de [noms des parents adoptifs] alors qu'il n'est pas né d'eux. Il faut savoir ne pas nier ses différences mais au contraire les prendre en compte et s'interroger sur ce qu'est “faire famille”. Interroger le besoin de faire ressembler la parentalité adoptante à la parentalité biologique est important.»

Et de conclure: «Le “faire famille”, ce n'est pas nécessairement les liens du sang, c'est une rencontre –comme c'est le cas pour certaines familles recomposées. On peut avoir une vision plus fluide où les enfants ne sont pas la propriété des adultes.»

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