Parents & enfants / Société

Avoir un bébé pendant sa thèse: le jeu d'équilibriste des mères doctorantes

Temps de lecture : 5 min

L'idéal du chercheur dévoué corps et âme à son travail est encore très ancré dans le milieu, au détriment des thésardes qui attendent un enfant.

La moyenne d'âge des doctorants toutes disciplines confondues est de 30,5 ans. | Vicki Hamilton via Pixabay 
La moyenne d'âge des doctorants toutes disciplines confondues est de 30,5 ans. | Vicki Hamilton via Pixabay 

«J'ai soutenu ma thèse début février, enceinte, et ma fille qui aurait dû naître début mai est née le 5 mars. À mon avis, il y avait un lien, parce que c'était une situation tendue avec une grossesse à risque.» Adriana Coelho Florent est maîtresse de conférences en portugais à l'université d'Aix-Marseille. Sa carrière a commencé en 1992, avec une thèse de doctorat qui a duré sept ans. Lorsqu'elle se remémore cette période de sa vie, deux éléments reviennent et s'entrecroisent en permanence: l'écriture de sa thèse et la naissance de ses deux enfants. «Je me souviens d'un moment où j'emmenais mon fils aîné à l'école le matin, quand je rentrais, je travaillais sur la thèse, j'allais le chercher à midi, je le ramenais, je reprenais la thèse…»

Sésame indispensable pour pouvoir prétendre à un poste d'enseignant-chercheur, le doctorat demande de mener une étude sur un sujet original et de rédiger une thèse, mais également se familiariser avec les tâches qui accompagnent la recherche: écrire des articles, participer à des colloques, etc. Une période très intense, qui peut encore se compliquer avec l'arrivée d'un nouveau-né. Une étude menée au département de psychologie de l'université de Genève a montré que parmi 176 femmes inscrites en doctorat, aucune de celles ayant un enfant de moins de 5 ans ne l'a obtenu. Or, la moyenne d'âge des doctorants toutes disciplines confondues est de 30,5 ans, soit un âge auquel la question des enfants se pose pour beaucoup.

La culture du don de soi

Si l'université n'est ni plus ni moins sexiste qu'un autre milieu, l'idéal du chercheur dévoué corps et âme à son travail y est encore bien ancré, et dans certaines universités, il s'accommode mal des congés maternité. «On doit faire la preuve que le travail est prioritaire, qu'il n'y a rien d'autre qui compte.» Claire*, aujourd'hui journaliste, a commencé en 2007 une thèse en sciences de l'éducation, durant laquelle elle a eu deux enfants, en plus des deux qu'elle avait déjà. À partir de son second congé maternité, sa relation avec son directeur de thèse s'est envenimée.

«On m'a rapporté que mon directeur de thèse s'est plaint que je lui avais fait un enfant dans le dos, que je l'avais poignardé avec cette nouvelle grossesse et que je lui faisais honte par rapport à l'école doctorale qui me finançait», se souvient-elle. Un peu après la fin de sa troisième année, son directeur décide de cesser de l'encadrer sans discussion préalable, et elle est contrainte d'arrêter son doctorat.

Adriana Coelho Florent a eu une expérience similaire lorsqu'elle a annoncé à son directeur de département sa première grossesse, peu après avoir pris un nouveau poste de professeure agrégée. «Au départ, il ne m'a rien dit, puis j'ai su qu'il était très mécontent. Il a pratiquement insinué que j'avais fait exprès de tomber enceinte juste après avoir eu mon contrat, raconte-t-elle. Il a fait pression sur moi pour que je puisse au moins assurer la correction. Un mois avant mon accouchement, je me suis retrouvée avec 180 copies à corriger, alors que je devais rester allongée.»

Un meilleur cadre juridique

Pour la juriste Olivia Bui-Xuan, il faut toutefois noter de nettes améliorations ces dernières années. Une circulaire de 2012 est venue préciser le statut, jusque-là flou, des congés maternité des enseignantes-chercheuses et des doctorantes assurant des cours. «Il y avait des politiques différentes en fonction des établissements. Jusqu'en 2012, si on accouchait pendant l'été, on n'avait finalement pas de congé maternité, parce qu'il n'y avait pas vraiment de différenciation avec les vacances. La circulaire a permis de bien clarifier les choses.» Plus tard, en 2016, un autre arrêté est venu préciser le statut des doctorantes qui n'ont pas de charge d'enseignement. De plus, il est désormais possible d'obtenir une suspension de la thèse durant un an en cas de congé maladie long ou de congé maternité.

«Lorsque quelqu'un demande pourquoi une femme a mis un certain temps pour faire sa thèse, j'indique toujours qu'il faut regarder dans le CV s'il y a des enfants.»
Olivia Bui-Xuan, juriste

La juriste constate également une amélioration au niveau du Conseil national des universités, cette instance qui assure une première évaluation des jeunes docteurs avant qu'ils ne déposent une candidature pour devenir maître ou maîtresse de conférences, et dont elle est membre. «Lorsque quelqu'un demande pourquoi une femme a mis un certain temps pour faire sa thèse, j'indique toujours qu'il faut regarder dans le CV s'il y a des enfants. On ne va pas considérer que ça pose problème si la thèse a pris une ou deux années de plus», indique Olivia Bui-Xuan.

Elle souligne toutefois qu'il y a le droit... et les faits. «Quand il n'y a pas de problème ou de tension dans les équipes, le droit s'applique effectivement et les décharges de service sont prises sans difficulté. Mais dans les faits, beaucoup d'universités n'ont pas cet environnement professionnel parfait, et il peut y avoir des écarts entre la pratique et le droit.»

Concilier carrière et vie familiale

Il ne s'agit toutefois pas d'une mission impossible. Olivia Bui-Xuan constate que certaines doctorantes gèrent très bien leur congé maternité et leur doctorat. «Cela dépend de leur environnement: si elles ont un conjoint ou une conjointe qui est disponible pour garder les enfants, si elles trouvent un mode de garde… Cet environnement est déterminant.» Or, avec seulement 59,3 places disponibles pour 100 enfants de moins de 3 ans, la France souffre d'un déficit d'accueil en crèche, et certaines favorisent les enfants dont les deux parents travaillent. D'autres modes de garde doivent souvent être envisagés, mais ils peuvent être coûteux, comme le recours à une assistante maternelle, ou inaccessibles, lorsqu'il n'y a pas de conjoint pouvant s'occuper de l'enfant durant la journée par exemple. «Si je n'avais pas eu la très bonne idée d'épouser un enseignant féministe, je ne sais pas comment j'aurais fait», plaisante Adriana Coelho Florent.

Si, comme l'a montré l'INSEE, le travail domestique repose encore en grande partie sur les femmes (1h26 de plus par jour en moyenne que les hommes), les pères qui font le choix de s'occuper beaucoup de leurs enfants peuvent également en subir les conséquences. «Mon conjoint, qui a été en thèse en même temps que moi, s'en est pris plein la gueule aussi, mais pas pour les mêmes raisons, explique Claire. Moi, on me considérait comme étant déjà perdue d'avance, on m'avait dit “tu n'es plus bonne à rien. Il faut choisir, soit tu fais bobonne à la maison, soit tu fais des sciences”. Alors que dans le cas de mon conjoint, on voulait qu'il colle à l'image du chercheur entièrement dévolu à sa recherche et pas présent pour sa famille.»

Après la fin de la thèse, cet exercice d'équilibriste qui consiste à élever des enfants durant son doctorat peut se poursuivre à avoir des conséquences. «Comme je travaillais et que j'avais deux enfants en plus de la thèse, je ne pouvais absolument pas aller dans les congrès, participer vraiment à la vie universitaire, raconte Adriana Coelho Florent. Ça m'a certainement nui pour avoir un poste de maîtresse de conférences. Ça a duré trois ans, et les deux premières années, je n'ai même pas été auditionnée.»


* Le prénom a été changé

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