Économie

Nouveaux investisseurs, nouveaux courtiers, nouvelles entreprises cotées: la bourse prend un sacré coup de jeune

Temps de lecture : 7 min

Une génération d'investisseurs arrive, abordant le marché d'une autre façon, avec des outils inédits, à un moment où se multiplient les introductions en bourse de jeunes entreprises de haute technologie.

Les outils développés pour séduire les jeunes investisseurs sont là, toujours plus nombreux et encore plus perfectionnés. | Chris Liverani via Unsplash
Les outils développés pour séduire les jeunes investisseurs sont là, toujours plus nombreux et encore plus perfectionnés. | Chris Liverani via Unsplash

En mars 2020, alors que les mesures de confinement se généralisaient dans le monde, les marchés boursiers ont chuté de façon vertigineuse. Mais ils se sont redressés très vite et, dès le mois d'août, de nouveaux records étaient battus à New York. Surprise: ce n'étaient pas les investisseurs professionnels qui menaient la danse, mais des particuliers. Plus surprenant encore, on comptait parmi eux de nombreux jeunes, que l'on n'avait jamais vus sur les marchés auparavant. D'abord visible aux États-Unis, ce mouvement est apparu très vite en Europe aussi.

En France, l'AMF (Autorité des marchés financiers) fait état, dans son rapport annuel 2020, d'un afflux de nouveaux investisseurs plus jeunes et plus actifs: «Nous avons ainsi enregistré environ 60 millions de transactions boursières de particuliers en 2020 contre 25 millions les années précédentes.» Sur l'ensemble de l'année, 410.000 nouveaux investisseurs ont été dénombrés. Ce phénomène a paru suffisamment important pour justifier la création d'un tableau de bord trimestriel des investisseurs particuliers actifs en bourse.

Les moins de 25 ans arrivent

Les chiffres recueillis au début de 2021 confirment cette évolution. En 2020, l'âge médian des nouveaux investisseurs avait été de 46 ans contre 58 ans en 2018 et 2019. Ce rajeunissement se poursuit: de mars 2019 à mars 2021, la part des moins de 35 ans est passée de 11% à 18,1% chez les détenteurs d'actions en direct.

Ces chiffres sont certes à relativiser: les gros bataillons de boursicoteurs se situent encore entre 35 ans et 64 ans (49% du total) et à partir de 65 ans (32,9%). Mais il n'en demeure pas moins que le taux de détention d'actions en direct (sans passer donc par une assurance-vie ou des placements collectifs) chez les moins de 35 ans a presque doublé en deux ans, passant de 2,3% en 2019 à 4,4% en 2021. Et on constate que ce taux de détention est supérieur chez les moins de 25 ans (4,7% en 2021) que chez les 25-34 ans (4,0%). C'est bien chez les plus jeunes des adultes que le mouvement est le plus fort.

Les longues heures passées chez soi ont laissé du temps libre pour explorer les sites d'informations boursières et ceux des courtiers en ligne.

Comment ce brusque intérêt peut-il s'expliquer dans une classe d'âge où, jusqu'à présent, les vocations de boursicoteur étaient relativement peu nombreuses, si l'on excepte les élèves des écoles de commerce, parce qu'elles supposent de pouvoir mobiliser un minimum d'épargne? Comme toujours en économie (et dans bien d'autres domaines), il n'y a pas d'explication unique à ce phénomène, mais un faisceau d'éléments convergents.

Les marchés boursiers étaient très chers au début de 2020 et pouvaient décourager d'éventuels nouveaux arrivants; après des baisses de l'ordre de 30% ou 40%, voire plus, ils sont devenus beaucoup plus abordables. Le confinement a eu aussi un effet favorable: même pour ceux qui étaient en télétravail, les longues heures passées chez soi ont laissé du temps libre pour explorer les sites d'informations boursières et ceux des courtiers en ligne. Et dans certains pays comme les États-Unis, les aides versées aux ménages ont été assez généreuses pour compenser très largement les éventuelles pertes de revenus; elles se sont retrouvées pour une part non négligeable investies en bourse.

Culture des jeux vidéo et des réseaux sociaux

Elles arrivaient en effet juste au moment où une nouvelle génération d'entrepreneurs passionnés à la fois par les nouvelles technologies et la finance lançait des applications pour smartphone permettant d'arriver sur des sites de courtiers en ligne d'un genre nouveau, imprégnés de la double culture des jeux vidéo et des réseaux sociaux.

Au menu: pas de fastidieuses études financières employant un langage réservé aux spécialistes, des graphiques et des courbes permettant de visualiser rapidement les tendances qui se dessinent, des procédures simples et rapides (quelques minutes) pour ouvrir un compte. Mais aussi la possibilité de passer des ordres «zéro commission», sans oublier des cours tombés si bas que les chances de les voir repartir à la hausse étaient très grandes. La tentation de passer à l'action était très forte, et elle était vivement encouragée par les discussions sur des forums, où il était possible d'échanger très rapidement et librement avec des personnes parlant le même langage.

L'environnement a changé en 2021: les marchés ont encore monté en Europe, Wall Street est au plus haut alors que la rapide propagation du variant Delta laisse planer une menace sur la poursuite de la croissance mondiale. Mais les outils développés pour séduire les jeunes investisseurs sont là, toujours plus nombreux et encore plus perfectionnés, les uns permettant de passer facilement de la bourse aux matières premières ou aux cryptomonnaies comme eToro ou Capital.com, les autres plus spécialisés sur les actions avec une gamme plus large comme Bux ou Trade Republic.

Des introductions en bourse sauvées par les particuliers

Cette arrivée de nouveaux investisseurs et de nouveaux courtiers répondant parfaitement aux attentes des jeunes générations est la bienvenue pour des sociétés désireuses de s'introduire en bourse, mais exerçant des activités liées aux nouvelles technologies mal comprises par des investisseurs plus traditionnels ou plus âgés. On l'a bien vu au début de cette année: parmi la vingtaine d'introductions qui ont été enregistrées à la bourse de Paris depuis le mois de janvier, plusieurs n'auraient pu se faire sans ces nouveaux investisseurs.

L'avenir dira si les particuliers ont eu raison de permettre ces introductions en bourse qui n'enchantaient pas les professionnels.

Les investisseurs institutionnels ne se sont pas toujours montrés très enthousiastes, parce qu'ils ne croyaient pas à la réussite des entreprises qui se présentaient et qu'ils avaient des doutes sur la pertinence de leur modèle économique; ce sont les particuliers qui ont permis à ces opérations de se réaliser. On peut ainsi citer les exemples d'Affluent Medical (implants innovants en cardiologie et urologie), Boa Concept (fabricant de machines dites intelligentes pour un stockage automatisé) ou Obiz (solutions de collecte et d'analyse de données pour améliorer la connaissance et le ciblage des clients).

Est-ce une bonne chose? L'avenir dira si les particuliers ont eu raison de permettre ces introductions en bourse qui n'enchantaient pas les professionnels. En théorie, le rajeunissement de la population des investisseurs boursiers est un élément positif: des jeunes peuvent mieux que leurs aînés porter un jugement sur les produits ou les services ayant le plus de chances de plaire aux consommateurs d'aujourd'hui.

Mais le côté ludique des nouvelles applications boursières ne doit pas faire oublier que la finance n'est pas un jeu et les prétendues informations qui circulent sur les forums ne sont pas forcément plus sérieuses que les rumeurs qui circulaient autrefois de bouche à oreille ou dans des publications imprimées d'une honnêteté parfois douteuse.

De GameStop à EMC Entertainment

On a eu aux États-Unis en janvier la folie GameStop, dont le cours est monté en flèche jusqu'à 347 dollars avant de s'effondrer à moins de 41 dollars, pour finalement revenir autour de 180 dollars au terme d'un parcours heurté. Plus récemment, on a assisté à la surprise AMC Entertainment, l'une des grandes chaînes de cinéma américaines, dont l'action valait moins de 2 dollars au début de l'année. La crise sanitaire n'a pas amélioré sa situation déjà peu brillante. Pour faire face à ses dettes et relancer son activité, l'entreprise a procédé à une augmentation de capital qui a été un incroyable succès.

Les pages boursières (WSB, pour Wallstreetbets) du site web Reddit en ont fait leur valeur favorite: les actions mises sur le marché se sont arrachées à un prix moyen supérieur à 50 dollars alors que même dans les meilleures années le cours n'avait jamais dépassé 35,86 dollars, et 587 millions de dollars ont pu être levés en une seule journée. Le 2 juin, le cours est monté de 95%, jusqu'à 72,62 dollars, avant de terminer la séance à 62,55 dollars. Plus récemment, il est revenu à moins de 40 dollars. Que ceux qui ont participé à l'augmentation de capital à un cours nettement supérieur se consolent: ils ont droit à des pop-corn gratuits quand ils vont dans l'un des cinémas de la chaîne!

L'illusion du «zéro commission»

L'AMF se réjouit évidemment de l'arrivée de nouveaux investisseurs, «qui permet de créer un lien plus direct entre les Français et le développement de nos entreprises», mais laisse entrevoir une certaine inquiétude face à la possible survenue de tels errements à la bourse de Paris: «Encore faut-il que cette évolution s'inscrive bien dans une perspective de long terme, ne se traduise pas par des prises de risques excessives et qu'elle contribue au bon fonctionnement du marché.» Un point préoccupe particulièrement le régulateur français et ses homologues européens: le phénomène du «zéro commission». La gratuité n'existe pas, elle est illusoire: la transmission et l'exécution d'ordres de bourse ont forcément un coût. Qui paie et comment?

La première possibilité est celle du PFOF, pour «payment for order flow». Le courtier en ligne redirige les ordres d'achat et de vente de ses clients vers un teneur de marché qui les exécute. Pour remercier le courtier de lui apporter ce flux d'ordres, le teneur de marché lui verse une rémunération. Cette situation est dangereuse, estime l'ESMA, l'autorité européenne des marchés financiers, car on est là en plein conflit d'intérêt: le courtier peut être tenté de choisir l'entreprise de marché qui lui verse la meilleure commission sans se préoccuper de savoir si cette entreprise exécutera les ordres reçus de la façon la plus favorable au client. Or les directives européennes imposent aux courtiers de rechercher toujours la meilleure exécution.

Spéculation ou investissement responsable?

Mais la meilleure façon de se rémunérer pour le courtier qui pratique le «zéro commission», c'est de jouer sur l'écart entre les prix de vente et les prix d'achat des actions. L'ordre n'est pas transmis au marché, il est exécuté en interne à un prix qui apparaît sur l'écran. Et comme le «zéro commission» incite à multiplier les opérations, plus le client joue, plus le courtier gagne sa vie. D'où l'utilité des forums, qui créent une agitation souvent artificielle autour de certaines valeurs et font tourner le compteur des transactions. On est loin de l'époque où l'on achetait des titres pour les garder en portefeuille plusieurs années...

Que la bourse évolue et que son fonctionnement suive l'évolution des techniques est évidemment souhaitable. Que cela se fasse à la fois dans l'intérêt des épargnants et de l'économie en orientant les capitaux vers les secteurs où ils pourraient être vraiment utiles, cela reste à démontrer. L'engouement spéculatif autour de sociétés ne présentant pas un grand intérêt laisse un peu sceptique, alors que par ailleurs on ne parle que d'investissement responsable et de développement durable… Mais peut-être aurons-nous de bonnes surprises.

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