Culture

Cette semaine au cinéma, quatre lumières venues de loin

Temps de lecture : 6 min

Les films «La Loi de Téhéran», «Les Voleurs de chevaux», «L'Indomptable feu du printemps» ou encore «Les Sorcières de l'Orient» ont réussi à créer leur propre mouvement.

Mantoa (Mary Twala), sorcière, paysane, résistante, dans L'Indomptable feu du printemps. | Arizona Distribution
Mantoa (Mary Twala), sorcière, paysane, résistante, dans L'Indomptable feu du printemps. | Arizona Distribution

Ce sont quatre films qui sortent sur les écrans français ce 28 juillet, quatre films singuliers qui ont en commun d'ouvrir le regard sur des espaces, des comportements, des récits non occidentaux.

Film policier iranien, western des steppes d'Asie centrale, poème flamboyant et combatif du sud de l'Afrique ou documentaire sur une aventure sportive, politique et sociale au Japon, ces films témoignent ensemble de la multiplicité des puissances émotionnelles qu'est capable d'activer le cinéma.

«La Loi de Téhéran» de Saeed Roustayi

Immédiatement projeté dans un environnement de thriller à haute intensité, le spectateur est placé sur une ligne de tension entre reprise (brillante) des codes du film noir et contexte inhabituel pour ce genre de la société iranienne.

Le jeune réalisateur Saeed Roustayi, pour son deuxième film, fait preuve d'une incontestable virtuosité dans l'orchestration de la traque de trafiquants de drogue par un flic habité de ses propres démons et entouré de collègues avec lesquels il entretient des rapports conflictuels (schéma ô combien classique).

Le plus important n'est pas que le film soit, aussi, une plongée dans la situation bien réelle d'invasion des quartiers pauvres des grandes villes iraniennes par le trafic et la consommation de crack, avec des scènes très impressionnantes de foules de toxicos traqués par les flics, parqués par centaines dans des lieux de détention de masse.

L'essentiel, qui signe la réussite de La Loi de Téhéran, tient à ce que le ressort dramatique spectaculaire et la description d'un phénomène de société fonctionnent exactement du même élan, que ce soit la même dynamique qui porte les deux dimensions du film.

Celui-ci peut dès lors accepter des personnages et des motivations plus complexes, et démultiplier sa propre énergie grâce à des développements qui ne se laissent enfermer ni dans les seules exigences du genre, ni dans celles de la dénonciation d'un fléau, et des méthodes inadaptées pour y faire face.

«Les Voleurs de chevaux» de Yerlan Nurmukhambetov et Lisa Takeba

Le film a beau être cosigné par un réalisateur kazakh et une réalisatrice japonaise, et avoir dans un de ses principaux rôles un acteur japonais (Mirai Moriyama), il s'agit bien d'un film kazakh, où l'inscription dans les paysages immenses et spectaculaires des steppes est décisive.

Le film s'ouvre sur le ton d'une chronique villageoise et familiale contemporaine, avec d'emblée un sens de l'espace et de la lumière, une poésie du quotidien qui captent l'attention.

La manière à la fois terrifiante et sans apprêt dont surgit une violence que dès lors on saura avoir été omniprésente, à fleur d'apparence, est une authentique réponse de mise en scène à une situation ultra-convenue –le trauma fondateur qui va déclencher l'action.

Au-delà, il y aura la mère et le fils, l'étranger venu de nulle part, les chevaux et le vent. Il y aura un très singulier et très vivant mélange de mythologie et de réalisme, un récit initiatique au souffle romanesque aux côtés de personnages qui sont toujours à la fois des archétypes et des présences très physiques, chez qui les gestes, les détails du corps, les rythmes importent, émeuvent, impressionnent.

L'un des mérites de ces Voleurs de chevaux est ainsi de retrouver une forme de naturel, d'évidence même, dans la narration d'un conte d'aventures comme il en existe partout au monde, tout en étant très fortement situé et incarné.

«L'Indomptable feu de printemps» de Lemohang Jeremiah Mosese

C'est un mouvement de balancier. D'abord, un sentiment de découverte, assez naturel puisqu'il s'agit d'un film tourné au Lesotho par un cinéaste de ce pays, soit une rareté qui rend attentif à tout ce qui apparaît sur l'écran.

Les paysages (montagnes impressionnantes), la vie d'une communauté villageoise, la relation singulière à l'Afrique du Sud, immense pays dans lequel le Lesotho est enclavé. La dépendance économique du petit vis-à-vis du très grand se traduit par ces hommes du village, partis travailler à la mine de l'autre côté de la frontière, souvent au péril de leur vie.

Elle se traduit aussi, comme c'est le cas de manière massive au Lesotho, par la menace que la construction d'un barrage, pour alimenter en eau le puissant voisin, submerge le lieu et force ses habitants à l'exil.

Puis le sentiment que, même ailleurs et en partie autrement, on a déjà vu et entendu cette histoire, la menace de destruction de modes de vie traditionnels par des versions brutales et surpuissantes de manière d'imposer un soi-disant progrès.

Le thème est connu, son importance et sa légitimité sont ô combien recevables, même si le plus souvent, ici aussi, présenté de manière univoque.

Mais, heureusement, le mouvement intérieur du film dépasse ce qui n'en demeure pas moins sa thématique, la dénonciation de la destruction de modes de vie et de rapports au monde par des décisions prises au loin et méprisant les personnes directement affectées. Il le dépasse par quelque chose de puissant et de mystérieux qui habite les images.

Cela tient assurément pour une part à cette vieille femme, qui prend la tête de la résistance à la destruction de son village, cela tient à la manière d'inscrire les corps dans leur environnement, et qui laisse affleurer des forces invisibles qu'il n'est pas nécessaires de qualifier en termes religieux, magiques ou anthropologiques.

Autour de la vieille Mantoa, quelque chose vibre. C'est affaire de lumière et d'ombre, de couleurs et de rythme, de présence des vivants et d'air qui circule. Le film y puise sa force vitale.

«Les Sorcières de l'Orient» de Julien Faraut

Bien que signé d'un Français, ce film aussi vient de loin, et même doublement. Il vient du Japon, mais aussi et surtout d'une époque éloignée, le début des années 1960.

Époque de la Guerre froide, époque aussi où, au Japon, des ouvrières d'une usine textile formèrent une équipe de volleyball qui allait devenir championne du monde et championne olympique, incarnant le renouveau du pays moins de vingt ans après la défaite et Hiroshima.

Responsable des archives à l'Institut national du sport, Julien Faraut réalise son troisième long-métrage à partir principalement de documents d'époque, après les très mémorables Regards neufs sur Olympia 52 (à propos du film réalisé par Chris Marker aux Jeux olympiques d'Helsinki) et L'Empire de la perfection (consacré à John McEnroe).

Le réalisateur mobilise cette fois trois sources d'images. La première est constituée des enregistrements des années 1960, montrant les volleyeuses à l'entraînement aussi bien que lors de compétitions, et la manière dont les médias de l'époque les décrivent –elles étaient surnommées les sorcières de l'Orient.

La deuxième: des images de dessins animés japonais qu'elles ont inspirés au Japon. Ces sportives sont devenues des figures de l'animé, notamment avec la série d'animation Les Attaquantes d'après le manga éponyme mais aussi, indirectement, Jeanne et Serge diffusé à la télé française dans les années 1980.

La troisième source d'images vient des entretiens réalisés aujourd'hui avec les vieilles dames qui, il y a soixante ans, ont vaincu les invincibles volleyeuses soviétiques à Moscou, et offert au Japon, et aux regards du monde entier, durant le jeux de Tokyo 1964, un symbole de la renaissance du pays.

Il y avait trois récits fort intéressants, l'aventure de l'équipe de sportives, leur appropriation par la pop culture, le contexte politico-historique. Tout l'art très singulier de Julien Faraut, art de composition et de sens des mises en écho, consiste à les faire littéralement rebondir les uns sur les autres pour à la fois déplacer les points de vue et gagner en énergie.

On en vient avec un plaisir inattendu à trouver ainsi une ressemblance entre la pratique, toute de placement tactique et de déplacement stratégique transformée en puissance de propulsion, du sport évoqué, et la manière qu'a ce cinéaste de construire son film.

La Loi de Téhéran

de Saeed Roustayi, avec Payman Maadi, Navid Mohammadzadeh, Houman Kiai

Séances

Durée: 2h14.
Sortie le 28 juillet 2021

Les Voleurs de chevaux

de Yerlan Nurmukhambetov et Lisa Takeba, avec Mirai Moriyama, Samal Yeslyamova, Madi Minaidarov

Séances

Durée: 1h24.
Sortie le 28 juillet 2021

L'Indomptable Feu du printemps

de Lemohang Jeremiah Mosese, avec Mary Twala, Jerry Mofokeng, Makhaola Ndebele

Séances

Durée: 2h.
Sortie le 28 juillet 2021

Les Sorcières de l'Orient

de Julien Faraut

Séances

Durée: 1h40.
Sortie le 28 juillet 2021

Newsletters

De quelles personnes réelles Proust s'est-il inspiré pour écrire «La Recherche»?

De quelles personnes réelles Proust s'est-il inspiré pour écrire «La Recherche»?

La publication d'inédits est l'occasion de revenir sur les origines du chef-d'œuvre de Marcel Proust et la transposition fictionnelle de son entourage.

Au Horst Festival, les corps ont (enfin) retrouvé les joies de la fête

Au Horst Festival, les corps ont (enfin) retrouvé les joies de la fête

Annulé l'année dernière à cause de la pandémie, l'un des plus grands rendez-vous de musiques électroniques de Belgique a renoué avec ses festivaliers. 

De Dalila à la reine de Saba, ce que les femmes dangereuses de la Bible nous disent des craintes des hommes

De Dalila à la reine de Saba, ce que les femmes dangereuses de la Bible nous disent des craintes des hommes

La figure de la femme nocive personnifie certaines des pires angoisses des rédacteurs de la Bible: la trahison, la perte de la virilité et la promotion de l'idolâtrie.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio