Égalités / Société

On a encore du mal à accepter qu'une femme soit plus grosse que son conjoint

Temps de lecture : 8 min

Dans la tête des gens, un homme avec une femme grosse est forcément un fétichiste. On n'imagine même pas que ces deux personnes soient tout simplement tombées amoureuses.

«Les regards des autres sur nous semblaient dire: “Le pauvre, il n'a rien d'autre à se mettre sous la dent!”», déplore Gabrielle Deydier, autrice et réalisatrice. | @canweallgo via Unsplash
«Les regards des autres sur nous semblaient dire: “Le pauvre, il n'a rien d'autre à se mettre sous la dent!”», déplore Gabrielle Deydier, autrice et réalisatrice. | @canweallgo via Unsplash

«“L'homme” ne veut pas sortir à mon bras. Je n'ai pas de valeur ajoutée à lui apporter. Je ne suis pas la beauté, je ne suis pas la minceur, je ne suis pas l’élégance, je ne suis pas la maîtrise, je ne suis pas “une femme”. Je suis une grosse.» Ainsi s'exprime Daria Marx, militante féministe contre la grossophobie, et cofondatrice du collectif militant Le gras politique, dans un texte publié sur son blog en 2019.

La lutte contre la grossophobie a réussi à enfin émerger ces dernières années, grâce notamment à des militantes comme Daria Marx ou Gabrielle Deydier, autrice de On ne naît pas grosse et coréalisatrice de On achève bien les gros, diffusé sur Arte en juin 2020.

On le sait déjà, la grossophobie est une discrimination qui touche encore plus les femmes que les hommes. «Cela touche plus les femmes lorsque l'on parle des corpulences moins fortes, pour des raisons liées aux normes esthétiques et corporelles bien plus contraignantes pour ces dernières. On peut voir l'effet de ces différences de genre en matière de discrimination dans le taux de personnes qui font des opérations bariatriques pour perdre du poids: plus de 80% sont des femmes alors qu'elles ne sont pas plus obèses en moyenne que les hommes. La norme de minceur étant d'autant plus forte pour les femmes qu'elles sont dans des professions socialement élevées», expliquait au Monde en 2017 la sociologue Solenn Carof, autrice de Grossophobie: Sociologie d'une discrimination invisible.

Les femmes dans le viseur

Cette grossophobie est encore plus prononcée à l'encontre des femmes. On l'observe dans le monde du travail. Selon les chiffres du Défenseur des droits, publiés en 2017 par Le Monde, 34% de femmes obèses et 11% des femmes en surpoids estiment avoir été discriminées à l'embauche à cause de leur poids, contre 25% d'hommes obèses et 6% d'hommes en surpoids. «Dans les conventions sociales, on considère la beauté comme un “attribut féminin”. C'est par cet attribut qu'on valorise généralement les femmes, que ce soit sur le marché matrimonial ou au travail. La “grossophobie” concerne donc particulièrement les emplois en contact avec la clientèle, très féminisés, où l'employeur estime que la capacité à séduire est nécessaire pour bien faire son métier», expliquait alors au quotidien du soir le sociologue Jean-François Amadieu.

34% des femmes obèses et 11% des femmes en surpoids estiment avoir été discriminées à l'embauche à cause de leur poids, contre 25% d'hommes obèses et 6% d'hommes en surpoids.

On rencontre les mêmes mécanismes sur le marché matrimonial. La société juge beaucoup plus durement la femme en surpoids au bras d'un homme de corpulence normée plutôt que l'inverse. Interrogée par Le Parisien pour la sortie de son livre, Gabrielle Deydier était revenue en ces termes sur sa vie amoureuse: «Quand j'ai rencontré les parents de mon ex avec qui je suis restée six ans, sa mère a pleuré et son père a refusé de me serrer la main. Mais je n'avais pas peur qu'il me quitte pour une autre, même si les regards des autres semblaient dire: “Le pauvre, il n'a rien d'autre à se mettre sous la dent!”»

«On couche avec elle, mais on ne la présente pas à ses amis»

Et quand c'est l'homme qui est plus gros que la femme? «Les injonctions sur le physique des femmes sont tellement plus grandes! On doit être belle avant d'être épanouie professionnellement, être belle avant d'être drôle, être belle avant d'être sympa. Notre valeur dans le couple, c'est le physique», regrette Marie de Brauer, 26 ans, réalisatrice, animatrice et militante contre la grossophobie. «Il suffit de voir les rares représentations des personnages gros dans les films et les séries. L'homme est représenté comme un patriarche, un gentil, un nounours rassurant, un bon père. La femme grosse, elle, est soit négligée, soit une bonne pote, soit une caution comique. Elle ne sera jamais l'amoureuse ou juste une femme dans un couple normal», poursuit-elle.

La femme grosse serait ainsi réduite à sa surcharge pondérale, tandis que l'homme en surpoids pourra se rattraper sur d'autres critères qui sont associés à la valeur masculine. «La société pense d'une femme grosse qu'elle pourrait faire autrement. Qu'elle manque de volonté. Qu'elle se laisse aller. Dans un couple, on ne comprend pas pourquoi un homme de poids standard se met en couple avec quelqu'un qui pourrait ne pas l'être. Les qualités de l'homme sont beaucoup plus liées à son travail. Ce qu'il fait. Ce qu'il réalise et sa place dans la société. Alors que l'apparence est prépondérante pour une femme», explique Sylvie Benkemoun, psychologue clinicienne et présidente du G.R.O.S, Groupe de réflexion sur l'obésité et le surpoids. «Une femme ne peut pas se rattraper sur d'autres critères par rapport à un homme, car ces autres critères ne sont pas considérés comme féminins. La réussite n'apportera aucune valeur ajoutée à une femme. Alors qu'un homme, oui», poursuit-elle.

Conjonction des discriminations

Pour Edith Bernier, journaliste québécoise, créatrice du site d'information grossophobie.ca et autrice de Grosse, et après?, ce sont les représentations de genres qui sont à l'œuvre. «Les femmes grosses sont considérées comme des aberrations dans leur couple. La minceur est beaucoup plus importante dans la perception de la beauté de la femme que de celle de l'homme. Dans l'imaginaire collectif, la féminité, c'est la beauté et la minceur. Ces attributs ne font pas partie de la masculinité. Le surpoids n'enlève rien à la masculinité», explique-t-elle.

Les femmes en surpoids se retrouvent ainsi à l'intersection de types de discriminations. Elles cumulent sexisme et grossophobie. «Étant donné qu'une femme grosse ne peut pas être belle, elle est disqualifiée d'emblée. À propos de son apparence. De sa féminité. De son pouvoir de séduction. On ne comprend pas qu'un homme puisse accepter cela», résume Sylvie Benkemoun.

«J'ai oublié mes propres désirs, parce que je me disais “au moins, quelqu'un a envie de moi”. Je me dévalorisais perpétuellement.»
Marie de Bauer, réalisatrice, animatrice et militante

Edith Bernier considère que le culte de la minceur est l'un des outils que le patriarcat impose pour soumettre les femmes. «La culture de la minceur cherche à maintenir la femme dans une position d'infériorité. Une femme ne sera jamais acceptable si elle n'est pas mince. Le but étant de la maintenir dans une position d'infériorité. Pour que sa valeur n'existe que dans l'œil de l'homme», développe-t-elle.

Un couple dont la femme est plus corpulante que son compagnon attire les regards, les questionnements et les jugements. On ne voit pas un couple, mais une femme grosse qui a eu la chance de trouver un homme plus beau qu'elle. «Beaucoup vont chercher à expliquer comment une telle situation a pu se produire. Ce qu'il s'est passé. Comment cette femme était avant. On voit souvent le fait qu'une personne soit grosse comme une situation transitoire, a fortiori si elle est avec un homme de corpulence normale. On pense qu'elle vient d'accoucher ou qu'elle est enceinte. Ou encore qu'elle s'est laissée aller pour telle ou telle raison. Bref, on a besoin de se l'expliquer. Ce qui n'arrive pas concernant un homme gros. On ne s'interroge pas. Il est comme ça. Point», analyse Edith Bernier, elle-même dans cette situation. «Je suis une personne grosse avec un homme mince. Moi, je m'en fiche. Mais il faut être suffisamment armée et forte dans ce cas-là. Parce que, évidemment, on pense de moi: “Que fait-elle avec lui?”», témoigne-t-elle. «Cela ne paraît pas logique. Dans la tête des gens, un homme avec une femme grosse est forcément un fétichiste. On n'imagine même pas que ces deux personnes soient tout simplement tombées amoureuses. Un homme hétéro aime les femmes minces. C'est une évidence pour la majorité!», ajoute Marie de Bauer.

Intériorisation

Cette grossophobie est totalement intégrée par les femmes elles-mêmes. Émilie, 41 ans, est en léger surpoids. En couple avec un homme mince, elle décrit une situation qui suscite les complexes. «Je pense que les autres se demandent ce qu'il fait avec moi, que nous formons un couple pas assorti. Est-ce qu'ils se demandent si je suis fainéante? Est-ce qu'ils se disent que je devrais faire un effort pour être à la hauteur de mon mec? Ou pensent-ils qu'il a de la crotte dans les yeux? J'ai tellement intégré depuis toute petite qu'un homme est censé être plus grand et plus fort que sa femme pour la protéger, que je n'arrive pas à penser autrement», avoue la quadragénaire. «Les femmes sont jugées sur leur apparence depuis qu'elles sont toutes petites. Cela concerne leur beauté, leur pouvoir de séduction. Alors que les hommes sont valorisés pour leurs capacités sportives, leur force et leurs capacités intellectuelles. Les différences genrées se manifestent très tôt», abonde Sylvie Benkemoun.

«Toutes les personnes grosses, ou presque, ont tellement intégré ce que la société pense d'elles. J'ai moi-même intériorisé tous les clichés sur moi», reconnaît Marie de Bauer. La société estime qu'une femme grosse a bien de la chance d'avoir réussi à se trouver un homme mince, alors qu'elle ne le méritait pas. Une femme en surpoids pourra tout aussi le penser. «Tout le début de ma vie amoureuse, c'était ça, confie la réalisatrice. J'ai oublié mes propres désirs. Parce que je me disais “au moins, quelqu'un a envie de moi”. Je me dévalorisais perpétuellement.»

Cela n'aide pas à débuter une vie sexuelle sereinement, quand on a à peine 20 ans. «Dès l'enfance, dans les cours d'école, les petites filles grosses ont besoin de compenser le fait qu'elles ont de l'embonpoint en changeant d'autres de leurs particularités. C'est un aveuglement volontaire, du fait qu'elles se laissent plus facilement manipuler et malmener. Ces comportements remontent à tellement longtemps et sont intégrés si profondément de manière inconsciente, qu'ils restent ancrés à l'âge adulte. Elles prennent l'habitude de se montrer trop tolérantes vis-à-vis des remarques», analyse Edith Bernier.

Une discrimination qui vise la moitié de la population

Cette vision négative d'une femme grosse dans un couple rejaillit sur l'homme qui accompagne cette femme. «Beaucoup d'hommes n'ont rien contre les femmes plus grosses, mais ils ne s'affichent pas avec elles à cause des préjugés. Ils s'en privent par crainte d'être moqués», estime Edith Bernier. Marie de Bauer corrobore: «Je n'ai jamais été en couple officiellement, et c'est lié à cela. Les hommes minces ont peur de l'image que cela renvoie», explique la jeune femme de 26 ans. Elle résume la triste situation dans le documentaire La grosse vie de Marie: «La fille obèse, on couche avec elle, mais on ne la présente pas à ses amis.»

«En 2015, en France, 54% des hommes et 44% des femmes sont en surpoids ou obèses», indique le site de la Sécurité sociale. La grossophobie est donc une discrimination qui vise près de la moitié de la population! Oui, la lutte contre la grossophobie est désormais prise au sérieux, oui ses porte-parole sont désormais visibles, mais, pour Sylvie Benkemoun, le chemin est encore long. «Le discours de santé public sur les personnes en surpoids est omniprésent et très pénalisant. En parallèle, les représentations inconscientes de la femme grosse dans la société sont tellement ancrées qu'il faudra beaucoup de temps pour faire bouger les mentalités», estime la présidente du G.R.O.S. «Il y a aussi un énorme travail à mener par les personnes concernées pour ne plus qu'elles rasent les murs ni qu'elles se sentent inférieures. Mais cela demandent énormément de temps et un accompagnement, parce que l'environnement et la société mettent de freins à cette attitude.»

C'est ce qu'a fait Marie de Brauer qui, à 26 ans, a appris à aimer son corps, même si elle considère toujours que la séduction et la féminité restent des domaines qui ne lui sont pas accessibles. «J'ai entamé une thérapie avec un psy, je me suis interrogée sur le féminisme, la grossophobie et j'ai suivi sur les réseaux sociaux davantage de femmes qui me ressemblent. J'ai aussi réussi à mettre au second plan la beauté et le besoin de plaire aux hommes. Grâce à tout ça, j'ai appris à trouver mon corps gros bien comme il est, et j'ai commencé à voir le corps gros des hommes comme des corps potentiellement sexy. En aimant mon corps, j'ai aimé le corps gros des autres.»

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